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jeudi 1 septembre 2011

Cité carbone

La route entre la rédaction d'un premier roman et sa publication est très souvent cahoteuse. Après combien de refus d'éditeurs reconnus doit-on baisser les bras? Devrait-on plutôt opter pour l'auto-édition? Jacinthe Laforte l'a fait avec Cité carbone, une utopie se déroulant dans un futur pas si éloigné, quand la fièvre du pétrole aura (enfin?) enfin cessé de mener le monde.

Un livre est-il moins cohérent parce qu'il a été auto-édité? Bien sûr que non! Je lis des premiers romans québécois, publiés par diverses maisons d'édition, depuis maintenant quatre ans dans le cadre de La Recrue du mois (et crois suffisamment au projet pour prendre la relève de Catherine Voyer-Léger en tant que rédactrice en chef dès le numéro de septembre) et peux affirmer sans hésitation que, si quelques rares m'ont éblouie sans restriction et que je n'ai pas hésité ensuite à les offrir en cadeau à des amis, la plupart des premiers romans sont imparfaits... et c'est peut-être en partie ce qui fait leur charme.  En même temps, il y a quelque chose de particulièrement touchant à lire un auteur pour la toute première fois, à tenter de discerner sa voix, ce qui deviendra sa voie.

Aurais-je spontanément choisi Cité carbone en librairie ou en bibliothèque? Peut-être pas et pourtant, il y a dans ce texte plusieurs questionnements qui me rejoignent, sur la surconsommation (quand cesserons-nous la surenchère?), sur l'individualisation de nos sociétés (quand avez-vous porté attention à votre voisin la dernière fois?), sur la non-acceptation des différences. On y retrouve quelques façons alternatives de (sur)vivre à notre époque, que certains jugeront à tort idéalisées (produire soi-même ce que nous consommons, grâce par exemple à des jardins communautaires sur les toits) ou impertinentes (l'érection d'une coop anarchiste qui prend possession d'une usine désaffectée). Jacinthe Laforte réussit pourtant à présenter des points de vue différents sans tomber dans le prêchi-prêcha. J'ai frémi en découvrant la communauté des Palettes, bidonville de laissés-pour-compte installé sur les lieux d'un ancien dépotoir, à la limite Est de la ville, histoire de donner l'illusion que le problème des itinérants a été éradiqué. Je me suis attachée à Marie-Sophie, gosse de riche qui rejette les étiquettes et se révolte contre les atrocités de notre monde. J'aurais voulu serrer Yohann dans mes bras, le remercier silencieusement pour l'amour inconditionnel qu'il porte à cette mère déchue, cette écoute qui semble naturelle chez lui. J'aurais secoué un brin Wang et lui aurais rappelé que dans « amour libre », il y a aussi le mot amour.

Le style de Jacinthe Laforte est assuré, fluide et pourra facilement être mis au service d'autres univers. Oui, par moments, la multiplicité des tons m'a fait hésiter: étais-je dans un livre pour ados, un essai pamphlétaire? On sent l'auteure passionnée par son sujet, par la nécessité de convaincre, par cette volonté de changer le monde. Difficile de la blâmer. On referme le livre en se disant que certains gestes pourraient - devraient - être posés, que le monde s'en porterait sans contredit beaucoup mieux.

En terminant, je tiens à souligner la facture particulièrement soignée de l'objet lui-même, imprimé sur papier recyclé (sans aucune surprise). La typographie est agréable, les marges respirent et nulle erreur lexicale grossière ou coquille embarrassante n'est venue entacher mon plaisir de lecture. (J'ai dévoré le livre en deux jours.) On ne peut en dire autant de nombre de textes publiés par des maisons d'édition établies.

On peut lire ici les deux premiers chapitres du livre...

6 commentaires:

  1. Au-delà de l'analyse intéressante du livre, le questionnement de cet article est très pertinent. L'histoire de la littérature démontre bien combien d'auteurs ont sué avant de publier un premier roman ... et finalement devenir des écrivains renommés. J'imagine qu'à ce titre, l'histoire peut se répéter, d'autant plus que les options de publication, électronique ou papier, sont sûrement plus nombreuses.

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  2. Je pense que le cas de chaque auteur doit être traité isolément. Effectivement, avec le livre électronique et les partages facilités de fichiers, tout le monde (ou presque) peut être lu aujourd'hui. Mais dans 10, 20, 100 ans, de qui se souviendra-t-on? Là est toute la question...

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  3. Je n'ai lu qu'une dizaine de pages et j'ai été étonné de la qualité de la langue. Ce n'est donc pas la forme mais le fond qui a titillé les Éditeurs. J'espère bien le trouver facilement à mon retour de voyage fin octobre.
    Oh! et ne rougit pas ! Tes textes sont aussi de grande qualité.

    Le Papou

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  4. On peut commander directement auprès de l'auteure; sinon, je n'ai pas l'intention de me départir de mon exemplaire (sauf pour un prêt) :)

    Je ne suis pas certaine si l'auteure a proposé son titre aux éditeurs, au fait...

    P.-S. Merci pour ces compliments de si bon matin.

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  5. Bonjour Lucie et bonjour autres lecteurs!

    Merci beaucoup, Lucie, de ce commentaire, que j'ai commenté sur mon blogue aujourd'hui! http://citecarbone.blogspot.com

    Oui, j'avais envoyé mon manuscrit à quelques éditeurs, qui ne l'ont pas retenu. Il y a un aspect très terre à terre à l'envoi d'un manuscrit à des éditeurs: pour un texte de la longueur du mien, ça coûtait 10$ par envoi (photocopie et timbres inclus, sans enveloppe de retour préaffranchie). Alors je me suis dit: s'il faut que je l'envoie à 50 éditeurs pour avoir une réponse... mieux vaut investir ces 500$ (et plus) dans une autopublication! Enfin, c'est le choix que j'ai fait.

    Le côté militant de ma démarche d'écriture entraîne de très intéressantes rencontres et discussions. Je suis contente d'avoir autopublié plutôt que de rester "écrivaine incomprise"...

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  6. Merci Jacinthe d'avoir répondu à la question au sujet de l'envoi aux éditeurs. C'est bien vrai que, à coup (à coût plutôt!) de 10 $, il y a une limite au nombre de copies du manuscrit que l'on ait prêt à envoyer comme bouteille à la mer.

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