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vendredi 16 mai 2008

Plonger plus profondément


Oui, je sais, après ma critique positive du livre d'Annie L'Italien, certains songent à me renier. Mais, voyons, ce n'était qu'une broutille, une intarcade, je suis depuis revenue à moi-même... en étapes, d'une certaine façon. Après avoir privilégié un ton semi-léger avec Foenkinos et Bruckner, j'ai abordé un univers entièrement différent: celui de la poésie. Je réalise que, comme plusieurs lecteurs sans doute, je lis trop peu de poésie ou que je choisis souvent de retrouver mes classiques: Éluard, Nelligan, Baudelaire, Prévert... Pourtant, j'aime le langage poétique, parce que, forcément, il nous déstabilise. La voix d'un poète est toujours extrêmement personnelle mais c'est souvent par là qu'elle nous rejoint le plus. En peignant avec une précision méticuleuse leur univers propre, les poètes nous interpellent, nous secouent, nous questionnent, nous transforment.

Dans La route du sabre, Nicole Blouin nous invite au voyage: voyage dans des contrées éloignées (Europe, Chine, Australie) mais surtout au bout, au bord d'elle-même. En plongeant dans des souvenirs amoureux devenus douloureux, elle cherche à contrer la blessure, à nommer les sentiments qui l'habitent, par ellipses, par métaphores, par juxtaposition, souvent par pure suggestivité des termes. Les textes sont courts mais puissants et valent la peine d'être lus à haute voix (ne serait-ce que dans sa tête), de s'y attarder, de les laisser nous toucher. Quelques exemples (mais j'aurais pu citer une bonne partie du recueil):

Ne me restent que quelques pas avant la fun du monde. Tes énigmes résonnent en moi. J'ai peur. Je ne suis pas entraînée à vivre, à rêver.

Tes paroles n'ont plus d'effet. Ma pensée est un cocon et je tire sur le fil de soie pour le nouer autour de cette violence qui nécrose le coeur. (p. 30)

ou encore

Roman d'éther, échappée d'épiderme. Holocauste de l'amour, terrorisme de ta vérité. Tu entailles mon coeur épinglé en étoile. D'or et de noir tes lettres prophétisent ma mort. (p. 20)

On ne sort peut-être pas totalement indemne de cette lecture, presque déchirure ou morsure, mais on ne pourra que saluer le talent de l'auteure (qui, semble-t-il travaille à un roman). On peut lire ici une présentation de l'oeuvre par Nicole Blouin elle-même.

C'est donc l'âme à fleur de peau que j'ai abordé Son frère de Philippe Besson, un roman qui relate les derniers instants de Thomas, atteint d'une mortelle maladie du sang. Lucas, son frère, le narrateur, décide de l'accompagner dans ce dernier périple. Au fil de pages de journal de Lucas, présentées plus ou moins pêle-mêle, on ressent la douleur physique du malade, ses déchirements psychologiques, alors que Lucas lui sert d'une certaine façon de caisse de résonnance. Au fil des pages, Besson dévoile des pans de l'histoire de frères presque jumeaux mais qui pourtant, au fil des pages, se différencient de plus en plus l'un de l'autre. Dans une langue d'une grande pudeur, particulièrement évocatrice, Besson lui aussi pousse le lecteur dans ses derniers retranchements. On s'interroge sur l'acharnement thérapeutique, la dignité des mourants, le soutien que les familles peuvent recevoir, l'empathie (plus que relative) du personnel de santé, le poids des secrets, la force des sentiments amoureux, les liens du sang. Je songe à Thomas et Manuel, l'un avec une infection dans son sang, l'autre avec une bestiole sur ses boyaux. Ils sont des enfants égarés, boitant de concert dans un monde bancal, des infirmes flamboyants, les impossibles rescapés de maladies mortelles, des soldats défaits, des condamnés. Dans quelques temps, aucun des deux ne sera plus là. Je leur survivrai. Une lecture par moments très dure mais d'une grande puissance, dont j'ai su apprécier le timbre unique.

Besson évoque son livre ici. Le livre a également été transposé au cinéma par Patrice Chéreau (les critiques semblent dithyrambiques).

En prolongement, Hallelujah de Leonard Cohen, repris ici avec une belle sobriété par Rufus Wainwright.

3 commentaires:

  1. Je lis trop peu de poésie... je suis du genre à traîner des recueils des mois, même si j'apprécie et je me tourne toujours vers les mêmes classiques (qui ressemblent aux tiens... il faut juste ajouter Lamartine et Rimbaud). J'aime bien les extraits que tu présentes.

    Et merci pour le Hallelujah, que j'écoute à répétition depuis tout à l'heure!!! ;)

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  2. Ah! Rimbaud... il faudrait que je m'y remette. J'avais été interrogée oralement à l'Université sur ses Illuminations, qui m'avaient alors semblé bien mystérieuses. Maintenant, je saurai (peut-être) en décoder les clés. (Et, facile, je n'ai qu'à sortir mon livre de ma bibliothèque!) ;-)

    Contente que l'Hallelujah te plaise... spontanément, la chanson m'a semblé une extension naturelle à ces lectures.

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  3. Comme Karine, je lis très peu de poésie. Je ne suis pas plus attirée que cela car souvent, je n'arrive pas à tout saisir...

    Quant à Besson, je n'ai pas lu Son frère mais compte bien le faire bientôt puisqu'il est dans ma PAL !

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