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vendredi 20 mai 2016

The Trials of Patricia Isasa: mémorable

Chants libres frappe fort avec cette nouvelle production, proposée seulement jusqu'à demain soir. En effet, on a indéniablement droit à un sans faute avec The Trials of Patricia Isasa, un récit fascinant dans lequel on revient sur la captivité (pendant 33 ans) de l'héroïne éponyme argentine. La compositrice (qui tient aussi le rôle-titre!) Kristin Norderval et la librettiste Naomi Wallace nous offrent une lecture particulièrement réussie de cette page d'histoire qui évoque aussi les tortures pratiquées à Guantánamo.

Un livret intéressant ne suffit certes pas à rendre un opéra mémorable. Il faut séduire le public, aussi bien grâce à une distribution de haut niveau, quelques airs mémorables et une mise en scène qui fait corps avec le propos. C'est le cas ici. On a indéniablement envie de revoir cet opéra et de l'apprivoiser en détails.
Photo: Mathieu Dupuis

Aucune faiblesse au niveau des rôles principaux et des choristes (l'Ensemble Kô), de la mise en scène de Pauline Vaillancourt (mémorable) et de la scénographie de Dominique Blain. Il aurait été facile d'en faire trop - ou trop peu -, mais on se révèle rapidement séduit par les projections évoquant le labyrinthe dans lequel l'architecte évolue (qui n'est pas sans rappeler l'Icare d'Olivier Kemeid et du duo Lemieux et Pilon présenté il y a deux ans au TNM).

La compositrice Kristin Norderval opte pour un lyrisme qui évoque à l'occasion du tango (un bandonéon fait d'ailleurs partie de l'instrumentation), qui pourtant ne tombe jamais dans les excès qu'on pourrait associer au genre, misant plutôt sur une partition lyrique, qui fait fi de l'hermétisme malheureusement trop souvent associé à la musique contemporaine. On y reconnaît un travail indéniable sur les couleurs orchestrales et vocales (la complémentarité des timbres séduit). Le tout est porté par une direction particulièrement précise et inspirée de Cristian Gort.

Courez-y ce soir ou demain, au Monument-National.

    Kristin Norderval, soprano — Patricia âgée
    Rebecca Woodmass, soprano colorature — Patricia jeune
    Dion Mazerolle, baryton — Ramos
    Claude Lemieux, comédien — Scilingo
    Vincent Ranallo, baryton — Facino
    Daniel Pincus, ténor — Juge Brusa
    Marie-Annick Béliveau, mezzo-soprano — Gestionnaire Ford

    Daniel Binelli, bandonéon
    Francis Perron, piano
    Nick Danielson, violon
    Isabel Castellvi, violoncelle
    Pablo Aslan, contrebasse
    Marc-Olivier Lamontagne, guitare
    Eric Phinney, percussions
    Ensemble Kô, chœur
    Cristian Germán Gort, chef


mardi 5 mai 2015

Illusions: magique

Je m'en voudrais de ne pas revenir brièvement sur le concert Illusions proposé par l'ECM+ et le Gryphon Trio​ jeudi soir dernier, une fête foraine unique en son genre, ludisme et intensité s'y côtoyant avec un naturel étonnant.


Parfaitement exécutées, les quatre pièces proposées - le Trio de Charles Ives et trois créations, dirigées de main de maître par Véronique Lacroix - se faisaient ici écho. Ainsi, le côté presque abstrait du premier mouvement du Ives se voyait prolongé par Musique d'art pour orchestre de chambre II de Simon Martin, un jeu audacieux sur l'intervalle (parfaitement juste) de la tierce majeure, véritable tour de force qui laissait l'auditeur pantois. TSIAJ (This Scherzo is a Joke) devenait prélude à l'évocateur Wanmansho de Gabriel Dharmoo​, superbement défendu par Vincent Ranallo​ qui, dans son splendide costume inspiré de ceux des maîtres de piste des temps oubliés, nous a fait voyager dans un imaginaire foisonnant. Le finale du Trio et sa juxtaposition détonante de styles nous permettait ensuite de découvrir le Wunderkammer (cabinet de curiosité) de Nicole Lizée et ses tiroirs (parfois secrets) qui s'ouvrent et qui se referment à répétition, autant de clins d’œil se déployant sur une pulsation implacable rappelant certaines pages de Steve Reich.
Photo: Jonathan Goulet
Si les projections de Kara Blake et Corinne Merrell s'intégraient tout naturellement (même si, à certains moments, cette succession de carrousels et de chaises volantes, Véronique Lacroix se retrouvant malgré elle pivot d'une certaine façon des manèges, étourdissait) à la trame post-moderne du Lizée, on aurait aimé pouvoir écouter sans aucune interférence au moins un des mouvements du Trio de Ives (le deuxième peut-être, particulièrement flamboyant), le tulle de projection créant une distance que l'on aurait voulu voir abolie entre nous et l'impeccable Gryphon Trio.
Photo: Jonathan Goulet

Chapeau à tous les interprètes! Mélomanes ontariens. réservez votre soirée du 22 mai (Toronto) et du 26 juillet (Ottawa, dans le cadre du Festival de musique de chambre). Vous ne le regretterez pas!

dimanche 8 mars 2015

100 Guitares en photos

Une atmosphère festive au Complexe pour l'événement 100 Guitares... Les gens étaient visiblement curieux de ce qui se passait (et plusieurs ont sorti leur téléphone pour prendre photos et vidéos) et se sont révélés en général particulièrement attentifs. Une belle initiative pour célébrer le 100e anniversaire de l'inventeur de la guitare électrique, Les Paul.

(Les photos sont cliquables.)


Tim Brady le compositeur dirigeant la section 1




vendredi 6 mars 2015

Réfléchir à la musique d'art

Fascinant comment Musique d'art pour quintette à cordes de Simon Martin créée avec brio hier soir par le Quatuor Bozzini​ et le contrebassiste Reuven Rothman, « philosophie du son  » qui réfléchit à la nature même du son et aux liens que nous devrions entretenir avec lui, se lit comme une page extrêmement organique, qui m'a à plusieurs reprises plongée dans des sonorités que l'on retrouve essentiellement dans la nature (et non produites par l'homme).

Certes, la volonté de décomposer certains gestes (coup d'archet, pizzicato, etc.), de les détourner (pièces insérées entre les cordes, traitement de Jean-François Blouin) nous sensibilise à la production même du son, à ses infimes caractéristiques, à ses multiples possibilités aussi, mais nous ramène surtout à l'essence même de ce que les anciens appelaient l'harmonie des sphères.

Je suis curieuse d'entendre ce que cela donnera lors de la création de Musique d’art pour orchestre de chambre II du même compositeur avec l'ECM+ le 20 avril prochain.

jeudi 26 février 2015

Festival MNM: ça commence aujourd'hui!

Comme moi, vous en avez marre du froid polaire que nous subissons et qui verdit notre teint? Oubliez tout cela en vous glissant en salle lors d'un ou plusieurs concerts de la courante édition du festival biennal Montréal Nouvelles Musiques (jusqu'au 7 mars).

Quelques incontournables dans le lot, assurément, comme cette Atlantide, proposée ce soir en ouverture, concert à grand déploiement de la SMCQ à la Salle Pierre-Péladeau. Si vous aimez les œuvres monumentales, vous noterez assurément à l'agenda le concert de l'Orchestre de McGill demain, alors que les jeunes musiciens interpréteront la Turangalîla-Symphonie de Messiaen à la Maison symphonique.  

Deux événements majeurs gratuits se dérouleront au  Complexe Desjardins : Les Papes hurlants et ses 150 chanteurs samedi 23 h dans le cadre de la Nuit blanche et 100 Guitares le samedi suivant 15 h, qui soulignera le 100e anniversaire de naissance de Les Paul, inventeur de la guitare électrique.  

De mon côté, j'assisterai aussi samedi à Hiérophanie, un concert de l'ensemble allemand Musikfabrik qui propose notamment la création nord-américaine d'Hiérophanie de Claude Vivier, ainsi que des pages de Haas et Grisey (pour deux percussionnistes).

Lundi, ce sera soir de synesthésie avec Practices of Everyday Life / Cooking, alors que Tony Chong interprétera la pièce de Navid Navab. Une expérience multisensorielle dans laquelle les bruits des ustensiles de cuisine font écho aux gestes du cuisinier en tant réel dans une chorégraphie inusitée. Intrigant.

Jeudi, mon cœur était déchiré entre Musique d'art pour quintettes à cordes et Freebirds avec Tim Brady, mais si vous marchez d'un bon pas, vous pouvez faire les deux. Dans le premier, on assistera à la création d'une oeuvre pour quintette à cordes, spatialisation et traitement de Simon Martin avec le Quatuor Bozzini et le contrebassiste Reuven Rothman. Dans le second, Tim Brady jouera à la guitare électrique des œuvres de Jean Piché, Louis Dufort et deux des siennes (dont une création).

Vendredi, avec 5 Waves, on pourra entendre le plus réputé ensemble de musique contemporaine d'Israël, le Meitar Ensemble, jouer Dunietz, Eisler, Grisey, Palacio-Quintin (création de Fluctuations organiques, pour flûte, clarinette, violon, violoncelle, piano et traitement) et Pelz,

De nombreux concerts jeunesse sont aussi offerts. Apprenez-en plus ici...

vendredi 30 janvier 2015

Images de Sappho

Chaque saison, « ECM+ présente » invite de jeunes solistes et ensembles de musique de chambre et cette année, vitrine exceptionnelle pour la relève certes, mais surtout occasion unique pour le public de faire des découvertes. Images de Sappho, programme double de haut niveau faisant la part belle à la voix, se veut une rencontre avec les jeunes artistes de Ballet-Opéra-Pantomime (BOP). Celle-ci a indéniablement eu lieu, autant avec les interprètes qu'avec deux œuvres fortes du répertoire contemporain: Five Images After Sappho d'Esa-Pekka Salonen (nouvellement nommé compositeur en résidence du New York Philharmonic pour les trois prochaines saisons) et Orpheus on Sappho's Shore de Luna Pearl Woolf.

Photo: Jonathan Goulet
Également chef d'orchestre, Esa-Pekka Salonen offre avec son cycle pour soprano et orchestre de chambre une page luxuriante, à la palette d'une grande richesse, chaque instrument de l'ensemble se voyant le plus souvent confier des passages idiomatiques, l'architecture des cinq chants se révélant particulièrement cohérente. Même en première écoute, la pièce se révèle d'une intelligibilité totale, chaque phrase, chaque couleur, chaque geste œuvrant à la transmission des textes.

La voix n'est pas tant traitée comme soliste (sauf dans quelques endroits ciblés) que comme collaboratrice, complice plutôt de la texture instrumentale. Si parfois on a de la difficulté à comprendre le texte (peut-être est-ce dû au positionnement de la chanteuse, car dans la deuxième partie, la question ne se pose jamais), on est immédiatement séduit par la voix chaleureuse de Jana Miller, à aucun moment forcée, sa présence scénique indéniable et le raffinement avec lequel elle interprète la partition. On reste aussi soufflé par l'aisance avec laquelle les musiciens de BOP s'approprient le tout, aucun ne pouvant se dissimuler dans la masse sonore d'un groupe, chaque ligne restant parfaitement articulée, chaque respiration musicale concertée. Il faut saluer ici la direction jamais floue d'Hubert Tanguay-Labrosse, qui en a visiblement décortiqué les strates avec minutie.

Photo: Jonathan Goulet
Photo: Jonathan Goulet
La deuxième partie proposait une mise en scène d'Orpheus on Sappho's Shore, opératorio pour soprano, ténor et neuf musiciens de Luna Pearl Woolf, récipiendaire de l'Opera America's 2014 Discovery Grant (qui lui a permis de travailler sur son dernier opéra, The Pillar), oeuvre créée et enregistrée par Véronique Lacroix et l'ECM il y a une dizaine d'années. Là aussi, le rendu de la partition est d'un très haut niveau, musiciens comme chanteurs solistes. Le ténor Arthur Tanguay-Labrosse a accepté au pied levé d'endosser le rôle d'Orphée (il a reçu la partition quelques jours à peine avant la première) et, hormis le fait qu'il chante bien évidemment avec le texte, tire plus qu'adroitement son épingle du jeu. La folie du personnage est déjà bien incarnée et le timbre se révèle chaleureux, riche, complément parfait à la voix de Jana Miller, qui a eu le temps de parfaitement intérioriser le personnage et démontre ses dons d'actrice.

Si le concept même d'un opératorio évoque naturellement un traitement plus statique du propos, Emmanuelle Lussier-Martinez qui signe ici sa première mise en scène a choisi d'intégrer le mouvement en confiant le rôle des muses de la poétesse Sappho à cinq danseuses. Si parfois, la proposition convainc (par exemple dans cette très belle scène où Orphée se voit délesté de son long foulard), à d'autres, elle m'a paru plaquée, comme si on avait hésité entre pantomime et danse (l'apex tumultueux recyclé en faux Sacre du printemps m'a ainsi paru caricatural). Peut-être a-t-elle souhaité trop en mettre, la partition de Woolf et le texte de Wilner se prêtant certes à de multiples interprétations.

Impossible ici de ne pas revenir sur la salle presque comble, particulièrement attentive, composée principalement de jeunes dans la vingtaine et la trentaine. Il aurait peut-être fallu transmettre une photo de groupe à tous ces empêcheurs de tourner en rond.

Il reste quelques places pour la représentation de ce soir, 19 h 30 Conservatoire de Montréal. N'hésitez pas!

mardi 6 janvier 2015

Lucie est sortie en 2014...

En 2014, j'ai vu 73 spectacles qui n'étaient pas du théâtre... Je comprends mieux comment, en sortant un 150 fois dans une année, je commence à manquer de temps!

Arts visuels et photo

Exposition Adrian Paci (MAC)
Papiers 14
Peter Doig (MBAM)
Lemieux et Pilon (MBAM)
World Press Photo (Marché Bonsecours)
Alex Colville (AGO, Toronto)

Cinéma

Meetings with a Young Poet
La grande belezza
Tom à la ferme
La Vénus à la fourrure
A ras del cielo (documentaire sur le monde du cirque)
Le fantôme de l'opéra (version de 1925, avec improvisation à l'orgue)
Mommy
Into the Woods

Cirque

Intersection (Sept doigts de la main)
Small Tent... Big Shoulders (Midnight Circus)
Acrobates (Le Montfort)
Six pieds sur terre (Lapsus)
Barbu - Foire électro trad (Cirque Alfonse)
Curios (Cirque du soleil)
Reset (Throw2Catch)
The Rendez-vous (Krin Haglund)
Le soir des monstres (Monstre(s))
Le concierge (Anthony Venisse)
Méandre (TOHU)
Cuisine et confessions (Sept doigts de la main, TOHU)
Opus (Circa, TOHU)
Attrape-moi! (Flip FabriQue, TOHU)

Danse

O litBouge de là (jeune public)
FARWayne McGregor Random Dance (Danse danse)
Get a Revolver, Helena Waldmann (Danse danse)
Fault Lines, Leshan Song and Dance Troup (Spectaculairement Chine)
Emmac terre marine (Danse-Cité)
Pavement, Abraham.In.Motion (Danse danse)
Norman (5e Salle)
Songs of the Wanderers, Cloud Gate Dance Theatre of Taiwan (Danse danse)
Tragédie, Olivier Dubois (Danse danse)
Be somebody else, Isabel Mohn (Danse-Cité)
Sad Sam Lucky (FTA)
D'après une histoire vraie (FTA)
Antigone Sr (FTA)
Soif, O Vertigo (Danse danse)
Tentacle Tribe et Wants & Needs Dance (Danse danse)
Akram Khan Company, itMOi (Danse danse)
Pina Bausch, Vollmond (Danse danse)
L'éveil (Coup de théâtre)

Marionnettes

Hôtel de Rive (Trois jours des Casteliers)

Musique classique

Winterreise de Schubert (Salle Bourgie)
Marathon Bach (Salle Bourgie)
Récital Marc-André Hamelin (Chapelle historique du Bon-Pasteur)
Récital de Yo-Yo Ma (Maison symphonique de Montréal)
LA Phil sous Gustavo Dudamel (Maison symphonique de Montréal)
Hansel et Gretel (Opéra de Montréal)
Récital de David Fray (Salle Bourgie)
Folk de Collectif 9 (Rialto)
Turandot (Opéra de Montréal)
Prix d'improvisation Richard Lupien
Gabriela Montero (Salle Pollack)
David Jalbert et Appassionata (Salle Bourgie)
Concours Musical International de Montréal (piano) ici et 
Récital Till Fellner (Centre d'arts Orford)
Nabucco (Opéra de Montréal)
Benjamin Grosvenor et l'OSM (Maison symphonique de Montréal)
Le barbier de Séville (Opéra de Montréal)

Musique contemporaine

Au rythme des papillons, production jeunesse du Moulin à musique
Marleau fête Gougeon (SMCQ)
Diego Espinoza (Innovations en concert)
Six thèmes solaires (SMCQ)
Le Rêve de Grégoire (Chants libres)
Notre Damn (La Chapelle)
Composition Machine (Centre Segal)
Écoute le silence - Un voyage avec John Cage (Coups de théâtre)

Comédie musicale

An American in Paris (Théâtre du Châtelet, Paris)

mercredi 12 novembre 2014

Génération: 20 ans déjà

Le temps passe sans que l'on s'en rende compte! Difficile de croire que Génération, projet de l'ECM+ soutenant les jeunes compositeurs canadiens, fête cette année son 20e anniversaire! Une grande tournée canadienne est prévue et s'arrêtera dans neuf villes canadiennes dont Montréal demain soir, 19 h 30 à la Salle de concert du Conservatoire de musique de Montréal

On pourra y entendre des créations de Marie-Pierre Brasset, Alec Hall, Evelin Ramon et Anthony Tan. À l'occasion de cette tournée, l’ECM+ lancera officiellement le disque Magister Ludi du compositeur canadien Gordon Fitzell, qui fut de la première tournée Génération en 2000 et le livre Génération, 20 ans (1994-2014).


mercredi 1 octobre 2014

Notre Damn: tableaux en musique

On mentionne souvent combien la forme de l'opéra est devenue poussiéreuse parce que trop engoncée dans ses codes. Difficile en effet de choisir le moindre mal entre des lectures hyper traditionnelles – forcément périmées – et des ego trips de metteurs en scène qui ont une fâcheuse tendance à dénaturer une œuvre. Il faut donc saluer toute initiative qui sort de l'ordinaire, qui bouscule les attentes, qui déstabilise le spectateur et Notre Damn, présenté jusqu'au 4 octobre à La Chapelle, est de celles-là. 

En fondant sa compagnie Opéra FOE (Free Opera Ensemble) en 2011, la compositrice et violoncelliste Rachel Burman (qui a d’ailleurs été retenue pour l'édition 2015 d'Opér'actuel de Chants libres) souhaitait rendre plus perméable la frontière entre danse et musique contemporaines. Si certaines scènes de Notre Damn démontrent le naturel d'une telle juxtaposition, il faut admettre que, d'abord et avant tout, c'est la partition de Burman qui séduit plutôt que la chorégraphie de Sarah Williams, parfois envahissante. (Avait-on vraiment besoin de faire chanter les interprètes couchées, la tête en bas derrière un rideau de cheveux, l'une dans les bras de l'autre, ses jambes enserrant sa taille?) Souvent modale, presque tribale par moments, l’œuvre pour voix, violoncelle, instruments inventés (particulièrement inventifs et organiques) d'André Pappathomas et bande (certains motifs sont notamment traités en boucles) reste d'une réelle beauté. À plusieurs moments du spectacle, on se dit qu'elle pourrait sans problème passer de la scène au concert, même si les éclairages oniriques de Lucie Bazzo jouent ici un rôle essentiel à la compréhension du propos.

Entre latin, anglais et langue inventée, le livret est souvent trop touffu pour que l'on puisse en extraire une narration linéaire. Qu’importe au fond que le texte de présentation évoque « une bande de sœurs-renégates, parties de l’Angleterre à la fin du 19e siècle, sous prétexte de fonder une mission dans un pays lointain » qui finiront par opter pour une vie d’indépendance. Il faudra plutôt se contenter de strates plus ou moins définies, qui nous parviennent en autant d'images d'une plastie envoûtante (comme cet attrapé du papillon) : réflexions sur la maternité, la féminité, l’indépendance et l’interdépendance, les legs d'une génération à une autre.

Absolument irréprochables, Marie-Annick Béliveau, Anne Julien et Janet Warrington transmettent toutes les subtilités de la partition, articulée principalement comme une succession de solos, laissant à chacune l'occasion de briller et de déposer dans notre inconscient quelques moments d'une bouleversante profondeur.

On peut entendre un extrait ici...

samedi 17 mai 2014

Le rêve de Grégoire: parcours onirique initiatique

Photo: Yves Dubé
Le rêve de Grégoire demeure un curieux objet qui pourrait bien plaire plus aux amateurs de théâtre qu’aux mélomanes. Les premiers reconnaîtront indéniablement la touche René-Daniel Dubois (qui signe la mise en scène) et sauront apprécier l’utilisation adroite des projections sur deux panneaux mobiles à l’arrière-scène, le plus souvent placés à angle, les éclairages tout en volumes de Guy Simard et les costumes qui semblent sortis d’une production d’Alice aux pays des merveilles, signés Marianne Thériault.
Librement inspiré du personnage de La métamorphose de Kafka (auquel le postlude fait d’ailleurs référence, le prologue quant à lui ne pouvant qu’évoquer Le procès, l’opéra s’amorçant sur une arrestation dont le principal intéressé ignore les causes), le Grégoire imaginé par Pierre Michaud (qui signe musique et livret) tentera de comprendre, à travers un parcours initiatique en trois rêves, comment canaliser en gestes sa révolte. On reviendra sur son enfance (et une certaine notion de l’enseignement), ce qui pourrait être son adolescence (un voyage en montagnes russes), avant de retrouver un présent malheureusement à peine caricatural, dans lequel des mots comme beauté, culture et éducation sont mis à l’index. Cela donne droit à une scène grinçante à souhait, l’un des moments forts de l’opéra.
Vous pouvez encore vous glisser en salle ce soir.

lundi 7 avril 2014

Réunion internationale Gaudeamus - Montréal

Photo: Lucie Renaud
Innovations en concert et ses partenaires s’associent ces jours-ci au célèbre Gaudeamus Muziekweek des Pays-Bas et nous convient à une semaine de concerts, de rencontres et un colloque international, autant d'événements auxquels professionnels comme simples curieux sont conviés. Encadré par deux mentors, Yannis Kyriakides (Chypre/Pays-Bas) et Christopher Butterfield (Victoria, Colombie-Britannique), les jeunes créateurs de sons d'ici et des Pays-Bas aboliront une fois pour toutes les frontières entre les pays, mais surtout les genres.

Photo: Lucie Renaud
L'impressionnant multipercussionniste Diego Espinosa était le premier à se produire samedi soir. Ayant eu le privilège de travailler avec Boulez, Zorn, Reich, Adam, Eötvos, Saariaho, Rzewski et Curran, il a reçu le deuxième prix du Concours international des interprètes Gaudeamus 2009 et le grand Prix de l'interprétation du Festival expérimental de Tokyo en 2013 pour son travail avec le compositeur Hugo Morales sur capacitance, oeuvre étonnante jouée lors du concert, dans laquelle l'énergie emmagasinée par le corps joue un rôle essentiel.

Photo: Lucie Renaud
Le travail d'interprète et de co-créateur d'Espinosa est particulièrement fascinant. Qu'il joue avec de puissants aimants (sUn de Jasna Velickovic), des tuiles de céramique (Techua de Felipe Waller, créée samedi), un ballon de baudruche (Six Drawings by Randall de David Adamcyk) ou des objets courants (Guajez de Juan Sebastian Lach), jamais on n'a l'impression d'assister à une séance de sons bricolés. On le suit pas à pas alors que se déploient des œuvres cohérentes, même si toujours intrigantes. Il possède indéniablement ce rare charisme qui empêche le spectateur de décrocher, peu importe les chemins de traverse sur lesquels celui-ci a bifurqué.


Des concerts sont aussi prévus demain soir (ensemble 7090), jeudi (autour des retailles de compositeurs) et vendredi soir (Ensemble La Machine). Détails ici...

dimanche 23 mars 2014

Marleau fête Gougeon

Deux géants se rencontrent, demain soir, sur la scène du Conservatoire de musique de Montréal. Avant, ils ont pris quelques instants pour faire le point sur une collaboration fructueuse, une vision complémentaire de l’art, une volonté de dire les choses différemment. Un soir seulement, les univers du compositeur Denis Gougeon (à qui la Société de Musique Contemporaine du Québec rend hommage cette saison) et du metteur en scène Denis Marleau s’uniront autrement, des extraits de textes se juxtaposant en direct sur scène à des musiques de 9 de leurs 11 projets conjoints, de Roberto Zucco de Bernard-Marie Koltès (1993, Masque de la musique originale) aux Femmes savantes de Molière (2012).

Je me suis entretenu avec eux et vous propose quatre facettes d'une complicité que plusieurs pourraient leur envier.

Les débuts
La voix au cœur du processus
L'adoption d'un modus operandi
La scène comme terrain de jeu

vendredi 28 février 2014

Au rythme des papillons

Y a-t-il quelque chose de plus envoûtant que le vol d'un papillon? Comment ne pas être troublé par la métamorphose que subit la simple chenille avant de prendre son envol, que ce soit une journée, une saison ou plus longtemps encore? Alors que la populaire exposition Papillons en liberté bat son plein au Jardin botanique, le Moulin à musique présente sa toute nouvelle production, le concert visuel Au rythme des papillons, un voyage sonore qui laisse une large place au rêve et aux interprétations libres.

Métaphore idéale de la métamorphose (petits et grands ne rêvent-ils pas constamment de s'émanciper d'aussi belle façon?), le spectacle dégage avant toute chose une charge atmosphérique. Pas de pédagogie musicale directe ici, aucune intervention parlée visant à rallier les esprits; plus simplement une démonstration en sons et en images de la puissance des langages non-verbaux.

Photo: Olivier Benoit-Potvin
Deux musiciennes, Mélanie Cullin (pianiste) et Fanny Fresard (violoniste), servent de guides et transmettent les inflexions de la très belle partition de Georges Forget. Les œuvres d'Eugénia Reznik s'inscrivent naturellement en contrepoint, deuxième ligne narratrice complémentaire, qui peut être perçue au premier degré (les quatre étapes menant à la naissance du papillon) ou comme une métaphore de la création artistique. L'immense œuf de la chenille (un ballon enveloppé dans du papier collant brillant) peut représenter les premiers germes d'une idée artistique, la chenille l'étape des croquis (c'est d'ailleurs à ce moment-là que le dessin se fait plus directif), la chrysalide les toiles couvertes d'une bâche quand le peintre quitte l'atelier et le papillon lui-même, traité ici de façon abstraite, l'oeuvre terminée. On sent aussi un réel travail sur les textures et les transparences, magnifiées par des éclairages de Kévin Bergeron.

Les sections oniriques sont entrecoupées de segments plus rythmés. Il faut souligner ici l'efficacité redoutable du passage accompagnant les repas de la chenille qui, non contente de manger quelques brins d'herbe, finit par manger feuilles, arbre au complet et même partition (beau clin d’œil), la musique de Georges Forget nous propulsant vers l'avant de façon implacable. (Un enfant handicapé mental, présent lors de la première, a d'ailleurs éloquemment démontré la puissance de cette musique en tapant parfaitement en mesure tout au long du segment en question.) La « berceuse » de la chrysalide, aux harmonies rappelant parfois Bartók, devient tout de suite après une véritable page de poésie.

La musicienne en moi aurait aimé pouvoir rester encore cinq minutes dans cet univers, histoire sans doute de laisser voler mon esprit avec ce papillon chimérique... ou accepter de le laisser partir.

Vous pouvez vous glisser dans la salle de l'Auditorium Henry-Teuscher du Jardin Botanique de Montréal aujourd'hui, demain et du 6 au 8 mars. Détails ici...

mardi 10 décembre 2013

Alter-face

Parfois, on a besoin de se faire rappeler certaines choses. Dimanche après-midi, je me suis rappelée que j'aimais profondément le côté organique du duo de pianos. Si le quatre-mains est plus intime, exige que l'on laisse son égo au vestiaire et accepte de ne faire qu'un avec l'autre, le deux pianos relève plutôt de l'architecture. À deux « instruments-rois », impossible de ne pas ériger de très grandes choses. 

Pourtant, de façon presque paradoxale, c'est à travers une palette toute en demi-teintes, avec grande subtilité, en travaillant parfois dans l'infiniment petit, reprenant inlassablement un motif ou une texture (comme le propose Kevin Volans dans Cicada), que Brigitte Poulin et Jean Marchand ont séduit le public présent à la Salle Tanna Schulich. Si le titre du programme reprenait le titre d'une oeuvre récente (2004) d'Aperghis qui explore l'altérité (« Je est un autre ») et dont toute dimension théâtrale associé au compositeur iconoclaste semble occultée, Alter-face aurait aurait pu être sous-titré « Étude en résonance », tant chacune des pièces au programme maximisait les jeux de registres, mais surtout une réelle vibration sympathique entre les deux instruments.

En ont éloquemment témoigné les Figures de résonances de Dutilleux, exploration magistrale des couleurs et des timbres, qui ne peut qu'évoquer le travail d'exploration atmosphérique réalisé par Debussy dans ses Préludes pour piano. L'habillage pour deux pianos du mythique Pulau Dewata de Vivier (fidèlement arrangé par Denis Gougeon) aura peut-être été un peu moins convaincant (le piano aurait-il ici démontré ses limites?), mais a certes arraché quelques sourires lors d'un dialogue inusité entre piano-jouet et vibrations dans le très grave du deuxième piano.

Si on ne devait retenir qu'une seule des cinq pièces proposées, ce serait sans hésitation l'Andante sostenuto de Denis Gougeon, d'après un magnifique poème de Fernand Ouellette faisant lui-même référence au mouvement lent de l'ultime sonate de Schubert. Ici, le compositeur a su tirer profit des forces des instruments en présence, mais aussi de la complémentarité de ses interprètes, en réelle communion, en intégrant au tissu musical passages arpégés couvrant toute l'étendue du piano, lancinant rappel du do dièse, notes répétées, forme ternaire qui évoque aussi bien les grands arcs schubertiens que le rythme inhérent à la poésie de Ouellette et « chant secret » du texte. Les applaudissements nourris ne s'étaient pas encore taris que j'avais jeté un regard en coin à mon ami Normand qui m'accompagnait pour lui demander: « On la joue? » Signe indéniable de l'impression que l'oeuvre, dès la première écoute, avait laissée en moi...

lundi 21 octobre 2013

Le Nouvel Ensemble Moderne : 25 ans de nouveaux classiques

Le temps passe, mais ne s’arrête pas. Le regard fixé vers l’avant, Lorraine Vaillancourt, directrice artistique et fondatrice du NEM a quand même souhaité proposer une saison anniversaire protéiforme, qui reprend certains classiques, mais permet aussi au public montréalais de s’ouvrir à d’autres univers, dans des lieux multiples. Quand elle a mis sur pied l’ensemble, elle n’avait pas alors considéré la possibilité que celui s’inscrive dans une telle durée. Elle souhaitait plutôt offrir à des musiciens intéressés par le nouveau répertoire et certaines œuvres phares de la deuxième moitié du 20e siècle le luxe de les travailler en profondeur, de servir les compositeurs. « Les musiciens du NEM sont des gens modestes, explique la chef d’orchestre en entrevue, qui acceptent de mettre la musique de l’avant, de se fragiliser, de chercher aussi. En voyant une montagne, ils auront envie de la monter, de trouver un moyen pour y parvenir. Il faut avoir envie de relever le défi, de se frotter les mains et non de baisser les bras. »

Cette cohésion palpable entre les membres, plus chambristes que simples instrumentistes, a rapidement permis au NEM de se démarquer sur la scène internationale, notamment à travers les tournées. Dans une volonté d’ouverture du répertoire, mais aussi de soutien à la relève, se grefferont le Forum des jeunes compositeurs, événement biannuel existant depuis 1991, ainsi que les Rencontres de musique nouvelle, devenues un incontournable estival au Domaine Forget.

Pour Vaillancourt, il demeure essentiel de changer les habitudes d’écoute, de favoriser un « élitisme pour tous » plutôt qu’un nivellement vers le bas. « Cela n’empêche pas de vouloir parler aux gens; la musique contemporaine s’adresse à tout le monde », rappelle Vaillancourt qui se dit consciente que la musique reste un art abstrait, moins facile à appréhender pour plusieurs, alors que la danse et l’art contemporains rallient plus facilement les suffrages. « C’est difficile de briser les stéréotypes associés au genre de la musique contemporaine. Nous faisons de la musique, côtoyons les compositeurs. » Elle avance un parallèle avec le goût qui se développe au gré des vins dégustés, des mets apprivoisés : « Si on ne s’entête pas, on passera à côté de quelque chose. »

L’expérience de concert reste un phénomène hors-normes, rappelle-t-elle. « Accepter d’être immobile, silencieux, pendant un certain temps, relève du tour de force, mais aussi accepter le silence dans la musique. » Si elle considère utile de donner des pistes pour aider à une meilleure compréhension du langage, elle persiste à trouver le côté abstrait du langage génial. « Dans une même salle, 200 personnes auront 200 lectures différentes d’une même œuvre. Il faut accepter de voyager à travers le son. »

mercredi 9 octobre 2013

Découvrir Denis Gougeon en s'amusant

La Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ) a lancé son projet pédagogique Grand jeu / Grande écoute 2013-14 la semaine dernière. Cette année, pas moins de 25 000 élèves se verront proposer des activités de découverte autour du compositeur québécois Denis Gougeon, célébré cette année dans la série Hommage. (Plus de 250 concerts et activités auront lieu partout au pays au cours de la prochaine saison.)

Une bande dessinée a été lancée en même temps (je vous en reparle), signées Marie Décary et Élisabeth Eudes-Pascal, ainsi qu'un premier segment biographique sur vidéo.

mardi 6 août 2013

Urbania: ville ouverte

Les scènes pastorales semblent, de tout temps ou presque, avoir inspiré les compositeurs. Pourtant, hormis certains essais que l’on pourrait qualifier de futuristes  signés par Prokofiev et certains de ses contemporains, la technologie naissante broyant l’humain au passage, l’agitation si particulière des villes n’aura été que très peu transmise avant que quelques Minimalistes américains ne s’y frottent, que l’on songe à City Life de Steve Reich ou Koyaanasqatsi de Philip Glass. (Au Québec, Yannick Plamondon et son Autoportrait sur Times Square s’en sont approchés.) 

Troublé autant que fasciné par l’effervescence urbaine, le compositeur Frédéric Chiasson, né en 1978 à Lamèque au Nouveau-Brunswick, Montréalais d’adoption, a souhaité sortir des sentiers battus et transmettre autrement cette multiplicité de strates sonores, non pas tant en offrant un portrait fidèle de la ville, défi plus facilement relevé par l’électroacoustique, mais en choisissant de communiquer « la sensation de la vie urbaine, ce que l’on voit, entend, sent », a-t-il expliqué en entrevue.

S’il avait d’abord considéré transmettre la folie du Quartier 10-30, avec ses manoirs construits à l’identique et la solitude inhérente aux lieux, prolongement autant que détournement de l’opéra-cabaret- BD Bungalopolis auquel il avait collaboré en 2010, qui « traitait de tout sauf de la banlieue », il s’est laissé inspirer par une aventure à vélo vécue par une amie, qui deviendrait le deuxième mouvement d’Urbania,  commande de Jean-Philippe Tremblay pour l’Orchestre de la Francophonie, créée à Mont-Laurier le 27 juillet à Mont-Laurier, reprise à Montréal (Centre Pierre-Péladeau) le lundi 12 août. « J’ai voulu parler de la ville en tant que telle, créer des ambiances connexes », résume celui qui raconte avoir multiplié lors de son installation dans la métropole pour compléter sa maîtrise et son doctorat en composition des rencontres du troisième type avec des coquerelles aussi bien qu’avec des réseaux de prostitution.

Conçu pour la soprano Pascale Beaudin et un orchestre d’une cinquantaine de musiciens, cette pièce en quatre sections fait passer l’auditeur par une riche palette d’émotions, celui-ci devenant d’abord témoin du réveil de la chanteuse qui semble improviser une série de vocalises, avant que celle-ci ne sorte affronter le macadam et les automobilistes dans « Chevauchée cycliste », des rythmes asymétriques de jeux vidéo évoquant le combat entre la jeune femme et la rue, une fanfare de cors suggérant les klaxons impatients. On bascule dans un autre univers entièrement avec « Petite pousse », intégré à la demande de la soliste, une berceuse qui, au fur et à mesure que la plante grandit, prend elle aussi des proportions plus vastes. « Crache le cash » se veut finalement un énorme clin d’œil aussi bien aux impossibles chasses aux subventions qu’à la bossa-nova, à la samba et à l’électroswing. Entre pop et be-bop, la chanteuse adoptant une voix plus nasale qui rappelle celle d’Édith Piaf, le finale se décline dans un registre volontiers postmoderne, mais surtout permet d’engager un contagieux pas de deux avec le public, qui en redemande, une fois la dernière note envolée.

Lauréat de plusieurs prix (Société de musique des universités canadiennes, Prix de composition de l’Orchestre de l’Université de Montréal, lauréat du concours Saxotronics), Chiasson refuse pourtant de s’enfler la tête et mise essentiellement sur l’expressivité, alors que plusieurs de ses contemporains ne jurent que par la forme. « La musique est avant une sensation, considère-t-il. Il est important d’écrire une musique à laquelle l’auditeur puisse s’identifier. » Les louanges ne se sont d’ailleurs pas fait attendre lors des deux interprétations à ce jour de la pièce, une chanteuse allant jusqu’à lui demander une copie de la partition après l’avoir entendue à Ottawa. La fluidité du langage du compositeur a également permis une mise en place étonnamment facile d’Urbania en répétition. « L’orchestre a très rapidement trouvé ses marques. La musique que j’ai écrite est contemporaine aux musiciens; elle leur appartient autant qu’à moi! »

Pour entendre des extraits d’Urbania ou d’autres pièces du compositeur, on peut consulter son site Internet ici…

mardi 18 juin 2013

Wandelweiser et Quatuor Bozzini: faire parler le silence

Wandelweiser... un groupe, une esthétique, une façon unique de penser la musique. Que le mot Wandelweiser juxtapose changement et sagesse n'est certes pas fortuit. Ici, les compositeurs mettent la main à la pâte et se révèlent aussi interprètes. Plutôt que d'accepter l'isolation inhérente au métier, ils décident d'unir leurs forces, leurs points de vue, et offrent à tout coup une expérience déstabilisante, pourtant toujours parfait cohérente et organique. Le compositeur autrichien Radu Malfatti décrit d'ailleurs cette musique comme une « évaluation » et une « intégration » du silence/de silences, une réaction au « tapis de sons se déroulant à l’infini ». L'auditeur doit accepter de laisser ses attentes de tensions devant automatiquement connaître une résolution dans un espace-temps à des années-lumière de ce que les membres de Wandelweiser proposent.

Toujours à l'avant-garde, le Quatuor Bozzini s'est uni au collectif international pour offrir un weekend immersif, pendant lequel quelques chanceux ont pu apprivoiser l'électro de Manfred Werder et Antoine Beuger confortablement installés sur des matelas vendredi et les curieux profiter de trois concerts en rafale samedi, se réapproprier l'essentiel Christian Wolff dimanche et découvrir des pages du Canadien Daniel Brandes (une commande pour les deux ensembles juxtaposés), de l'Allemand Thomas Stiegler et de l'Autrichien Radu Malfatti.

A tenuous "we" de Daniel Brandes se veut une page de poésie minimaliste, qui donne à l'auditeur le sentiment de contempler un paysage tellurique, en apparence statique, mais pourtant en constante évolution. Une impression d'assister à la naissance du monde, dans un calme intérieur presque impossible à atteindre ici, les bruits de portes et les échos de la bruyante salle du bar de la Casa del popolo venant constamment troubler ces instants suspendus.

Treibgut (Épave) de Thomas Stiegler, pour violon et violoncelle, transpose en musique une subtile oscillation, presque hypnotique, alors que Gelbe Birne III (Poire jaune III, pour violon, clarinette et violoncelle) relève de la nature morte sonore. On s'attarde sur les reflets du son, sur le miroitement, par moments incapable d'appréhender le moment où le son devient silence. De format plus ambitieux, Gelbe Birne VI pour quatuor à cordes naît d'un unisson, duquel s'extirpe l'un ou l'autre des instruments, sur lequel s'érigera éventuellement une structure qui semble disparaître aussitôt ses formes clairement esquissées, les instruments à cordes donnant l'impression de se transformer en instruments à vents à la fin, avant que le frottement des archets sur les chevalets ne se dissolve entièrement dans le néant. Und. Ging. Außen. Vorüber (Et. Suis parti. À l'extérieur. Au-delà de) m'a rappelé un peu Kurt Schwitters. Trois voix, l'une chuchotée, l'autre chantée, la troisième scandée (chaque mot, la plupart d'une syllabe, se déclinant en une pulsation), se juxtaposent, s'entremêlent, finissent par se dissocier après l'intervention de trois radios, l'oreille se trouvant d'une certaine façon suffisamment « nettoyée » pour enfin reconnaître les mots de cette improbable et presque dadaïste liste.

L'après-entracte était consacré à l’œuvre au long cours du tromboniste et compositeur Radu Malfatti, éminence grise du Wandelweiser, Darenootodesuka, une cinquantaine de minutes de travail sur le silence plutôt que sur la musique, à l'image du 4'33'' de Cage par instants, particulièrement envoutant. On aurait ici souhaité des chaises plus confortables, l'immobilité étant de mise si l'on souhaitait ne pas trop ajouter de strates sonores au silence, déjà amplement troublé par le vrombissement du système de climatisation et les multiples autres scories. Les musiciens semblaient totalement habités par ces longs moments suspendus, pourtant non dépourvus de façon paradoxale de direction. À aucun moment, des applaudissements intempestifs ont été retenus, les spectateurs, devenus participants, semblant fondre leurs respirations les unes dans les autres.

Un programme exigeant, mais profondément stimulant.

dimanche 19 mai 2013

Les 15 ans du Molinari

Le Quatuor Molinari fêtait ses 15 ans vendredi soir, dans l'intimité, dans l'intensité, partageant avec un public de fidèles (abonnés, compositeurs, collaborateurs du quatuor), d'amis, quelques-unes des œuvres qui ont jalonné son parcours, de R. Murray Schaffer, compositeur qui avait été au cœur des premiers événements du Quatuor à Bartók (intégrale qu'avait proposée le Molinari en 2006), sans oublier Schnittke (qui a ancré l'année 2010) et Goubaïdoulina (prochain projet d'enregistrement) qui, dans son Quatuor no 1, fait carrément exploser la formation même, chaque membre terminant la pièce dans un coin différent de la scène.

Il y avait là d'ailleurs quelque chose d'assez étonnant - mais pertinent - à commencer ce programme par cette dissolution du langage, qui se termine sur un véritable cri de solitude. N'entre-t-on pas en quatuor comme on entre en vie monastique ou dans un mariage, histoire de transcender la petitesse de son être en créant un tout plus grand que la somme de ses parts? De façon parallèle, certains des dialogues entretenus par les instruments dans le Goubaïdoulina semblent par moments relever de la discussion véhémente, clin d’œil aux répétitions peut-être.

Le Bartók permettait un apparent retour dans le temps (il date de 1927), mais surtout de comprendre la brèche que le compositeur a ouverte dans le langage et comment les autres ont su s'y engouffrer. La création du Douzième Quatuor de R. Murray Schafer s'est révélée magique. Dès la première écoute, on plonge dans le matériau organique, se laisse porter par les alternances entre traits rapides et passages d'un grand lyrisme. Dans une langue qui maximise le caractère chantant des instruments en présence, tout en leur confiant des instants dramatiques, Schafer nous a éloquemment rappelé  pourquoi il est l'un de nos très grands. (La pièce, que je prendrai plaisir à réécouter, se trouve d'ailleurs sur le tout nouveau disque du Molinari, lancé lors du concert.) La soirée se terminait sur le Quatuor no 4 de Schnittke,  une page sombre, toute en intériorité, refusant tout compromis, menée avec une rare maîtrise par les musiciens. Le public, probablement rasséréné par le Schafer, n'a démontré aucun signe de fatigue et a suivi le Molinari sans broncher, devenant même part prenante des silences. (Le dernier s'est ainsi révélé particulièrement prégnant.)

Pour fêter ses 15 ans, le Molinari aurait pu proposer un feu roulant d'extraits. Il a choisi de rester fidèle à lui-même, à cette recherche de l'excellence, à cette volonté de partager un répertoire trop peu défendu, à cette conviction surtout que le public est capable de s'investir dans une écoute active et se révèle au fond beaucoup moins frileux que d'autres pourraient le croire.

lundi 6 mai 2013

Ouvrir le 21e siècle - 80 poètes québécois et français

La revue Moebius s'unit aux Cahiers du Sens pour proposer une anthologie de poésie d'aujourd'hui. Pas question ici d'établir un panthéon des intouchables, mais d'offrir un portrait vivant, en mouvement, de voix qui, tant ici que de l'autre côté de la grande mare, ont publié au moins un recueil entre 2000 et 2010. Les éditeurs précisent: « Loin de nous donc la tentation de verser dans l'antho-nostalgie; nous pencherions plutôt ud côté d'une antho-énergie (de anthos, fleur, et lein, choisir), car pratiquer des choix provoque de la turbulence. »

Véritable pont érigé entre deux cultures qui s'expriment en français, le florilège propose de découvrir 40 poètes québécois et autant de français. Connaissons-nous la poésie d'ici? Celle de là-bas? Les Québécois sauront-ils nommer quatre ou cinq poètes français qui écrivent aujourd'hui? Troublant constat. Alors que, dans la première section, consacrée à la poésie québécoise, tous sauf deux ou trois noms m'étaient connus (je ne veux pas dire pour autant que je connaissais la poésie de tous les autres de façon intime), dans la deuxième section, eh bien, euh... j'avais eu vent de... trois noms! Pourtant, je bouquine régulièrement dans la section « poésie » de ma librairie indépendante préférée et j'avais adoré me balader il y a quelques années au Marché de la poésie à Paris (j'avais déjà ramené quelques titres dans mes valises)...

Un constat? Les auteurs ne manipulent pas leur langue commune de la même façon. Même s'il s'avère futile de tenter d'établir un dénominateur commun entre quarante voix poétiques, simplement parce qu'elles habitent un même territoire, il faut tout de même admettre que la poésie française reste plus proche des maîtres des 19e et 20e siècles, alors que la poésie québécoise semble chercher avant tout à s'en affranchir. Pas besoin d'une grande étude sociologique pour comprendre pourquoi...

Quelques coups de cœur à partager avec vous, peut-être, les poèmes en prose de Claudine Bertrand par exemple:
« Chaque jour j'écris des phrases avant que le désert reprenne du terrain. des mots traversent ma langue avant d'aller au sommeil, se jettent sur la page fougueuse. Ils me devancent, se passent de moi et se lassent... d'une main je tente de tracer péniblement des signes qui disparaissent aussitôt apparus. »
ou encore la façon dont Nicole Brossard aborde le rôle du poète:
« de toute manière au-delà de l'inexplicable / tu traverseras le comment des verbes / la sensation recto verso de l'être / avec des habitudes et des métaphores / une vraie respiration »
ou celle d'Anthony Phelps:
« Souvent je laisse flotter le poème / comme un enfant son bateau de papier / ou le porte à mon oreille / pour retrouver les chants lointains d'un certain lieu. / Que de cris / de confidences  tronquées de projets déréglés. / Les mots s'envolent / s'habillent de couleurs chagrines / mais ta main rythme leur dessin / ramenant l'équilibre. »

Du côté français, j'ai beaucoup aimé le souffle et le rythme du poème Le temps d'aimer de Guy Allix, et les Poèmes lyriques de Didier Ayres, inspirés par des musiques, comme celui-ci, en écoutant des polonaises.
« Le poème est impossible / Car il porte la pluie / Et déjà dans la vareuse du printemps / Qui sonne la part obscure du feu / Comme le cercle / Et l'anneau de simplicité / Nous sommes conduits par le chariot de l'enfant / Et le vieux coutil de l'ouvrière. »

La musicienne en moi n'a pu que céder aux charmes de l'Oratorio no 2, trois mouvements de Gérard Pfister et du Bartók de Christophe Dauphin.
« Ton regard / Partition des comètes aux insignes de chiens / Ta colonne vertébrale / Violoncelle d'un horizon rattrapé par ses rides »
Un livre que je ne rangerai pas trop loin, que j'ouvrirai au hasard, encore et encore...