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samedi 18 janvier 2014

Le souffleur de verre: dernière (s)cène

Photo: Lucie Renaud
Ils sont douze, comme les apôtres attendant Jésus pour un ultime repas et, quand on entre dans la salle d'Espace libre, on a l'impression de plonger dans un tableau flamand, en clairs-obscurs, la patine du temps ayant estompé certains contours. Douze comme les mois de l'année, les vies de hindouisme, les tribus d'Israël... Douze comme les cavaliers de l'Apocalypse, parce que Le souffleur de verre se veut une oeuvre étouffante, campée en pleine fin du monde, qui ne laisse pénétrer que bien peu de lumière. 

Douze comme les demi-tons de la musique occidentale aussi, car il s'agit bien ici d'une partition, patiemment assemblée par Denis Lavalou, chaque personnage se voyant confier un motif, une articulation, une intention. Un soliste (soulignons ici les très belles performances de Jean-François Blanchard en Homme-Colère, Henri Chassé en père et Bernard Meney, qui s'est joint à la production, lors du décès malheureux de Denis Gravereaux il y a un mois, en patron) s'extrait parfois de la masse, s'enflamme pendant quelques pages, comme s'il chantait une aria. À d'autres moments, les douze voix s'élèvent, timbres complémentaires, certaines martellato, d'autres parlando. Le propos devient secondaire, on se laisse plutôt porter par les couleurs, comme si le grain d'une voix devenait ultime parcelle d'humanité. Chacun improvise à partir des notes qui lui ont été données, cellules de musique aléatoire qui se juxtaposent à l'habillage sonore suffocant d'Éric Forget, que l'on perçoit d'abord distinctement et qui finit par envahir la moindre interstice de notre inconscient.

Héritier d'En attendant Godot de Beckett et de l'absurdité assumée d'Ionesco, Le souffleur de verre n'est pas sans évoquer aussi La route de McCarthy. Le texte a été fragmenté au scalpel, histoire de transmettre la perte de sens, la désintégration du langage. Comme peut-on raconter, se dire, quand on ne maîtrise plus les mots, que les temps de verbe nous échappent, qu'il nous manque des référents communs, que plus personne ne peut se fier à son souvenir, que chaque jour est semblable au précédent? « Les histoires, c'est du trouble, de l'indiscipline; elle ne mènent à rien. » Peut-on encore renommer l'innommable quand un étranger (Marcel Pomerlo, impeccable dans le rôle) nous pose des questions, nous laisse croire que, peut-être, la route que l'on croyait abandonnée, impraticable, mène ailleurs? Unique parcelle d'espoir, les deux jeunes gens finiront par tourner le dos au statu quo, tenteront de conjurer l'inévitable.

On sort de la pièce terrassé, vaguement excédé, en se demandant si cette déstructuration du propos était la seule façon de transmettre le message. Le lendemain, on se rappelle une fois encore (mais quand finirons-nous par comprendre?) que l'humanité doit se réveiller enfin, si elle ne veut pas disparaître. La pièce de Lavalou ne relève pas de la poétique, mais bien de la polémique, comme la pratiquait aussi Henry David Thoreau, son ami fidèle depuis l'adolescence. 

« Il y a des milliers de gens qui par principe s’opposent à l’esclavage et à la guerre mais qui en pratique ne font rien pour y mettre un terme, qui se proclamant héritiers de Washington ou de Franklin, restent plantés les mains dans les poches à dire qu’ils ne savent que faire et ne font rien, qui même subordonnent la question de la liberté à celle du libre échange et lisent, après dîner, les nouvelles de la guerre du Mexique avec la même placidité que les cours de la Bourse et peut-être, s’endorment sur les deux. Quel est le cours d’un honnête homme et d’un patriote aujourd’hui ? On tergiverse, on déplore et quelquefois on pétitionne, mais on n’entreprend rien de sérieux ni d’effectif. On attend, avec bienveillance, que d’autres remédient au mal, afin de n’avoir plus à le déplorer. » (Henry David Thoreau, La désobéissance civile)

À Espace libre, jusqu'au 1er février 2014

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