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lundi 22 septembre 2014

Jean-Philippe Sylvestre : dépasser la virtuosité

Virtuosité : un mot à double tranchant, devenu presque galvaudé au fil des ans. Des premiers concerts de Liszt aux olympiades pianistiques où tout un chacun tente de jouer une œuvre pyrotechnique plus vite que son compétiteur, le concept a malheureusement été déformé. On souhaitera peut-être se rappeler ici que le terme vient de l'italien virtuoso, du latin virtuosus, dérivé de virtus qui veut dire « compétence, virilité, excellence ». Nulle part, il n’est fait mention de vitesse, de puissance ou de nombre de notes à la seconde.

Osant presque prendre l’expression à contrepied, le pianiste québécois Jean-Philippe Sylvestre a choisi d’intituler son premier disque, lancé jeudi le 25 septembre lors d’un concert gratuit ouvert à tous (19 h au Conservatoire de musique de Montréal), Virtuosités. Avec un s, car il en existe bien sûr plus d’une. Celui que Yannick Nézet-Séguin a salué comme un « poète du piano » cherchait un thème qui sortirait des sentiers battus. « J’ai toujours aimé la virtuosité et j’ai eu envie de tout mettre sur un même disque », explique-t-il en entrevue, ses mains semblant incapables de rester immobiles plus de quelques secondes. On a ainsi aussi bien droit aux redoutables notes répétées du « Scarbo » extrait de Gaspard de la nuit de Ravel qu’à la vélocité des sonates de Scarlatti ou au contrôle de tout le bras requis pour interpréter des Études de Chopin. Pourtant, Sylvestre ne cherche en aucun cas l’esbroufe, à devenir superhéros de la technique pianistique. « Il y a moyen d’exprimer quelque chose de complexe ici, d’inclure l’art dans la virtuosité. »


Pas de tempi pris le pied au plancher – on trouvera même peut-être le « Precipitato » de la Septième Sonate de Prokofiev très assis –, très peu de feux d’artifice. Ici, il est d’abord question d’imagination, d’aller sous la surface, d’extraire la poésie inhérente aux partitions, en dépit de leur habillage parfois clinquant. Il a voulu également offrir un parcours sonore qui peut se comprendre comme un tout, avec des cassures de ton, d’époques. L’album s’ouvre sur le calme menaçant de « Scarbo », explose avec le cheval de bataille des pianistes du milieu du 20e siècle Islamey, intensité aussitôt freinée par la subtilité de sonates de Scarlatti (qu’affectionnait Horowitz pour se « réchauffer »). Un large segment Chopin, constitué de la Grande polonaise brillante et d’études, met ensuite la table pour le classicisme des Variations sur un thème de Paganini de Brahms, le mouvement de la Septième de Prokofiev et une attendue Rhapsodie hongroise de Liszt.

Au départ, l’interprète natif de Sainte-Julie, qui s’est perfectionné auprès de Marc Durand, John Perry et Louis Lortie notamment, a cherché à se faire plaisir. « J’aime beaucoup ces pièces-là », dit-il. Quand on s’inquiète de le voir aligner autant de difficultés techniques dans un même programme, il souligne la nécessité de faire corps avec l’instrument, d’abolir toute tension inutile, évoque une communion énergétique. Pour lui, la connexion avec l’oreille est essentielle. Pour y parvenir, il maximise le transfert de poids, n’utilise jamais la force du doigt de façon brute, vise une détente qui va jusque dans le dos, s’ancre dans le plancher. « L’intention est essentielle. Il faut donner de l’émotion à la note, établir une connexion musicale complète. » Il rappelle comment les Études de Chopin sont d’abord et avant tout des œuvres musicales incroyables.

Quand on lui demande d’évoquer certains pianistes qui l’inspirent, il propose une liste non dépourvue d’intérêt, dans laquelle Horowitz, Sokolov et Argerich cohabitent naturellement avec Lupu, Cziffra, Rubinstein, Arrau et Gerhard Oppitz (pianiste avec lequel il a étudié au Conservatoire de Munich).

Outre ce récital-lancement, qui devrait convaincre les sceptiques que Sylvestre peut jouer de façon tout aussi précise en concert que sur disque, on pourra l’entendre dans le Troisième Concerto de Rachmaninov (autre monstre de virtuosité) avec l’Orchestre symphonique de Longueuil le 9 octobre et en récital à la Chapelle historique du Bon-Pasteur le 6 novembre dans un programme hybride, entre poésie et pyrotechnie. Les amateurs de jazz suivront également son parcours avec intérêt. « Être capable d’improviser m’ouvre des portes immenses en classique, m’offrant une liberté dans l’interprétation. » Pourquoi s’embarrasser de frontières inutiles entre les genres?



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