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dimanche 28 juin 2009

Des liens tricotés serrés

Je me promenais l’autre soir avec mon chien quand j’ai soudain eu une révélation mathématique. Je vous sens déjà craintifs; rassurez-vous, je n’ai aucune intention de vous entretenir de physique quantique. En pensant à mes élèves, j’ai réalisé qu’on pouvait les disposer dans divers diagrammes de Venne. Vous vous souvenez peut-être de ces ensembles multiples dans lesquels nous devions regrouper des informations, du type amateurs de pommes en A, amateurs de poires en B, amateurs d’oranges en C. Certains sujets aimaient les trois fruits, d’autres deux, etc. Toutes sortes de regroupements d’élèves se sont alors formés dans mon esprit. Il y a ceux qui habitent dans le quartier, ceux qui vont à la même école, ceux dont les parents travaillent au même endroit, ceux qui se connaissent à travers des activités parascolaires. L’année dernière, j’avais même un élève dont le professeur, à l’école, était la femme d’un élève adulte! Il semble qu’on puisse relier n’importe qui sur la terre en six liens ou moins. Dans le petit monde de la musique classique, on pourrait sans doute réduire ce nombre à trois ou quatre.

J’aurais aussi pu aussi regrouper les goûts musicaux de tous ces aspirants pianistes. Il y aurait eu ces quelques irréductibles qui aiment Bach, généralement décrié par la grande majorité comme étant « trop compliqué ». Ceux qui rêvent pendant cinq ans de jouer Für Elise de Beethoven et nous rendent vaguement dingues à le répéter 100 fois quand ils le « maîtrisent » enfin. Ceux qui grincent des dents quand on leur mentionne que le compositeur de leur pièce est toujours vivant, tandis que d’autres aimeraient plutôt lui serrer la main. Et que dire de tous ces adolescents qui se vautrent dans la musique de Chopin, un passage obligé, qu’il dure une, deux ou cinq années ? Soyons honnêtes : qui d’entre nous n’a pas eu sa période Chopin, alors que nous écoutions en boucle ses nocturnes, rêvions de jouer ses ballades et massacrions allègrement à l’occasion ses études? Plus ça change et plus c’est pareil!

Je serais tentée d’avancer les mêmes genres de rapprochements entre les compositeurs, toutes époques et nationalités confondues. On sait par exemple que Chopin, tout comme Schubert, Dvořák, Tchaïkovski et Messiaen, était un fervent admirateur de Mozart. Mendelssohn et Mahler dirigeaient tous deux avec fougue les symphonies de Beethoven. Debussy, Richard Strauss et plusieurs autres ont d’abord voué un amour aveugle à Wagner avant de définir leur propre langage musical. Webern et Schoenberg enviaient la clarté du langage musical de Bach. La génération spontanée, dans la vie comme en art, n’existe pas, quoi que certains puissent affirmer. Tous ces compositeurs cherchent à transmettre, grâce à 12 demi-tons (dans la majorité des cas), des impressions. Que celles-ci soient suscitées par des textes poétiques, des œuvres picturales, un contact privilégié avec la nature, une rencontre bouleversante avec l’être aimé, les déchirements qui accompagnent une rupture, une révélation mystique, n’a que peu d’importance. Au cœur même de ce nouveau diagramme se retrouve l’émotion, pure, multiple, complexe, que tout être humain souhaite partager avec ses semblables. Tous les compositeurs, comme tous les interprètes, sont unis par ce non-dit, ce langage plus ou moins secret qui nous unit, que nous cherchons toute notre vie à parfaire, que nous devons avoir à cœur de propager. Une note, une phrase musicale, une œuvre à la fois, la musique changera des vies; la nôtre, surtout.

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