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vendredi 31 octobre 2008

Hommage à la création musicale

Mercredi soir, l'OSM consacrait un concert hors-série à la musique contemporaine: oui, tout un programme et non pas uniquement la pièce canadienne « d'ouverture » ou la création du moment (qu'on n'entendra généralement plus jamais). Je me doute parfaitement que le mélomane moyen n'a pas dû sauter de joie en lisant le descriptif de la soirée, mais c'était l'un des programmes qui m'inspirait le plus cette saison (comme quoi, encore une fois, tout est question de perceptions). Sur les œuvres au programme, je n'en connaissais vraiment que deux: Orion de Vivier (non plus pièce canadienne parmi tant d'autres mais bien œuvre symphonique importante, toutes catégories confondues) et City Life de Steve Reich que j'avais très hâte d'entendre « live » pour la première fois. (Les enregistrements, c'est bien, mais les concerts, c'est mieux.) De plus, deux chefs différents se partageaient le programme: Susanna Mälkki, directrice de l'Ensemble Intercontemporain de Paris et notre Walter Boudreau national, compositeur, directeur artistique et chef attitré de la SMCQ (Société de musique contemporaine du Québec). J'ai donc choisi avec attention l'amie qui m'accompagnerait ce soir-là (le programme n'étant pas exactement « pour tous ») et qui saurait partager mon enthousiasme pour le programme. Agréable surprise d'entrée de jeu: le public présent n'était pas le même que celui qui fréquente habituellement les concerts classiques. (Décodé: en entrant dans la salle, je n'ai pas eu l'impression d'abaisser d'un seul coup de 30 ans la moyenne d'âge.)

Le concert s'ouvrait avec Lontano de György Ligeti, éternité faite musique, « une coupe de quelque chose qui déjà est commencé depuis toujours » selon le compositeur, une œuvre absolument fascinante, qui permet de percevoir le son en mouvement, en mutation, qui s'écoule, sans rupture tranchante, dans l'espace. Complexe et en même temps extrêmement fluide pour l'oreille, Lontano exige qu'on s'immerge dans le son, qu'on le sente vivre, nous traverser, se jouer de notre perception pour rebondir ailleurs. La battue de Susanna Malkki y était magistrale, d'une précision inouïe mais d'une grande fluidité et toute en subtilité. Un instant, j'ai rêvé que j'étais dans l'orchestre et répondais à ses gestes, son intensité, sa concentration.


Elle dirigeait également le Concerto pour violon d'André Prévost. Avant de plonger dans l'univers de cette page dense mais surtout hautement poétique, nous étions invités à visionner un extrait du Journal d'une création de James Dormeyer, documentaire tournée en périphérie de la création de l'œuvre par la violoniste Chantal Juillet en avril 1998. Ces images nous permettaient fort astucieusement de nous glisser en répétition avec le compositeur (décédé en 2001), d'assister à la première rencontre de ce dernier avec Charles Dutoit, de comprendre que toute oeuvre est en son essence incarnée (on a souvent tendance à l'oublier) et de s'approprier déjà quelques bribes de la partition. Quand les dernières images se sont dissoutes sur l'écran, la violoniste et la chef avaient pris place, belle union entre hier et aujourd'hui. Redoutable pour la violoniste, le concerto reste néanmoins d'une grande clarté, même si conçu dans une forme en apparence libre. La charge émotive de l'œuvre reste importante, particulièrement dans les moments plus tendres. Les dernières minutes proposent un dialogue efficace mais surtout touchant entre la violoniste et son double (elle-même, sur bande enregistrée). Si je ressentais très clairement l'intensité du violon sur l'enregistrement, je trouvais que le jeu de Chantal Juillet restait un peu trop distancié sur scène, toujours un peu sur la réserve, comme si elle n'osait pas pousser l'émotion plus loin.

Lila de Paul Frehner entamait la deuxième partie du concert. J'avais entendu cette œuvre en janvier 2007 lors de la finale du Prix international de composition de l'OSM, à la radio. (Le compositeur s'est mérité le Prix national Claude-Vivier, étant le seul compositeur canadien en lice.) L'animateur avait évoqué un effet stéréophonique (que je n'avais aucunement perçu à l'écoute), que j'étais curieuse d'apprécier en salle mais, comme disait un de mes professeurs jadis: « Il y a eu de bons moments mais de foutus quarts d'heure ». Si certains passages restent intéressants (ceux à la rythmique hindoue par exemple ou certains traitements sonores plus intimes), on ne parvient pas à saisir la grande structure de l'œuvre. À plusieurs reprises, je me demandais où nous en étions, incapable d'en percevoir la cohésion. Quand à la stéréophonie tentée, je ne l'ai perçue clairement qu'à une seule reprise. Sans aller jusqu'à qualifier l'œuvre de « daube » (voir la critique de Christophe Huss), je peux affirmer que je me passerai très bien d'une troisième écoute.

Une vidéo plutôt réussie de Jérôme Bosc accompagnait City Life de Steve Reich, oeuvre datée de 1995 intégrant klaxons, claquements de portières, sirènes, extraits parlés et battements de cœur. Fort astucieusement, les sons préenregistrés deviennent éléments intégrants de la partition, pulsation, ostinato alors que les sonorités des instruments s'y superposent, créant l'illusion par moment que les « vrais » instruments ne sont plus ni moins qu'une projection sonore de l'esprit. L'OSM, en détachement relativement intime, a bien transmis la partition, toujours très actuelle. Je reste par contre vaguement sceptique par rapport à la nécessité d'intégrer l'élément visuel à cette page qui me semble suffisamment forte pour s'en passer (et j'ai fini par me lasser de ce disque EMI qui tournait sans cesse dans la section « It's been a honeymoon »).

La soirée se terminait avec Orion, une commande de l'OSM à Claude Vivier (la création en sera donnée en octobre 1981), dense, mystique, cosmique, à l'orchestration magistrale. Si le concert exigeait une attention soutenue pour en profiter au maximum, il a su démontrer que le répertoire symphonique contemporain est vibrant et surtout pertinent. Il reste à souhaiter que de telles initiatives soient reprises plus souvent par nos organismes montréalais.

La critique de Christophe Huss du Devoir ici...
Celle de Claude Gingras de La Presse là...

mercredi 29 octobre 2008

Omaha Beach



J'aime que les livres aient une histoire et que, à travers eux, on puisse retracer une partie de la nôtre. J'ai rencontré hier Sébastien Filiatrault (notre recrue du mois) et il évoquait qu'il aimerait pouvoir retracer le fil qui a mené d'un livre à un autre (suggestion d'un ami, hasard, choix conscient, toutes ces réponses, autre réponse). Intéressant périple en perspective...

Samedi, j'étais en librairie, souhaitant me procurer Le ciel de Bay City de Catherine Mavrikakis, livre dont on dit le plus grand bien un peu partout. (Pierre Cayouette sur son blogue de L'Actualité n'hésite pas à parler du choc de la rentrée littéraire québécoise.) Je me suis donc dirigée vers la section « littérature québécoise » et me suis penchée vers les M mais, au lieu de mettre la main sur le livre en question, j'ai plutôt pris Omaha Beach, pièce de théâtre de l'auteure. Il n'y a pas vraiment de hasard... Je venais de compléter l'écriture d'un texte qui débute lors du débarquement en Normandie et là, clin d'oeil, une pièce qui se déroule dans le cimetière américain. En plus, ce livre est en nomination pour un prix du Gouverneur Général: raison de plus pour céder. (Pour la petite histoire, j'ai aussi acheté Le ciel de Bay City, surtout que la librairie offrait une super promo 20 % de rabais sur le titre le plus cher des deux. Fin de la parenthèse.)
Le soir même, je m'y suis plongée, pour en ressortir quelques heures plus tard, comme si j'avais passée la soirée au théâtre. L'univers est très particulier et il faut accepter de lâcher prise sur la réalité. L'avertissement de l'auteure est d'ailleurs clair: « Cet oratorio ne se veut en rien réaliste. Tout peut y frôler le ridicule. L'effet d'étrangeté y permettra le tragique. » Une famille (grand-maman, maman et son mari, les deux filles dont l'une voit l'avenir) se rend au cimetière américain pour se recueillir sur les tombes des frères jumeaux de la grand-mère: un périple en apparence banal, comme en font des milliers de touristes. Pourtant, dès le début, on sent que tout ne sera pas si simple. Le soir venu, en effet, le cimetière s'éveille, les soldats morts au front faisant la fête et revivant ad nauseam leur jeunesse perdue, au grand dam du gardien qui doit ramasser après eux. Les univers des vivants et des morts finiront par se croiser, deux des femmes de la famille décidant de revenir au cimetière en pleine nuit.

Tragédie grecque, manifeste contre la guerre, ce texte aborde la très fine ligne entre vivants et morts, libération et culpabilité, jeunesse folle et regrets, rêve et réalité. Même si le texte se lit particulièrement bien, je me suis prise à imaginer une production de l'oeuvre sur nos planches. Celle-ci se devrait être extravagante mais particulièrement encadrée, la musique des voix se mêlant au souffle de la mer, aux cris des corneilles et à la machine terrifiante de la guerre. Puissant!

dimanche 26 octobre 2008

La petite fille silencieuse


J'aime que le monde soit devenu un immense village global. Il y a quelques semaines à peine, j'ai rencontré un pianiste allemand, de passage à Montréal. Après quelques minutes à peine de discussion, je sentais une profonde connexion. Nous avons échangé sur la musique, sur la vie et éventuellement, sur la littérature. (J'étais curieuse de connaître sa lecture du moment.) Il m'a parlé d'un coup de coeur récent, d'une voix différente, de personnages atypiques, d'une façon sensible de traiter des choses musicales. Évidemment, j'ai demandé qu'il m'indique le titre du livre illico. Puisqu'il l'avait lu en allemand, il m'a noté une traduction approximative (qui s'est avérée exacte). Après des recherches Internet le soir même, je constatais que le livre avait été aussi traduit en français chez Actes Sud. Le lendemain, je faisais un détour par la bibliothèque et le glissais dans mon sac.

Évidemment, dès que je l'ai eu en main, j'y ai plongé. Il m'avait gentiment averti que les 150 premières pages étaient suffisamment nébuleuses mais de m'accrocher. En effet, quel choc! On plonge dans un univers vaguement surréaliste dans lequel Kasper Krone, un clown célèbre, tente de sauver une petite fille aux pouvoirs assez saisissants, prise en otage (du moins le croyons-nous d'abord) dans un engrenage terrifiant. Cela aurait pu être un simple thriller mais c'est en réalité bien plus que cela. D'abord, Krone entend tout, ou presque. Pour lui, une personne, une rue, un édifice possèdent leur musicalité propre, un peu comme s'il pouvait lire leurs auras sonores. « Son secret était tragique, en do mineur, en rapport avec les enfants, elle n'en avait pas, le perfectionnisme en la majeur ne s'était pas encore assoupli. En vieillissant, on intègre la tonalité située à l'opposé dans le cercle des quintes, l'équivalent accoustique de ce que nous appelons "maturation". Quelque chose en elle avait entravé le processus. » (p. 106)
Mais Krone n'est pas un saint, malgré son recours fréquent à une prière bien particulière, qui n'a que peu à voir avec la religion comme nous la connaissons. Il cache une peine d'amour, des interrogations métaphysiques, un lien filial plutôt inusité, sans que cela l'empêche de dégager une certaine arrogance. À travers une série de rebondissements si multiples qu'il aurait presque fallu que je note chacun afin de reproduire un portrait aussi réaliste que possible de la situation, de rencontres tantôt incongrues, tantôt touchantes et parfois d'une violence (physique ou émotive) saisissante, il n'a qu'un seul but: honorer la promesse qu'il a fait à KlaraMaria (la petite fille silencieuse du titre): veiller sur elle. Personne ne s'en tirera indemne, le lecteur pas plus que les personnages. « La désespérance en mineur. C'est Mozart qui l'a découverte et l'a développée. Dans Don Juan, autour de l'homme de pierre. Avant Mozart, il y avait toujours une issue. On pouvait toujours demander de l'aide à Dieu. Avec Mozart, un doute s'immisce à l'égard du divin. » (p. 169)
Peter Hoeg (qui a notamment écrit Smilla et l'amour de la neige, que je note dans ma LAL, qui a inspiré le film du réalisteur Billie August) possède une rare maîtrise de l'écriture polyphonique. Roman d'aventures, profondément musical (les pages dédiées à la Chaconne en mineur de Bach sont parmi les plus touchantes que j'aie lues), réflexion sur notre société de consommation qui s'essouffle à vouloir courir après un impossible assouvissement, réflexion philosophique sur le monde de l'enfance et du spectacle, La petite fille silencieuse est tout cela à la fois. Tout au long des 455 pages, j'ai été confrontée à ce que je croyais juste, ai hésité à savoir où se dressait la frontière (bien mince) entre rêve et réalité, entre angoisse et sérénité, entre indifférence et violence, entre cohérence et délire.
Ceux qui jettent un coup d'oeil attentif à mes cotes de lecture réaliseront que, pour la première fois depuis l'ouverture de ce blogue, j'ai franchi le cap symbolique du quatre étoiles. La dernière fois que j'ai ressenti un tel choc de lecture, c'était après avoir terminé Le temps où nous chantions de Richard Powers, un livre dans lequel la musique jouait là aussi un rôle essentiel. Il n'y a certainement aucune surprise ici. (C'est d'ailleurs le livre que j'ai recommandé à cet ami tout récemment. Après tout, les coups de coeur sont faits pour être partagés!)
Plusieurs lecteurs semblent avoir été déstabilisés par le foisonnement d'intrigues et la multiplicité des lignes. Je l'admets volontiers: ce livre n'est pas pour tous. Rose-Marie Pagnard du journal suisse Le Temps, semble avoir eu la même perception que la mienne. À lire ici...

Ce qu'il en coûte d'écrire

J'avais été séduite par sa profondeur lors de son passage à Tout le monde en parle il y a quelques semaines et en lisant cette entrevue réalisée par Chantal Guy, je suis convaincue... « Ce sont les livres qui m'ont permis de choisir ma vie », croit en effet Jean Barbe. Comment le contredire? Pour lire l'entrevue, c'est ici...

samedi 25 octobre 2008

De la subjectivité de la critique

Avec un tel titre, vous me direz, inutile d'écrire un billet: comme lapalissade, c'est assez réussi. Mais encore... Mercredi soir, j'ai assisté au récital de David Fray avec un ami, pianiste par conviction plutôt que de formation (il est autodidacte mais extrêmement passionné). Dans la rangée juste derrière nous, a pris place Christophe Huss, le critique du Devoir, qui a « connu » David Fray en même temps que moi, ayant tous les deux couvert l'édition 2004 du CMIM. (En fait, j'avais demandé à Christophe d'être « critique invité » du site Internet du concours lors des finales, tâche dont il s'était acquitté avec brio et un certain humour.) J'étais donc un brin curieuse de lire sa critique du concert, me doutant bien que nous ne présenterions pas le même portrait de l'événement. J'ai failli me mettre à noter des impressions au fur et à mesure mais, ce soir-là, j'ai préféré aiguiser mon oreille de « pianophile » plutôt que mon crayon de « spécialiste ».

Pour jouer totalement franc jeu (et qu'on ne m'accuse pas de « réagir » à sa critique), j'aurais pu écrire un commentaire dès le lendemain mais des impondérables m'en ont empêchée. J'ai tout de même pris le temps d'envoyer un courriel express à un ami pianiste, lui relatant les grandes lignes du concert, histoire de partager certaines impressions « à chaud ». J'y évoquais une première partie moins que satisfaisante pour moi, la direction des lignes, des notes répétées et des silences me semblant inexistante dans l'Adagio de Mozart (mais je suis toujours particulièrement intolérante avec les interprétations de Mozart), le Schubert/Liszt ne m'ayant laissé aucun effet durable (pourtant, Der Doppelganger reste une page particulièrement déstabilisante), les tics du pianiste dans les Impromptus opus 90 (qui a quand même livré une remarquable interprétation du troisième, en sol bémol). Déjà, à 27 ans, il s'assoit dans le fond de la chaise comme Lupu et Gould (un choix qui se défend tout à fait) mais, surtout, fusille le public du regard de temps en temps comme Brendel. (Le silence était pourtant presque religieux.) À l'entracte, nous étions perplexes, je dois bien l'admettre, ayant de la difficulté à départager les moments « coups de cœur » des « coups de gueule ». Le programme (un hommage bien particulier à la tonalité de si mineur) séduisait sur papier mais n'avait pas encore démontré ses réelles possibilités. Et puis, en dix minutes à peine, tout a basculé. Après un Prélude et fugue du premier volume du Clavier bien tempéré (en si mineur, vous avez compris) un peu évanescent et qui manquait de direction dans la fugue, Fray nous a offert une Sonate de Liszt magistrale. Une profonde intelligence du texte, une palette sonore époustouflante (je me suis un instant demandée si on avait bien affaire au même piano), une ouverture presque démoniaque (je jurerais avoir entendu Mephisto ricaner!), des doubles octaves particulièrement stables, une poésie renversante dans les sections lyriques, j'ai été captivée de la première à la dernière phrase. J'en avais (presque) oublié mes réserves.

J'avais déjà pu constater en sortant du concert combien une perception peut être subjective, alors que mon ami a engagé la conversation avec une connaissance, professeur de piano. Après quelques minutes, j'ai tout de suite su que nous n'avions pas écouté de la même façon, que nous n'avions pas accroché sur les mêmes choses. Elle avait trouvé le Mozart « génial » (il m'avait fait grincer des dents par moments), le Bach avait su l'interpeller à certains niveaux (j'étais parfois perdue tant je cherchais une ligne), elle a évoqué un « meilleur » Liszt, interprété quatre ans auparavant (j'avais malheureusement raté cette interprétation mythique dont tout le monde parlait alors et qui avait valu à Fray un contrat d'enregistrement avec l'étiquette Atma). Alors, qu'aura retenu le critique officiel de tout cela? Après un long laïus sur le concept du concert (qui se serait parfaitement inséré dans un prépapier), des références à la poésie de Novalis, il a élaboré sur la juxtaposition « géniale », sans transition, du Mozart et Schubert/Liszt (l'ordre du programme a été modifié le soir même mais les deux œuvres se jetaient effectivement très bien l'une dans l'autre) et sur une sonate de Liszt devenue « implacable ». Pour le lecteur qui n'avait pas assisté au concert, je me demande bien ce qu'il en aura retenu.

Le plus important dans tout cela reste l'impact qu'aura fini par avoir sur moi (et sur plusieurs autres, sans doute) la personnalité du pianiste. Serai-je dans la salle lors de son prochain passage à Montréal? Fort probablement.

En complément, vous pouvez lire ici l'entrevue que j'ai réalisé avec David Fray au sujet de ce concert.

Vous pouvez l'entendre ici dans Bach.

jeudi 23 octobre 2008

Martha Argerich. Conversations nocturnes

Incandescente, imprévisible, impossible à saisir, Martha Argerich se révèle très rarement, sauf à travers ses interprétations. Georges Gachot propose ici un rare portrait, dans lequel la pianiste argentine se confie avec une candeur saisissante. Sa main s’attarde sur sa chevelure mythique, son regard de braise brûle la pellicule alors qu’elle partage, à coups de phrases elliptiques, son premier choc musical à six ans (le Quatrième Concerto de Beethoven par Arrau), ses mois d’apprentissage avec l’iconoclaste Friedrich Gulda, ses succès en concours, son premier refus de jouer en concert (à 17 ans!), sa volonté d’être continuellement surprise par la musique. Elle transmet son amour pour Ravel, Prokofiev, Schumann – « Je crois qu’il m’aime bien », avancera-t-elle avec un sourire désarmant. Elle évoque aussi pendant quelques instants troublants sa vulnérabilité envers l’expérience de concert, l’intensité de sa panique (et son choix cohérent de privilégier les collaborations en tant que chambriste plutôt que les récitals en solo).

On reste fasciné par les pans d’elle-même qu’elle ose révéler lors de ce quasi-soliloque capté en une seule soirée post-concert par Gachot en 2001, qui sert de fil conducteur au film. L’émotion saisit de façon encore plus palpable quand on la (re)découvre grâce à des documents d’archives, dans une Rhapsodie hongroise de Liszt interprétée adolescente, un sublime Concerto en mi mineur de Chopin à Paris en 1969, un électrisant Troisième de Prokofiev en 1977 ou même en répétition avec l’Orchestre de chambre de Wurtemberg dans un Concerto de Schumann tout en fluidité. Comme a dit d’elle Daniel Barenboïm : « un très beau tableau, mais sans le cadre ».

mardi 21 octobre 2008

Thomas Wharton: Logogryphe


J'avais adoré Un jardin de papier, premier ouvrage de Thomas Wharton traduit au Québec (livre qui m'avait alors permis de découvrir la maison d'édition Alto), à la fois conte philosophique, épopée romantique, traité sur l'imprimerie et la typographie. Un de mes amis graphistes, fana de typo, me l'avait presque mis dans les mains de force mais je n'ai pas regretté un seul instant son insistance. J'avais donc très hâte de lire Logogryphe et hésitais à me le procurer (ma PAL ne diminuant pas, au contraire) quand il est apparu, comme ça. Comment résister?

Soyez prévenus ici, Logogryphe est un OLNI, un objet littéraire non identifié, assez hétéroclite, « une bibliographie de livres imaginaires » comme le nomme lui-même l'auteur. Roman? Fragments d'un poème en prose? Portrait amoureux des livres et du lien que nous entretenons avec eux? Méditation sur l'écriture? Tentative de capter une série d'histoires au vol? Cette ode aux mots ne peut être lue, entendue, ressentie, que si on lâche prise, qu'on laisse notre imagination s'envoler derrière un personnage, plonger dans le sens des mots, dans l'essence de la narration.

La linéarité n'est certes pas un terme qu'on pourrait apposer à ce parcours, Wharton nous invitant à le suivre, les pores grands ouverts, le long d'un fil d'Ariane saisissant. On se prend à rêver aux détours des pages, non pas par ennui mais parce que ses mots finement choisis nous y poussent. On ressent la littérature, toutes les littératures, comme une somme complexe d'histoires d'amour, un immense cri d'amour qui nous est jeté au visage, parfois cinglant, le plus souvent caressant. Un univers déstabilisant mais délicieux.

Quelques citations choisies qui sauront vous inspirer...

« L'inventeur du papier se nommait Cài Lun. Il était eunuque et conseiller à la cour impériale. Les générations en ont fait le dieu protecteur des papetiers. Comme celle d'autres mortels divinisés, sa légende possède deux faces unies par une mort déchirante. » (p. 23)

« La lectrice idéale de ce roman lit comme tombe la neige: libre de tout dessein personnel, elle prend silencieusement la forme de l'objet sur lequel elle se pose.
Le lecteur imitera la fourmi qui parcourt le labyrinthe d'une ruche déserte à la recherche d'une goutte de miel. Quand il aura terminé sa lecture, le lecteur dira quelques prières afin d'éloigner les spectres rassemblés dans la pièce comme la brume un soir d'hiver. » (p. 28)

« L'île, c'est le livre, et en le lisant, c'est vous qui en devenez l'habitant solitaire. Vous commencez par récupérer tout ce que vous pouvez, plongeant en vue des côtes jusqu'à l'épave en perdition de vos attentes, échouée sur les récifs en marge des premières pages et que menacent à tout moment d'emporter les vagues battantes des mots. Blotti contre le livre dans votre nuit solitaire, vous vous consolez en vous répétant que c'est vous qui avez choisi d'y poser l'œil et le pied, tout comme le véritable marin qui inspira Robinson Crusoé avait demandé à être abandonné sur un rivage désert. » (p. 31)

Un extrait peut être lu ici...

samedi 18 octobre 2008

Pour mieux s'y retrouver

Enfin, ce matin, j'ai pris quelques instants pour réorganiser un peu le contenu de ces pages... Vous aurez remarqué que, depuis une semaine ou deux, vous pouvez maintenant suivre mes lectures du moment (je vous fais gré des écrits musicologiques et/ou pédagogiques qui envahissent mon espace de travail) et les disques qui m'accompagnent particulièrement ces temps-ci. Deux nouveautés cette semaine: Tango Nuevo du Gryphon Trio qui ne sera disponible en magasin que dans quelques jours mais, chut, j'ai réussi à obtenir une copie avant lancement (et j'adore l'univers!) et Philip Glass-Portrait lancé mercredi. (Je sais, les puristes ne peuvent pas admettre qu'ils apprécient la musique de Philip Glass mais je m'assume entièrement là-dessus. J'aime Glass depuis Koyaanasqatsi, dans les années 1980 et j'étais bien contente de pouvoir écrire les notes de pochette de ce disque.)

J'ai aussi réorganisé les sites que je fréquente avec plaisir (et qui se retrouvent dans mon agrégateur quand c'est possible) et les ai regroupés en trois catégories: musique, littérature et arts en général (pour les quelques rares qui sont à cheval entre deux, dont ce blogue, je les ai classés dans l'un ou l'autre selon l'inspiration).

Dans l'onglet « je suis là aussi », un lien ne peut être activé que sur invitation seulement. Ce site regroupe mes textes professionnels et, pour éviter leur dissémination dans la blogosphère indûment (j'ai notamment eu le « plaisir » d'apprendre, d'une collègue pianiste belge, que mes notes de programme avaient été reprises sans mon autorisation lors d'un concert de musique de chambre à Bruxelles, vive Internet!), vous ne pourrez y avoir accès que si vous me contactez et que je vous envoie une invitation à y entrer (mon courriel est dans mon profil ici). Ne m'en voulez pas trop mais chat échaudé craint (légèrement) l'eau froide! N'hésitez pas à m'écrire pour me faire part de votre intérêt, néanmoins (certains ont déjà la clé)...

jeudi 16 octobre 2008

Crise-talliser?

Les élections fédérales ont été fortement teintées du parfum vaguement nauséabond de la crise financière qui se profile. Pas une journée sans qu'on ne nous propose une nouvelle analyse des déboires ou des poussées de croissance explosives du Dow Jones et des divers indices boursiers pendant que les politiciens d'ici et d'ailleurs y vont tous de propositions lumineuses pour nous sauver de ce gouffre financier.

Il y a quelques jours, Julie Wilson, nouvelle collaboratrice de La Muse affiliée, professeur de français langue seconde, pianiste amateure passionnée mais surtout citoyenne du monde concernée, envoyait un courriel enflammé à ses amis. Comme elle ne dispose pas de blogue, je lui ai proposé de reproduire ici son propos.

«Le message qui suit est une réflexion acerbe sur la crise économique! En fait, tout est parti d’une remarque d’une amie que j’ai toujours beaucoup appréciée pour son franc-parler « Et si moi je n’avais pas envie d’acheter le dernier écran plasma à la mode… » Une remarque qui vous plonge tout de suite dans le vif du sujet! Tout le problème est là. On en vient presque à nous faire culpabiliser d’avoir un porte-monnaie percé. On nous appauvrit chaque jour davantage alors que nous sommes beaucoup à avoir choisi délibérément de ne pas consommer. On est encore un certain nombre à avoir des valeurs non quantitatives, n'en déplaise aux médias!

Je n’ai pas de blog mais j’avais un énorme besoin de soulever le problème, d’ouvrir un débat collectif et de susciter des réactions. Une manière aussi de faire bloc contre les médias. Alors tous à votre clavier si vous voulez ajouter votre grain de sel ! La page est ouverte !


Précarité, chômage, crise économique, baisse de pouvoir d’achat... C’est le leitmotiv du JT de 2008. Avez-vous déjà compté le nombre de fois où nous entendons à notre insue tous ces termes réjouissants ? Vous seriez étonné ? Combien parmi vous ont éteint leur poste de télé et n’allument plus leur radio pour ne plus être parasité ? Car on nous distille la dite « crise économique » comme on nous injecte un poison dans les veines. C’est limite si on ne nous oblige pas à manger du pain raci à 20h alors qu’on peut encore se faire cuire de la viande, merci!


Il faut donc trouver toute affaire cessante l’antidote. Pour ma part, le vrai fléau ce n’est pas tant cette crise planétaire mais un pessimisme qui, lui, est en pleine croissance. La vraie galère ce n’est pas d’être au chômage mais d’entendre des discours aussi noirs à longueur de journée. Je caricature mais ces gens-là ont aussi leur part de responsabilité. Et si le monde va aussi mal (comme ils disent) c’est aussi à cause d’eux et de leur négativisme. Fuyons ! Fuyons ! Ils sont partout…


Pour l’anecdote, il y a deux jours, un soixante-huitard frustré entre dans le point internet où j’envoyais des CV. Il commence à s’entretenir sur la crise économique avec le tout venant. « Qu’est-ce que vous faites ? Combien vous êtes payé ? Quels sont vos avantages ? »… Si bien qu’un quart d’heure après on se serait cru au cœur d’un débat télévisé sur les retraites. Une femme disait « On travaille comme des cons », lui de renchérir « On ne sait plus pourquoi on travaille. » Et c’était reparti pour une bouffée d’optimisme.


Le même jour je prends un livre de FLE (Français Langue Etrangère) pour travailler sur le résumé. Horreur ! Le premier texte porte sur la drogue, un autre explique les causes du chômage, le troisième fait un constat cinglant et sanglant sur la montée de la violence en France. Bienvenue dans notre beau pays ! Je dis STOOOOOP ! et referme le livre d’un coup sec. Je me souviens d’avoir gardé un article sur le génie d’Yves Saint Laurent. Ouf ! Merci Yves ! Mon public dans cette association est composé essentiellement de femmes de ménage. Comment peut-on demander à des femmes dans une situation précaire de lire à haute voix des textes pareils. Ce serait de l’auto-flagellation ! Il en est hors de question !


Pour couronner le tout, en fin de soirée, on me demande à la sortie du Leclerc si j’ai du temps pour répondre à un questionnaire sur « l’efficacité client » de mon supermarché. Ben non, je n’ai pas le temps pour ces choses-là. D’ailleurs j’aurais fait bouffer à ce type mon paquet de serviettes hygiéniques que je tenais encore à la main. On ne vous laisse même plus ranger vos petites affaires en paix à la caisse…


Alors oui, je n’ai pas peur de le dire, ce qui me déprime ce n’est pas la crise mais le fait qu’on en parle tout le temps, comme si les gens avaient épuisé tous les autres sujets sur terre. Ce qui me révolte c’est le pouvoir de l’argent, les matérialistes, les radins, l’individualisme, l’égocentrisme, l’indifférence, l’égoïsme humain, c'est le voisin qui va vous dire la première fois de sa vie bonjour dans l'ascenseur parce que vous tenez un avis de taxe d'habitation dans les mains : 'Un petit cadeau?' Depuis quand le trésor public est-il un lien entre les peuples? Ce qui est insupportable c’est de penser à ces milliers de gens dans une ville comme Paris qui s’enferment chez eux le soir dans une terrible solitude. L'importance qu'on attache à la CRISE est proportionnelle à celle qu'on accorde à la société de consommation. Peut-être que si la crise économique explose on reviendra aux choses vraies et essentielles à notre bonheur. On vit dans un monde où on se trompe complètement de priorités. Quand il n’y aura plus de produits de consommation pour remplacer l’être humain, il ne restera plus que lui dans sa vérité la plus nue et on sera bien obligé alors de le regarder « en face »…


En guise de conclusion, et pour reprendre à nouveau les dires de mon amie, « On s’en balance de la crise ! » Tu as bien raison Sandrine! Histoire de lui faire un beau pied de nez, d’autant que toute personne ayant fait un peu d’économie à l’école sait qu’une récession précède toujours une période de croissance !


Gardons espoir et n’oubliez pas, dans les moments de désespoir… « Avec Carrefour, je positive ! » (à prendre bien évidemment au dernier degré...) »


(Julie Wilson)

En post-scriptum... le vidéo qui vient de se mériter le Grand Prix au Festival des Très courts 2008

The job
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mercredi 15 octobre 2008

Enthéos: ... Des nourritures terrestres

Suite à un événement traumatique, Thomas s’est perdu, il se cherche. Ses cauchemars le hantent. Il tente de les fuir dans la drogue. « Il a brûlé son passé au fond de lui. Mais l’incendie l’a laissé froid. Il ne s’y est pas réchauffé. Il marche, vêtu des lambeaux de son âme. Son âme divisée. » (p. 53) Grâce aux textes qu’il s’approprie, à son directeur de thèse le professeur Lamarche, mais surtout grâce à Elsa Fontaine qui l’ouvrira de nouveau à la possibilité d’aimer, il parvient à s’incarner un peu plus, à s’apaiser, à se sentir enthéos, à retrouver le divin en lui.

Ce premier roman de Julie Gravel-Richard nous ouvre les portes d’un univers qui, à première vue, pourrait en décontenancer plus d’un : celui de la théologie et des études grecques. Avec l’enthousiasme du pédagogue qui sait comment séduire son élève, elle nous en dévoile des pans, nous donne l’impulsion nécessaire pour souhaiter s’y plonger plus avant, mieux s’approprier le « partage de la connaissance ». J’ai retrouvé avec plaisir certains des héros que j’avais aimé fréquenter jadis, lors de mes cours d’institutions latines. Je me suis aussi passionnée pour Les nourritures terrestres d’André Gide – livre abordé lors de rencontres étudiantes auxquelles j’aurais bien aimé participé – qui se retrouvera dans mes must de lecture.

J’admets certaines réticences face au style haché de l’auteure, qui évoque à merveille les battements affolés du cœur lorsqu’on s’éveille d’un cauchemar. J’aurais souhaité qu’il serve de ponctuation, d’impulsion, plutôt que devenir pulsation en soi, brisant selon moi par moment la musicalité de la langue de l’auteure. Quand enfin les phrases s’élançaient plus librement, je respirais mieux, je les laissais se déposer en moi, je les sentais enfin vivre entièrement. « Alors qu’il marche d’un pas vif vers le pavillon universitaire, Thomas ne voit autour de lui que ce feu éclaté en couleurs diverses. L’automne s’est emparé de la nature. Le feu est partout. Sauf en lui-même. » (p. 36)

En terminant, la spécialiste en moi a été légèrement déstabilisée par certaines incohérences musicales (même si je comprends fort bien que le lecteur moyen n’y verra que du feu). Si j’ai beaucoup apprécié la sensibilité avec laquelle Julie Gravel-Richard décrivait les états d’âme de Thomas lors du concert, le nom de Myriam, fût-elle violon solo d’un ensemble, n’aurait jamais été apposé sur l’affiche d’un tel concert, surtout pour le Stabat Mater de Pergolesi, dont la partie de violon n’est pas essentiellement virtuose. (On y aurait plutôt retrouvé le nom des chanteurs solistes.) Par contre, le choix de l’œuvre s’inscrit tout à fait dans le prolongement du roman, le texte du Stabat Mater, repris par nombre de compositeurs, évoquant la souffrance de Marie lors de la crucifixion de Jésus. Il m’a pourtant été difficile d’associer l’étincelle créative, la passion présumés de Myriam à une page si douloureusement intérieure. Mais ces réserves restent légères et je lirai avec plaisir le prochain roman de cette auteure.

Pour lire les commentaires de lecture des autres membres de La Recrue et mieux connaître cette auteure, très passionnée et fort attachante dans la « vraie vie », c'est par ici...

lundi 13 octobre 2008

Nouvelle muse!

Le voici, le voilà... le dernier numéro de La Muse affiliée, disponible en téléchargement en format PDF. Au programme: un article sur les Études de Chopin opus 25, la Troisième Consolation de Liszt, sur le compositeur Maurice Ohana, sur l'apprentissage d'un deuxième instrument et sur l'éducation populaire aux adultes. Pour lire, c'est par ici...

Et bonne fête de l'Action de grâce aux Canadiens!

samedi 11 octobre 2008

Le fiancé de la lune


Une nouvelle fois, je me suis laissée tenter par une invitation de Chez-les-filles qui proposait cette fois-ci le premier roman d'Eric Genetet, Le fiancé de la lune. J'avais été séduite par cette phrase du quatrième de couverture: "Une histoire d'amour sur fond de jazz, évidente et déchirante comme un standard." J'aime bien le jazz et les vraies histoires d'amour (même celles qui ne se terminent pas parfaitement)... Et puis j'étais curieuse de découvrir un ouvrage publié par une maison d'édition que je ne connaissais pas, les Éditions Héloïse d'Ormesson.

Arno a 40 ans et voyage léger: pas de maison, des amoureuses épisodiques, un travail qui le mène aux quatre coins du monde (il est "singe" donc travaille en hauteur). Sa vie, il l'aime sans attache. Il rencontre Giannina, une chanteuse jazz, fin vingtaine, et il se dit que, oui, ça y est, c'est elle, enfin. Il vit alors une histoire d'amour en technicolor (ce n'est certes pas un hasard que le quatrième de couverture soit rose!). " Je souhaitais que chaque minute m'approche en douceur de la destination, une mission délicate dans les profondeurs de mes émotions. Je commençais à desserrer les cordes qui m'attachaient aux vieilles certitudes de ma vie d'ours polaire, je ne voulais pas rater une seule minute du spectacle. " (p. 37) Après avoir déclamé sur tous les tons leur amour, ils font un enfant et là, coup de théâtre, du jamais vu, la routine s'installe et la magie s'éteint. " J'avais noté sur mon carnet: La neige c'est comme l'amour, c'est féérique le premier soir et après on patauge. " (p. 91) Jusqu'ici, rien de bien original, me direz-vous. En effet. C'est alors que l'auteur fait basculer la comédie romantique dans la tragédie. Giannina est gravement malade, Arno devra retrouver ses repères autrement. " La mort est un vieux tableau accroché au mur, chez des esprits terrifiants. Un tableau qui sature la mémoire des rêves. " (p. 99)

Ce court roman m'a laissé sur ma faim. Malgré certains partis-pris modernes assez séduisants (les échanges de SMS par exemple), un style si pas transcendant du moins solide, le traitement de cette historiette tombe à plat. J'ai eu l'impression de lire une nouvelle qu'on a étirée, diluée. J'aurais aimé que la narration se coule justement sur un standard de jazz, qu'on sente que, derrière ces vies de happy few (Giannina devient une vedette presque instantanément), on sent battre un coeur. Certaines des dernières pages tentent d'instiller une certaine tendresse entre père et fils mais pour moi, il était trop tard, je n'écoutais plus cet air trop peu original.
Caro[line] qui n'a pas beaucoup plus aimé que moi en parle ici et a fait la recension de certaines critiques de blogueuses parues à ce jour.

vendredi 10 octobre 2008

Le Clézio, Nobel de littérature

Le lauréat du Nobel a été annoncé. Après quelques valses-hésitations côté pronostics (les Américains auraient bien aimé voir Philip Roth récompensés), c'est plutôt Jean-Marie Gustave Le Clézio, 68 ans, auteur notamment de Désert et Chercheur d'or qui a été récompensé.

« Écrire, c'est pas seulement être sur sa table et se livrer à soi-même, c'est aussi écouter le bruit du monde, a-t-il estimé. Et quand on est dans cette position d'écrivain, on perçoit mieux ce bruit du monde. »

« Mon message, c'est très clair: c'est qu'il faut continuer à lire des romans, parce que je crois que le roman est un très bon moyen d'interroger le monde réel (...) S'il y a un message que je dois livrer, c'est celui-là, poser des questions. »

Par le plus grand des hasards, le livre qui orne ma table de chevet ces temps-ci est sa biographie de Frida Kahlo et Diego Rivera, un prêt d'une amie. À sa lecture (que je vais reprendre illico le roman courant terminé), on ne peut certes pas mettre en doute la richesse et la beauté de sa plume, même dans un essai biographique.

À lire en périphérie de cette annonce, Le Clézio par lui-même, une notice biographique paru en 1988 dans le Dictionnaire des écrivains contemporains de Jérôme Garcin.

Un article de Rue 89 qui permet d'apprécier l'auteur dans deux clips vidéo.


Art-Peur

Sébastien de Cagibi m'a fait suivre ce lien. Paroles, musique, chiffres (qui donnent froid dans le dos), images (parfois un peu excessives) et magnifiques citations d'artistes composent ce clip. Je le partage avec plaisir avec vous...

mercredi 8 octobre 2008

Guillaume Corbeil: L'art de la fugue


Je l'avoue, j'ai d'abord été séduite par le titre de ce recueil de nouvelles (il faut quand même ne pas être trop barré pour détourner ainsi le nom d'une œuvre-phare du répertoire baroque) et puis le quatrième de couverture m'a convaincue. Enfin, un auteur optait pour une façon différente de présenter ces courtes histoires, en les traitant comme si elles étaient matériau d'une composition musicale.

Dès son prologue, sous-titré Aria (référence ici plutôt aux Variations Goldberg), Guillaume Corbeil met cartes sur table. « J'imagine que c'est là que m'est venu le besoin d'écrire: pour créer des lieux qui me seraient pour toujours étrangers. Pour faire exister des endroits où je ne serais pas, et des personnes qui ne seraient pas moi. Pour décrire des gestes autres que les miens, et réfléchir à propos de choses qui ne me sont jamais passées par la tête. Si j'écris, c'est pour devenir quelqu'un d'autre que moi, pour me nier en consacrant ma tête à autre chose que mes tracas et mes pensées à moi. Au fond, tout ça est anti-biographique. » (p. 12)

Avec une maîtrise remarquable pour un premier écrit, Guillaume Corbeil nous plonge dans une succession d'univers, en apparence disparates mais au fond facettes multiples d'un même entité. Le sujet est présenté, puis son contre-sujet, avant d'être renversé, suggéré, cité (parfois, ce n'est qu'un mot, un adjectif) dans une autre nouvelle n'ayant en apparence aucun lien avec la précédente. Il glisse par exemple des répétitions de mots, de situations, de lieux, précédemment évoqués. Plutôt que simple florilège d'histoires multiples, le recueil devient parfaitement unifié, comme si chaque voix avait été traité de façon à s'intégrer à une autre, à la mieux révéler, à lui servir de contrepoint.

Certaines nouvelles sont particulièrement réussies, dont L'œil droit du cyclope, terrifiante d'actualité malgré son caractère décalé, les deux variations de Elles détestaient Madrid dans laquelle la mort devient simple passage obligé, la délicate et tendre Le relais, l'envoûtante Annexe à la genèse, exercice de style très réussi qui traite le néant comme un tout mais se veut critique caustique du poids des institutions. « Le projet doit aussi contenir des locaux pour accueillir l'orchestre symphonique et les conservatoires de musique et d'art dramatique, tous les trois dépourvus de lettre majuscule et localisés depuis leur fondation, mais de manière temporaire seulement qu'on ne manque jamais de rappeler, dans un vieil abattoir désaffecté dans le Nord de la ville. » (p. 76)

Le style de Guillaume Corbeil est dense mais fluide, ludique, malgré l'absence de dialogue et les longues phrases qui m'ont parfois rappelé Saramago, la structure du recueil suggérant plutôt Si par une nuit d'hiver un voyageur de Calvino. On sort de la lecture avec l'impression d'avoir vécu une expérience tout à fait inhabituelle, les motifs se greffant dans la mémoire comme des parcelles de phrase musicale. Le jeune auteur aura-t-il le souffle nécessaire pour s'investir dans un roman? J'ai hâte de le découvrir.

Un futur sombre?

Quoi qu'en disent les alarmistes qui s'inquiètent des chutes de ventes de disques et du grisonnement (ou blanchiment si vous habitez aux États-Unis) du public, la musique classique se porte mieux qu'on ne pourrait le croire. C'est du moins le vibrant plaidoyer de Leon Bolstein, directeur musical de l'American Symphony Orchestra et de l'Orchestre symphonique de Jérusalem.

Dans un article fascinant paru dans le Wall Street Journal (eh oui!), il déboute les mythes tenaces. Les ventes de disque sont en chute libre? C'est bien parce que la musique classique est plus accessible que jamais sur Internet. Les amateurs profitent des téléchargements à petit prix (notamment sur le site de Naxos, qui offre tout son catalogue en ligne), découvrent du nouveau répertoire, le glissent dans leur Ipod. (Même si les puristes décrient la « piètre » qualité sonore due à la compression, la plupart d'entre nous peuvent s'en satisfaire sans trop de difficulté, admettons-le.) Une fois l'œuvre découverte, appréciée, « appropriée », bien sûr, ils s'en procurent peut-être une nouvelle version (ou préfèrent défricher de nouveaux territoires) mais surtout, ils souhaitent l'entendre « live », rien ne pouvant remplacer l'expérience de concert.

Bolstein en profite pour rappeler que la musique classique n'a jamais été la musique des jeunes (et ce, même si l'apprentissage de la musique classique redevient in depuis quelques années après quelques années de non-intérêt de la part des parents, comme je peux le constater avec plaisir) et que la masse imposante des baby-boomers devrait devenir une clientèle de choix pour le médium.

Bolstein insiste sur la nécessité pour les organismes musicaux de se renouveler, en proposant autre chose que les sempiternels hits du répertoire, en adoptant une formule de concert plus flexible, en visant de nouveaux marchés... en ne traitant pas la musique de concert comme une langue morte, quoi!

À lire ici... (en anglais)

mardi 7 octobre 2008

I love your blog sooooo much!


Eh bien, oui, j'ai de nouveau été taggée mais cette fois de façon si charmante et si subtile (elle m'en a avertie dans ma boîte de courriel) que je n'ai pu que sentir le rose me monter aux joues. En plus, elle m'a dit que je n'étais pas obligée de m'exécuter, m'a écrit quelques mots tendres et s'est retirée sur la pointe des pieds. De quoi est-ce qu'elle parle, juste ciel, vous dites-vous? J'y arrive, j'y arrive... J'ai été choisie dans les blogues favoris de Karine (d'où le mignon dessin qui circule ces jours-ci, d'où le titre du billet, vous avez compris maintenant?)

En principe, il faut choisir sept blogues favoris et les partager. Sept? Mais ça ne va pas la tête? Je comprends bien que le chiffre devrait me plaire: après tout, il y a bien sept notes de musique. Mais ce serait comme de me dire que pour les sept prochaines années, je n'aurais le droit de lire que sept livres ou de jouer sept œuvres musicales! Ce n'est pas un choix déchirant, c'est purement et simplement impossible.

Dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es... Mes goûts sont peut-être un peu trop multiples pour dresser un portrait convaincant. (Quoique...) J'ai plusieurs dizaines de blogues que je suis avec attention dans mon agrégateur. Je vous confie un secret: j'adore voir apparaître un nouveau message à côté de l'un de vos noms et il faudra que je sois vraiment débordée (ça arrive, rassurez-vous!) pour ne pas cliquer sur le lien.

Je commence par faire le tour des blogues de mes amis, oui, ceux que je côtoie dans la vraie vie, même si plusieurs ne publient que de façon fort intermittente. Je parle ici de Claudio, Michel, tidoigts, Sébastien, Tisseuse, Caro_Carito. Mais il y a aussi les blogues de ceux que j'ai rencontrés dans la vraie vie: Caroline, Venise, Maxime, Catherine, Danaée, Eric (oui, les membres de La Recrue, mais il ne faudrait pas oublier le blogue de Jules que je suis avec attention même si nous ne sommes pas encore rencontrées). Dans la catégorie « hors catégorie », il faut que j'inclus Karine (oui, la même qui m'a taggée). J'adoooore la façon dont elle présente ses lectures, dont elle raconte des pans de sa (si trépidante) vie et aussi le fait qu'elle soit musicienne aussi. (C'est si rare de pouvoir échanger musique ET littérature avec quelqu'un!) Je ne l'ai pas rencontrée en « live » mais nous avons tout pour nous entendre.

Et puis il y a tous ces blogues tenus par des passionnés de musique: Philippe du Poisson rêveur, Ben, Papageno, Pierre-Arnaud, David...

Je vous l'avais bien dit que je ne pouvais pas en choisir sept. Si les « taggés » le souhaitent, n'hésitez pas à partager vos coups de cœur avec nous!

vendredi 3 octobre 2008

La gueule du loup


Elle a 28 ans, lui 30 de plus. Elle habite le Québec, lui la Belgique. Leurs routes se sont croisées dans Internet (on ne saura jamais comment). Ils ont entamé une relation épistolaire qui s'est muée en grand amour. On peut imaginer que des dizaines, des centaines de courriels ont été échangés avant qu'ils ne décident de se rencontrer « pour vrai ». « Le commun des mortels ne pouvait saisir la pureté, la fougue et la démesure de tels sentiments. Nous avions déjà fait mille fois l'amour avec les mots de l'autre. Nous nous étions cajolés par l'entremise du verbe et cela ne suffisait plus. » (p.12) Il lui paie un billet d'avion et elle s'apprête à découvrir le plat pays aussi bien que l'homme de sa vie. Roman à l'eau de rose, navrant de banalité? Les illusions seront de courte durée. Dès les premiers instants, la narratrice sait que cela ne fonctionnera pas. « Cette histoire se révélait navrante depuis que le mauvais sort l'écrivait à ma place, au mépris de mes lubies épistolaires. » (p. 25) Malgré tout, elle s'entête et restera pendant deux semaines, découvrant peu à peu un homme aigri, devenu l'ombre de lui-même, torturé par les regrets et rongé par la maladie, mais sous lequel elle retrouve des pans de celui qui a su la faire vibrer par les mots.

Nadia Gosselin signe avec ce premier roman un curieux conte pour adultes pas trop sages, dans lequel la Belle devient la Bête, le Petit chaperon rouge endosse l'habit du loup et Alice ne découvre pas le pays des merveilles mais les dessous d'Internet. En surface, il ne se passe presque rien: courses au supermarché, les visites médicales, les repas pris ensemble, les tentatives fort maladroites de rapprochement physique. Pourtant, grâce à la plume habile de Gosselin, on se laisse happer par cette histoire, en apparence morte-née, et on assiste, témoin impuissant, à un curieux voyage intérieur. Par moments, on hésite entre hurler à la narratrice de rentrer chez elle et une fascination de zoologiste pour ces deux loups atypiques - mais le sont-ils tant que ça, finalement? - qui voudraient bien se laisser apprivoiser mais qui ont oublié comment.

Malgré quelques lourdeurs stylistiques, quelques incohérences (l'histoire est narrée dix ans après l'« aventure », ce qui reste improbable quand on considère l'état des communications Internet il y a dix ans à peine) et un clin d'oeil un peu forcé du destin à l'avant-dernier chapitre, j'ai pris un plaisir certain à cette lecture et surveillerai avec intérêt le prochain roman de l'auteure.

jeudi 2 octobre 2008

Course à la vie

Je fais partie de l'équipe Les Perles Rares et marcherai lors de la Course à la vie CIBC qui se tiendra ce dimanche (5 octobre). Cette équipe a été mise sur pied par l'une de mes belles-sœurs qui a combattu la maladie l'année dernière. Je me sens très touchée par la cause, une de mes amies ayant elle aussi mené un rude combat contre le cancer et qu'une femme, exceptionnelle sans doute, une choriste que je connaissais à peine, a perdu le sien dans la dernière année. Ce pourrait être moi, ce pourrait être vous.

J'avais d'ailleurs écrit un très court texte sur cette maladie il y a plus d'un an.

En donnant à la Fondation canadienne du cancer du sein, vous investissez dans un avenir sans cancer du sein. Grâce à votre générosité, la Fondation peut continuer à financer la recherche et les programmes qui contribuent à améliorer la qualité de vie des familles éprouvées par le cancer du sein.

Si vous souhaitez m'encourager - mais surtout encourager la cause -, vous pouvez le faire en suivant la procédure suivante:

- Aller sur le site de la Fondation ici...
- Cliquer sur « donnez à un participant » (dans le milieu de la page affichée)
- Rechercher mon nom (Prénom et nom de famille). Je marcherai à Montréal
- S'assurer que c'est bien moi (référence: LES PERLES RARES).
- Procéder au don par carte de crédit
- Vous recevrez un reçu d'impôt par e-mail en maximum 30 minutes.

Tout montant, même minime, est apprécié. Merci à l'avance!

mercredi 1 octobre 2008

Journée internationale de la musique

Si vous enseignez un instrument, avez-vous parfois l’impression de combattre dans les tranchées ou de faire partie d’une organisation secrète? Vous imaginez-vous à l’occasion en David effrayé devant Goliath, se demandant désespérément s’il réussira à vaincre le géant? Remettez-vous en question la pertinence de poursuivre la transmission du répertoire classique toutes époques confondues à des élèves plus ou moins doués? Si oui, surtout n’abandonnez pas! Les interrogations existentielles (Pourquoi avoir choisi cette voie semée d’embûches?), le retour sur soi (Suis-je encore capable de vivre ce choix jour après jour?) et ses habiletés à transmettre le savoir (une véritable « mission » que cette trans-mission), le questionnement de ses motivations (Le fais-je par besoin financier ou par conviction?), l’idéalisme par moment romantique (Oui, je les convaincrai tous de la beauté du répertoire!) sont autant de facettes de ce travail de pédagogue que nous avons, volontairement, choisi.

En cette journée internationale de la musique, je ne peux que me sentir interpellée par l'urgence du partage, personnellement, viscéralement, car je sais que, même si je ne réussis pas à gagner la guerre contre l’ignorance ou même à renverser la vapeur, j’aurai convaincu quelques dizaines (qui éventuellement se multiplieront en centaines) d’apprentis pianistes que la musique classique change une vie pour toujours… un étudiant à la fois. De ce coup de foudre-là, on ne se relève jamais... et c’est tant mieux!

Et parce que, pour moi, la musique est essentiellement outil de transmission, je vous propose quelques plages à découvrir, pour tous les goûts (qui sont, comme chacun sait, dans la nature)...

Les barricades mystérieuses de Couperin




Le « Laudate Dominum » des Vêpres solennelles d'un confesseur de Mozart
Mozart: Solemn Vespers, K 339 - Laudate Dominum - Edda Moser, Eugen Jochum; Chor & Symphonie-Orchester des Bayerischen Rundfunks

Le deuxième mouvement du Concerto de Ravel par Argerich


Libertango de Piazzolla


Blue Man Group