dimanche 19 mai 2013

Les 15 ans du Molinari

Le Quatuor Molinari fêtait ses 15 ans vendredi soir, dans l'intimité, dans l'intensité, partageant avec un public de fidèles (abonnés, compositeurs, collaborateurs du quatuor), d'amis, quelques-unes des œuvres qui ont jalonné son parcours, de R. Murray Schaffer, compositeur qui avait été au cœur des premiers événements du Quatuor à Bartók (intégrale qu'avait proposée le Molinari en 2006), sans oublier Schnittke (qui a ancré l'année 2010) et Goubaïdoulina (prochain projet d'enregistrement) qui, dans son Quatuor no 1, fait carrément exploser la formation même, chaque membre terminant la pièce dans un coin différent de la scène.

Il y avait là d'ailleurs quelque chose d'assez étonnant - mais pertinent - à commencer ce programme par cette dissolution du langage, qui se termine sur un véritable cri de solitude. N'entre-t-on pas en quatuor comme on entre en vie monastique ou dans un mariage, histoire de transcender la petitesse de son être en créant un tout plus grand que la somme de ses parts? De façon parallèle, certains des dialogues entretenus par les instruments dans le Goubaïdoulina semblent par moments relever de la discussion véhémente, clin d’œil aux répétitions peut-être.

Le Bartók permettait un apparent retour dans le temps (il date de 1927), mais surtout de comprendre la brèche que le compositeur a ouverte dans le langage et comment les autres ont su s'y engouffrer. La création du Douzième Quatuor de R. Murray Schafer s'est révélée magique. Dès la première écoute, on plonge dans le matériau organique, se laisse porter par les alternances entre traits rapides et passages d'un grand lyrisme. Dans une langue qui maximise le caractère chantant des instruments en présence, tout en leur confiant des instants dramatiques, Schafer nous a éloquemment rappelé  pourquoi il est l'un de nos très grands. (La pièce, que je prendrai plaisir à réécouter, se trouve d'ailleurs sur le tout nouveau disque du Molinari, lancé lors du concert.) La soirée se terminait sur le Quatuor no 4 de Schnittke,  une page sombre, toute en intériorité, refusant tout compromis, menée avec une rare maîtrise par les musiciens. Le public, probablement rasséréné par le Schafer, n'a démontré aucun signe de fatigue et a suivi le Molinari sans broncher, devenant même part prenante des silences. (Le dernier s'est ainsi révélé particulièrement prégnant.)

Pour fêter ses 15 ans, le Molinari aurait pu proposer un feu roulant d'extraits. Il a choisi de rester fidèle à lui-même, à cette recherche de l'excellence, à cette volonté de partager un répertoire trop peu défendu, à cette conviction surtout que le public est capable de s'investir dans une écoute active et se révèle au fond beaucoup moins frileux que d'autres pourraient le croire.

samedi 18 mai 2013

Rêver, dit-il

Stephan Thoss avait séduit il y a deux ans avec Searching for Home, certainement l'un des ballets les plus mémorables présentés dans les dernières années. Gradimir Pankov a eu l'excellente idée de réinviter le chorégraphe allemande, cette fois avec une carte blanche, pour la création d'un ballet qui saurait s'adapter aux Grands Ballets Canadiens. Alors que Searching for Home rendait floue la ligne entre souvenirs et présent, conscient et inconscient, Rêve va encore plus loin, en proposant une fable sur la création et ses affres. La rêveuse écrit des histoires, mais ne réussit jamais à les assumer entièrement, comme si elle donnait vie aux personnages, mais ne pouvait suffisamment les ancrer dans une certaine réalité pour qu'un arc narratif s'en détache. Chaque soir, en un pas de deux avec son inconscient, elle essaie d'aller un peu plus loin, mais reste toujours en retrait.

On serait tenté de détourner une célèbre citation de Magritte, source d'inspiration du monde onirique évoqué par Stephan Thoss et d'affirmer: « Ceci n'est pas un ballet. » Thoss va très loin ici dans la recherche d'une forme d'art totale, intégrant au mouvement projections, travail sur la plastie des tableaux (quelle belle réappropriation des toiles de Magritte qui finissent par enfermer la créatrice dans ses doutes) et une remarquable sculpture des volumes grâce aux éclairages de Thoss et Marc Parent. Tributaire de la danse expressionniste allemande, le travail sur les lignes et leur décomposition demeure remarquable, mais l'expérience Rêve va beaucoup plus loin. Le maître-d’œuvre (Thoss ayant aussi travaillé aux décors, aux costumes et à la trame musicale) nous plonge dans les rêves d'une autre, tantôt ludiques, tantôt étranges, parfois terrifiants, mais ce faisant, ouvre la porte de notre propre inconscient, notre lecture des tableaux se trouvant teintée par nos référents, nos souvenirs, nos peurs. L'expérience peut se révéler à la fois déstabilisante et exaltante.

Thoss a su offrir un écrin idéal aux danseurs des Grands Ballets Canadiens, en multipliant les formations et la palette expressive. (Ce ballet des ombres restera sans doute dans les mémoires.) On sent également toute l'attention portée au rythme, tant dans les gestes que dans la trame sonore elle-même, travaillée en strates, qui mise tour à tour sur la pulsation (le « Plain to Spain (Bolero) » tiré de The Ninth Gate de Wojciech Kilar par exemple), une certaine cérébralité (le traitement des volumes lumineux accompagnant la « Sarabande » de la Suite française en do mineur de Bach), un sentiment d'oppression (des extraits de quatuors de Chostakovitch) ou devient carrément ludique avec It's a Man's Man's Man's World (quelle délirante robe de lumière que celle-là!).

On regrettera peut-être tout au plus que la vidéo, à quelques reprises plus proche de Dali et Bunuel ou de Fritz Lang que de Magritte, détourne parfois l'attention des pas dansés à l'avant par la rêveuse et son double, l’œil se sent d'abord happé par les images projetées plutôt que par celles qui s'esquissent en temps réel. Cela reste une réserve bien minime et l'on se prend à vouloir revoir le ballet, dans un état d'esprit autre, histoire de comprendre comment il agira cette fois sur notre conscient et notre inconscient. À voir d'ici au 25 mai!

vendredi 17 mai 2013

Sherlock Holmes: pas si élémentaire

Photo: Andrée Lanthier
Menant une carrière plus qu’intéressante à Hollywood, l’acteur montréalais Jay Baruchel remonte pour la première fois sur les planches depuis l’école secondaire dans le rôle-titre de Sherlock Holmes de Greg Kramer. Il exsude la suavité et l’assurance presque arrogante du mythique détective londonien. Il possède également ce côté légèrement décalé – qui faisait tout le charme du film Le Trotski d’ailleurs – qui rend le personnage instantanément crédible et attachant. Pourquoi alors ai-je eu l’impression que, malgré de nombreuses qualités, la pièce ne lève pas entièrement, qu’elle n’a pas atteint son plein potentiel expressif? L’ombre de l’auteur, Greg Kramer, mort des suites d’une longue maladie aux premiers jours des répétitions, aurait-elle été trop oppressante? A-t-on refusé les ajustements – qu’il aurait sans doute lui-même pratiqué, surtout qu’il se destinait le rôle de Lestrade – de peur d’être accusé de trafiquer son œuvre?

Vous pouvez lire la suite de ma critique sur le site de la revue Jeu...

jeudi 16 mai 2013

Ludique

Pourquoi les parents s'entêtent-ils à nous dire de ne pas jouer avec notre nourriture? Voici l'étonnant Vegetable Orchestra de Vienne, fondé en 1998. Les musiciens et facteurs d'instruments débarquent le matin au marché, soupèsent, comparent, comme tout client soucieux d'en obtenir le maximum pour son argent, sans doute, et puis, se mettent au travail, évidant, perçant, trafiquant les légumes. Après le concert, le public est invité à déguster légumes crus et soupe. Il suffisait d'y penser...

Écume

Après la présentation en 2007 d’une version préliminaire qui s’était mérité plusieurs prix, Écume est devenue pièce entière, parce que « l’histoire [lui] demandait ça » explique l’auteure, à l’automne 2010 à La Nouvelle Scène à Ottawa, dans une production saluée du Théâtre du Trillium. S’étant hissée cette année-là au sommet du palmarès de la revue Voir, ce premier opus de la dramaturge aurait pu alors continuer de vivre dans le souvenir des heureux l’ayant vue. En devenant un objet littéraire à part entière, elle peut maintenant rejoindre un autre public, qui saura se faire sa propre mise en scène.

Histoire d’amour improbable entre Morgane, une jeune femme qui pourrait bien se révéler être une sirène, et Émile, qui a besoin de comprendre avant de ressentir, Écume se décline comme un hommage à la mer (l’auteure a grandi dans un village côtier du Nouveau-Brunswick) et aux mères. La pièce peut aussi être perçue comme une fable sur l’importance de laisser souvenirs et rêves s’immiscer dans le réel, mais surtout de poursuivre le dialogue. Morgane communique avec Simone, enterrée depuis plusieurs années, personnage à part entière et non voix hors champ. Elle espère saisir pourquoi sa mère est disparue, l’identité de son père, d’où elle vient réellement, ce qu’elle pourra transmettre à cette enfant qu’elle porte maintenant en son sein. Momo, croque-mort aux dons particuliers, un être androgyne qui tantôt parle au féminin et à d’autres moments au masculin, partage les messages que les morts destinent aux vivants. Émile, quant à lui, se confie à son coach de vie, aussi bien en anglais (qu’il souhaite apprendre de cette façon) qu’en français, quand les émotions ne peuvent qu’être nommées dans sa langue maternelle. « There is a big difference between a lie and a necessary fiction. [...] J’aimerais ça, moi aussi, croire dans quelque chose qui me dépasse, qui ne s’explique pas scientifiquement. »  Au gré des rencontres, des vagues, du bouillonnement de l’écume de leurs sentiments, les personnages se redéfinissent constamment.

Alors que certaines pièces de théâtre ont besoin d’être vues et entendues pour être entièrement apprivoisées, ce premier texte d’Anne-Marie White se décline plutôt comme un conte pour tous qui ferait la part belle aux dialogues et qui laisse toujours un espace essentiel au témoin pour y superposer ses référents, ses souvenirs, ses doutes, ses peurs, mais aussi ses espoirs.

mercredi 15 mai 2013

La vie, la vie

Mai… Alors que l’hiver s’est mué d’un seul coup en été, j’aurais pu vous parler du plaisir de lire en terrasse, dans un jardin, dans un parc, protégé du soleil brûlant, des regards indiscrets. J’aurais pu vous évoquer l’exaltation vécue lors de la 12e édition du Festival du jamais lu, qui continue de soutenir le théâtre émergent et d’offrir au public une première occasion de découvrir des textes qui deviendront peut-être les classiques de demain, mission qui ressemble quand même étrangement à celle de La Recrue du mois. Et puis, un ange est passé, plutôt nous a quittés. Vickie Gendreau, qui avait causé un raz-de-marée médiatique à l’automne avec son premier roman, Testament, a perdu son combat contre le cancer. Grâce à la complicité de son fidèle ami Mathieu Arsenault, elle aura eu le temps de terminer son deuxième opus, Drama Queens, qui a été donné en lecture presque intégrale le 30 avril dernier. « C'est mon vrai livre, Mathieu! Là je sais que je suis une vraie écrivaine! Avant on me le disait mais je le réalisais pas. Mais là! C'est meilleur que Testament parce que je suis vivante dedans! Je suis vivante! » lui avait-elle confié.

Par un troublant hasard, le passage vers l’au-delà est au cœur de La mort est un coucher de soleil de Claude-Emmanuelle Yance, notre Recrue du mois, un roman qui interroge le lecteur, par strates de couleurs, comme le soleil du titre. « Pourtant, qu’y a-t-il de plus important que le mystère que chacun transporte en soi à travers les jours et les nuits de sa courte vie? » y écrit d’ailleurs la narratrice, incapable de saisir les motivations du geste du disparu. Dans le questionnaire, Claude-Emmanuelle Yance lie elle-même dans un même souffle la vie, l’écriture et la mort : « Je n’imagine pas ma vie sans l’écriture. J’espère mourir la tête sur mon clavier. Même si je ne publiais plus. » La fiction comme catharsis, comme bouée, comme parole vibrante.

Écume d’Anne-Marie White, pièce de théâtre montée il y a quelques années, retravaillée par l’auteure avant publication, se conçoit aussi comme une fable entre l’ici et l’au-delà, l’un des personnages, androgyne, servant d’intermédiaire entre les vivants et les morts. Stand by, premier recueil de poésie de Véronique Bourdon, se veut un hommage au père disparu, Chien de fusil  d’Alexie Morin, une tentative de résilience, une pulsion de vie. Dans Dix jours en cargo, Isabelle Miron s’attarde au geste même d’écrire, alors que la narratrice tente de retrouver l’inspiration lors d’une traversée qui n’a rien d’idyllique entre Barcelone et Rio. 

« Les Grandes Tristesses finissent aussi par me faire sangloter à gros bouillons en me plantant le dard de la grande mélancolie en plein cœur. Mais à un moment donné, c’est assez! » confie la jeune narratrice de La fée des balcons de Maude Favreau. Fort heureusement, la vie finira toujours par reprendre ses droits, que ce soit à travers une main tendue, un geste gratuit de bonté, les mots d’un autre. Carpe diem!

Pour lire le numéro courant de La Recrue

lundi 13 mai 2013

L'ombre de la colline

Nathalie, fille de Roland et Rita Cyr, a disparu. Seul son meilleur ami Jean-Pierre sait qu'elle est maintenant danseuse dans un club miteux d'Ottawa et qu'elle s'est mise le doigt dans l'engrenage implacable de la drogue. Un jour, on la retrouve, battue à mort. A-t-elle été témoin de quelque chose? Est-elle liée à un réseau de trafic? Sa mère, adjointe et maîtresse du sénateur Beaulac, souhaite garder le tout secret, consciente du scandale qui pourrait éclabousser son patron, qui est loin d'être blanc comme neige. Malgré tout, une enquête s'amorce, menée par une policière n'ayant pas froid aux yeux, avec l'aide du père de la victime et de celui de JP, visiblement sous le charme de l'enquêteuse.

Marius Tremblay, pendant un certain temps adjoint du chef du NPD, propose dans ce premier roman un thriller politique qui garde en haleine, même si le lecteur sait d'emblée ce qui est arrivé à Nathalie. Il se veut surtout portrait d'une certaine époque, peut-être pas aussi révolue qu'on ne voudrait le croire, alors que les tractations politiques se faisaient dans les clubs privés, les restaurants chic ou lors de fêtes bien arrosées dans des résidences privées. Le lecteur ressentira peut-être une certaine nostalgie à revivre les années 1980, alors que les coiffures et les tenues se voulaient plus flamboyantes, les pool parties dégénéraient presque à tout coup, qu'Internet et les téléphones cellulaires ne régentaient pas encore nos vies.

À la lecture de ce roman découpé en courts chapitres, qui fait la part belle aux dialogues, on en apprendra un peu plus sur les dessous du pouvoir. Derrière chaque grand homme ne retrouve-t-on pas toujours une femme? On devinera aussi que l'auteur n'est sans doute pas indifférent aux appâts féminins, notamment aux poitrines de ces dames qui se trouvent peut-être un peu trop souvent jouer un rôle de premier plan. On pourra d'ailleurs déplorer qu'à court de synonymes, l'auteur ait recours de temps en temps à certains termes disons moins élégants pour décrire ces affolants attributs, maladresse qui sera sans doute corrigée dans la suite de ces aventures, en préparation. Mais d'ici là, Marius Tremblay, d'abord compositeur, nous réserve une relecture du mythe du Lohengrin de Wagner, juste à temps pour l'année anniversaire. Ce sera difficile d'y résister.