dimanche 29 avril 2007

Festival Metropolis Bleu

Première incursion de ma part hier au Festival de littérature Metropolis Bleu (j'avais assez regretté il y a quelques années d'avoir raté la rencontre avec Paul Auster). Je m'étais inscrite à l'atelier d'écriture de roman avec Elizabeth Filion, mi par curiosité, mi par défi. Donné dans un hôtel du centre-ville, l'atelier était offert à 20 participants, tous réunis autour d'une longue table rectangulaire, trônant dans de larges fauteuils noirs confortables en cuir (pas toujours évident de bouger sans déplacer avec soi son voisin).
Les quelques minutes avant le début de l'atelier sont silencieuses: visiblement, les participants se jaugent du regard et je ne peux m'empêcher de penser que certains sont en train de prendre des notes mentales. L'auteur se présente brièvement, explique les grandes lignes de son atelier et fait un tour de piste pour que les participants expliquent leur motivation à participer à l'atelier. Déjà, on voit ressortir certaines personnalités: les nouveaux retraités vibrants qui veulent réaliser le rêve d'une vie (l'une a offert à ses filles, pour leurs 30 ans, l'histoire de leur vie), la traductrice anglophone qui prend déjà beaucoup d'espace, Pauline qui raconte qu'elle a beaucoup écrit dans sa vie, des lettres à ses amoureux, en a reçues mais les a toutes brûlées (beau personnage ici), Colette à ma droite qui d'emblée annonce qu'elle est la plus grande et qui insiste (à la pause, j'ai pu prouver que c'était faux...), le Webmestre (et maître d'oeuvre littéraire) d'un site dédié à la schizophrénie en Montérégie et qui nous épelle l'adresse du site avec conviction (peut-être en est-il un?), un ancien réalisateur de Radio-Canada, ébranlé par une maladie et qui a retrouvé une dignité intellectuelle dans l'écriture d'un roman (dont 200 pages sont complétées et qu'il juge bon de nous relater par le menu, histoire de se sentir validé, sans doute). Deux étudiantes en littérature abaissent à peine la moyenne d'âge (ouf!), la plupart des participants ayant atteint le stade de la semi-retraite ou de la retraite.
L'animatrice, particulièrement volubile, nous met en garde contre l'auto-censure et insiste pour que l'inconscient prenne une plus grande place dans notre écriture. (« Il y a toujours la relecture », insiste-t-elle avec raison.) Elle évoque quelques trucs pour cerner les personnages (notamment l'utilisation de fiches descriptives qui permettent de le situer à tout moment dans le temps), la nécessité de se relire avec attention pour éviter les bavures et les incongruïtés de lieux et de temps (elle se spécialise dans le roman historique et a donc dû développer un sixième sens là-dessus), la nécessité de se servir de la ponctuation et de la disposition des paragraphes pour rythmer les moments forts.
Après la pause, nous « écrivons » un roman à 40 mains, en fait, nous élaborons les grandes lignes d'un thriller politique (choix d'un participant) à partir des idées forcément disparates de ceux présents. Germain est ambulancier et sauve Joséphine (c'est moi qui l'ai ainsi nommée!), victime d'émanations de gaz toxiques, ex-coloriste chez Tupperware (si! si!) qui se lance en politique à la veille du référendum de 1980 (de plus, elle est haïtienne). Triangles amoureux (Jamal, le collègue ambulancier jamaïcain de Germain est jaloux de leur histoire d'amour et de plus réprouve les intentions politiques de Joséphine), enquêtes (un enquêteur et une enquêteuse interne, surnommée Mme GBS pour Gros Bons Sens), coups de théâtre (Joséphine est assassinée à la veille du référendum). Une belle folie s'est emparée du groupe. Soudain, coup de théâtre interne, la traductrice anglophone fait une sortie: de fait, elle a remis son manteau et s'apprête à quitter la salle! Tout le monde est perplexe. Elle nous explique qu'elle se sent inconfortable avec le sujet (après un vote à main levé, il a été décidé à 11 voix contre 9 de réécrire l'histoire et que l'issue du référendum soit le « oui » cette fois), qu'elle est clairsciente (je n'invente rien), qu'elle se sent triste de toutes ces mauvaises émotions, qu'elle aime son pays (le Canada), etc. L'animatrice n'en revient pas: « Dois-je comprendre que vous souhaitez nous quitter? » Voix tremblante, larmes furtivement essuyées. L'animatrice, avec un beau sens du rebondissement, propose: « Nous terminerons l'histoire la veille du référendum. Je vous laisse libre dans votre épilogue de modifier ou non le cours de l'Histoire. » Elle choisit de rester, tout le monde respire, la vie continue, irrévocablement marquée par ce moment pourtant. Quand la réalité dépasse la fiction...

3 commentaires:

Marie a dit…

Passionnant ! On veut la suite ! La suite ! La suite !!!...

Anonyme a dit…

Non ! Que de rebondissements pour un premier atelier ! Il faut comprendre que les écrivains sont plus imprévisibles que je croyais. Reste à savoir si la «clairsciente» (que voulait-elle dire par là?) terminera son roman. Entretemps, l'animatrice me semble être de toutes les époques, avec un peu côté féministe légèrement voilée et qui lui va à merveille. Est-ce que je me trompe ?

Ces ateliers ont souvent un côté réel qui dépasse la fiction, comme tu dis si bien. Il faut voir le film Le Cercle de la peur si l'on veut une démonstration impitoyable de ce que peuvent réserver des animateurs d'ateliers aux participants.

Merci pour ce très beau texte.

Claudio

Lucie Renaud a dit…

Question de vocabulaire...
Si j'ai bien compris ses explications, être « clairsciente » est comme une « clairvoyante » (qui lit les pensées des autres) mais avec les sensations, bref, à l'en croire, elle serait constamment bombardée d'informations. A-t-elle senti mes émotions? Ça reste à prouver...