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lundi 17 janvier 2011

La petite et le vieux

Hélène a trois sœurs, une mère qui en laisse parfois passer mais ponctue son discours de « C'é toute », un père professeur vaguement désabusé. Elle accumule les petits boulots malgré son jeune âge. (Au début du livre, elle a huit ans mais en admet plutôt dix.) Elle préfère qu'on l'appelle Joe, la féminité étant pour elle plus une tare qu'une qualité. Ce n'est pas pour rien que son idole est Lady Oscar, capitaine de la garde rapprochée de Marie-Antoinette.Si un tel résumé peut donner l'impression qu'il ne se passe presque rien dans ce premier roman de Marie-Renée Lavoie, ce serait avoir tout faux: le texte est d'une densité remarquable mais surtout empreint d'une grande tendresse.

Dès les premières pages, on s'attache à Joe, on aime découvrir son quartier à travers le regard de cette enfant qui, déjà, en a vu d'autres, mais, surtout, est ouverte aux rencontres, aux échanges, aux expériences, et rêve au quotidien. Qu'elle échange avec Roger, le voisin vaguement ronchon mais attachant qui attend plus ou moins patiemment de mourir, qu'elle discute littérature avec son père (on a sur le champ envie de découvrir ou redécouvrir Le vieil homme et la mer d'Hemingway), qu'elle s'indigne contre les injustices sociales ou qu'elle vibre tout simplement en suivant les aventures de son héroïne de dessins animés, on a l'impression d'y être, témoin silencieux et pourtant non passif.

Un peu comme Tremblay décrit le Plateau d'hier, Lavoie nous plonge dans le Limoilou des années 1980, alors que des désinstitutionnalisés arpentent les rues du quartier, cherchent des repères, réapprennent à vivre sans encadrement. Au fil des aventures (et mésaventures) de Joe, on sourit, on frémit, on s'interroge, complètement envoutés par la plume habile de l'auteure qui réussit à créer l'illusion d'un monde d'enfant dans une langue qui refuse pourtant d'être appauvrie.
« Elle ne pouvait pas comprendre qu'il est nécessaire quelquefois d'arranger les histoires, de leur donner un tour un peu différent, parce que si on laisse toujours la réalité s'imposer tout entière, sans nuances, sans coup de crayon, la mer n'est que de l'eau salée et les sauveurs d'enfants se pointent en retard. » (p. 124) 

On referme le livre, se demandant quelle femme Joe serait maintenant devenue. On s'inquiète une seconde à peine, en se disant que, bien sûr, l'émerveillement doit encore faire partie de sa vie...

4 commentaires:

  1. Encore une bonne critique pour ce titre ! Décidément ... Tu fais bien passer que tu as été sous le charme. Et puis j'adore l'extrait. Ouais... à lire.

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  2. Toi qui aimes les histoires, tu seras servie! :)

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  3. Il m'a vraiment beaucoup plu, ce livre. Je l'ai d'ailleurs offert un peu à la ronde. Très touchant.

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  4. Oui, c'est un livre « feel good ». :)

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