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lundi 17 août 2015

À la recherche de New Babylon

Un pyromane qui collectionne les pendaisons, un aristocrate russe mythomane qui rêve de fonder une cité dans laquelle l’anarchie règnera en maître, une jeune femme romantique qui traverse le pays à la recherche de l’homme idéal, un faux prêtre qui sert de témoin, de mémoire. On lui a volé les carnets sur lesquels ils notaient les destins, petits et grands, de tous ceux croisés jusque-là. On lui a coupé les mains, mais certainement pas la parole. En effet, ce sera grâce à sa voix (sans doute rocailleuse) et son imagination (débordante) que les personnages de ce roman inusité s’incarneront, se raconteront, évoqueront leur faim de célébrité, de richesse, de reconnaissance, d’amour ou même de mort.

Le lecteur s’attachera vraisemblablement plus à certains personnages qu’à d’autres. J’admets volontiers un faible pour Russian Bill. Pourtant essentiel au récit - sans lui, ce dernier n’existerait pas -, mais se maintenant délibérément à l’arrière-plan, le Révérend Aaron nous glisse parfois entres les doigts. Peu importe. On plonge dans cette aventure touffue les yeux, les oreilles et les narines ouverts. Les chapitres ramassés s’y enchaînent comme autant de pièces d’un casse-tête, nous menant inexorablement vers l’avant par quelque implacable effet domino.

Les phrases sont courtes, se dégainent comme un revolver, laissent ici et là place à une savoureuse ironie. « En été, c’était un endroit recherché pour sa fraîcheur. En hiver, il fallait une volonté de fer pour s’y prélasser, même en gardant son manteau sur le dos. Pour la première fois, on y discutait d’autres choses que de la fourberie des Américains », par exemple. L’écriture de Dominique Scali se révèle particulièrement alerte, travaillée jusqu’à ce qu’à la disparition de toute trace de couture, dépouillée de scorie. Du grand art.

On a très hâte de découvrir à quel univers plus ou moins balisé Dominique Scali s’attaquera ensuite.

Pour lire les impressions des autres collaborateurs, c'est ici...



samedi 15 août 2015

Dominique Scali recrue d'août

Pour ce numéro d’août, nous vous offrons la totale : l’évasion, unilatérale, sans contrainte ou presque. Dépaysement assuré! En effet, À la recherche de New Babylon de Dominique Scali adopte un genre ne faisant pas habituellement partie de l’imaginaire québécois : le western, ni entièrement traditionnel ici, ni vraiment satirique. Un livre qui sent le whisky et le sable, pourtant non dénué d’une certaine tendresse. « … il y a toujours eu un grand désir d’évasion derrière mon désir d’écriture, explique l’auteure dans ses réponses à notre questionnaire. J’ai donc le réflexe de transposer mes préoccupations sur d’autres univers et sur des personnages différents de moi. Reste qu’il y a toujours une part de soi dans ce qu’on crée. »

L’enfance de l’art de Jérôme Minière incite lui aussi à plonger au cœur du roman, « le lecteur ne [reprenant] son souffle qu’au mot FIN », résume notre collaborateur Normand Babin. Les Sports et divertissements de Jean-Philippe Baril Guérard sont d’une tout autre eau : sexe, drogue et… théâtre! Autre OVNI littéraire, Le cruciverbiste de Claire Cooke juxtapose intrigue policière et mots croisés que le lecteur est invité à compléter au fur et à mesure. Par une douce soirée d’été, vous aurez possiblement envie de danser. Le pas du lynx de Joana de Fréville saura alors vous accompagner. Vous souhaiterez peut-être aussi relire Juillet, premier roman coup-de-poing de Marie Laberge.

Et si vous profitiez des journées encore longues pour vous plonger dans deux recueils de poésie? Nous avons aimé Ciseaux de Roxane Desjardins (prix Émile-Nelligan 2015) et Goulka de Zéa Beaulieu-April, publication de la nouvelle coop de solidarité Les éditions de la Tournure. « La création, tout comme la lecture consciencieuse, lui apparaissent comme des actes de résistance dans un monde qui a toutes les allures d’une habitude à la fugacité, souligne-t-on sur le site Internet. La coopérative et la poésie sont ces espaces de rencontre et de foisonnement ». Nous souhaitons longue vie à cette organisation unique qui vise à poétiser la ville.

Après avoir collaboré au projet « Des mots dans la ville », présenté à Magog en avril dernier, dans le cadre duquel des citations d’auteurs québécois (dont quelques Recrues!) ont été peints sur des vitrines de commerces, nous lançons là-bas une série de rendez-vous autour de la nouvelle littérature d’ici. Rencontres avec des romanciers, tables rondes sur divers sujets, lectures de poésie, séances de signature sont autant d’activités qui seront proposées au fil des saisons. Notez illico à votre agenda un entretien avec David Goudreault, auteur de La bête à sa mère, aussi slammeur. Il se tiendra le 12 septembre prochain, 15 h, chez Chochoco, un endroit que vous voudrez aussitôt adopter, sis au 259, rue Principale ouest, à Magog. Nous vous y attendons nombreux! (L’événement se déroule en périphérie de la Fête des Vendanges. Surveillez notre page FB pour tous les détails!)

Nous sommes également heureux d’annoncer notre affiliation avec Les libraires.ca. En cliquant sur le lien associé, vous pourrez vous procurer les livres commentés sur le site transactionnel. Une volonté consciente notre part de soutenir la littérature, mais aussi les libraires indépendants d’ici.

Pour lire le numéro courant...

dimanche 19 juillet 2015

L'haleine de la Carabosse: la catharsis par les contes

Les contes se prêtent aux relectures, aux réinterprétations. Ils nous aident à apprivoiser l’innommable, les blessures, les peurs, permettent parfois l’émancipation. C’est du moins ce qu’espère Ève, la narratrice de L’haleine de la Carabosse, roman à clés autant que d’apprentissage
Certains souhaiteront peut-être recenser toutes les allusions, directes ou indirectes, à ces légendes qui ont bercé leur enfance. Il s’en suivra une lecture inutilement fractionnée, qui freinera l’élan de ce récit qui, même s’il semble s’articuler autour de constants retours en arrière, mène indéniablement son héroïne vers l’avant, vers la nécessaire libération.
Les contes notés par le père dans son album comme les pans de l’histoire familiale dévoilés au fur et à mesure deviendront autant de petites pierres blanches que l’on sème non pas pour retrouver un passé que l’on recompose de toute façon au fur et à mesure que pour se délester de poids en apparence inconséquents, dont la somme finit par entraver l’avancée.
« Un homme qui ne pouvait être raconté que par d’autres était un homme mort », soutient la narratrice. On serait au contraire tenté d’alléguer que le geste même du récit – qu’il soit fictif ou non importe peu ici –, le maintiendra vivant.
« On rejoue sur ces mythes issus des contes.
On les collectionne comme des pièces honteuses. On les cache. On les barricade dans les musées.
Ça nous reste dans la peau, dans la tête, comme un ver d’oreille. » Un peu comme ce premier roman de Marise Belletête…

vendredi 17 juillet 2015

La marchande de sable: une voix, une vraie

Nous avons très rarement affaire à une voix, distincte, précise, unique; une voix que l’on reconnaît en quelques pages à peine, même si on ne l’a croisée qu’une seule fois auparavant, il y a sept ans de cela déjà. Katia Belkhodja indéniablement est de celles-là. Elle ne fait pas partie de ces romanciers interchangeables qui privilégient une approche formatée du récit. Au contraire, elle se révèle une auteure exigeante, pas tant dans le choix des termes que dans la manipulation même du fil narratif, le lecteur devant faire rapidement fi des codes qu’il considérait acquis pour adopter un rythme différent, sans se laisser démonter par une compréhension d’abord diffuse du propos. Il voudra peut-être reprendre sa lecture du début – la longueur s’y prête –, céder autrement à ces allégories relevant presque du mirage.
Froideur du désert autant que des étendues de glace, ville en mouvement constant qui déstabilise ses habitants, paroles qui ne réussissent jamais à s’affranchir, regards qui figent l’autre dans ses derniers retranchements; ici, temps et espace deviennent synonymes de flou, les images s’affrontent, portées par une langue à l’oralité trafiquée, qui multiplie les détournements, proche de l’incantation. Dans ce lieu fantasmé, on pend les absents, sectionne une part essentielle de soi pour résister à l’envahisseur, mais on continue de croire à la puissance de l’amour, de la vie.
« Peut-être qu’ils s’étaient consommés encore comme des desserts au chocolat avant de séparer leurs peaux l’une de l’autre, les peaux suantes qui refusent et qui finissent par obéir et par se décoller, lentement, avec la tentation, toujours, du raccrochage des peaux et des membres ensemble. »
On voudra assurément y retourner, s’y perdre, s’y découvrir autre.

mercredi 15 juillet 2015

Marise Belletête recrue de juillet

« Lui, peut-être, peut-être qu’il le savait, peut-être qu’il devenait peu à peu un conte pour les autres en oubliant de se plier au réel, en égratignant les souvenirs, en confondant les noms. Par l’écriture, qui rafistolait sa mémoire, il comblait les trous intimidants dans lesquels il craignait de s’abîmer. Tout devenait fiction. Tout devenait vérité. Il se reconstituait au plus vite. Jusqu’à ce que cela devienne vain et lui fasse plus de mal que de bien. »
Les contes jouent un rôle clé dans L’haleine de la Carabosse de Marise Belletête, notre recrue ce mois-ci. Ils permettront notamment à sa narratrice, Ève, de s’émanciper de l’emprise oppressante de sa mère et d’apprivoiser les ombres laissées par ce père parti jadis aux quatre coins du monde transcrire dans son journal les histoires des autres, celles que l’on se raconte le soir au coin du feu, pour oublier notre quotidien, mais aussi pour mieux se comprendre.
Dans son deuxième roman, La marchande de sable, notre ancienne recrue Katia Belkhodja use d’un stratagème semblable, détournant l’essence même de la conteuse Shéhérazade. La fable qu’elle nous propose, qui peut évoquer le désert aussi bien que les grands espaces gelés, favorise les interprétations multiples, une lecture presque contre le grain du texte.
Play Boys de Ghayas Hachem lui aussi s’amuse à détourner les frontières entre les univers, jeu et réalité, guerre réelle et fantasmée. Comme ces adolescents, le narrateur de Même ceux qui s’appellent Marcel de Thomas O. St-Pierre semble à première vue désabusé, en quête d’une identité qu’il peine à cerner. Il est intéressant de juxtaposer son destin à celui de l’héroïne d’un premier roman mythique, L’avalée des avalés de Réjean Ducharme. Bérénice aussi se révoltait contre les horreurs d’un monde qu’elle considérait en perdition. Les temps ont-ils tant changé au fond? Ces titres ont été lus par deux nouveaux collaborateurs, Normand Babin et Charles-David Tremblay, que je me réjouis de voir rejoindre notre équipe de passionnés. Bienvenue à vous deux!
Juillet est synonyme pour plusieurs de vacances. Vous pourrez également choisir de vous évader avec Les Inuits résistants! d’Anne Pélouas, entre essai et récit d’aventures, ou à travers les haïkus du recueil Soupçon de lumière de Danielle Delorme, autant d’instantanés nous rappelant la merveilleuse fragilité de cette vie qui trop souvent nous échappe.

samedi 20 juin 2015

Le tao du tagueur

« Le geste ne se transmet pas, il se vole! » Homme de théâtre ayant signé une quarantaine de mises en scène, Serge Ouaknine opte pour le risque avec ce premier roman, en s’attaquant à un sujet jusqu’ici délaissé par la fiction (le tag) et en le traitant à travers 182 fragments et 2 textes plus longs (prologue et épilogue).
Ce choix de la forme courte peut se comprendre comme le prolongement du souffle du tagueur qui ne dispose que de quelques secondes pour laisser sa marque, pour s’incarner dans un croquis ou dans une succession de lettres. Ce ton haletant pourra dérouter au début quelques lecteurs habitués à une narrativité plus linéaire, mais il se révèlera rapidement une des forces de ce premier roman qui s’apprivoise par images, par instants, par signes.
Au fil des pages, l’auteur traitera des motivations de Panda, ex-publicitaire revenu de tout qui a troqué sa table à dessin pour les murs de Montpellier. En liant son personnage principal à la belle Leily, fille de calligraphe, il évoquera la naissance – la nécessité même – du geste artistique, de la communication, des barrières que l’on érige entre soi et l’autre. En lui permettant de croiser des êtres ayant choisi comme lui la marginalité, il sensibilisera le lecteur à une réalité parallèle, celle de la rue, des expédients.
Grâce à une écriture souvent poétique qui refuse néanmoins l’enflure et les formules toutes faites (« Le temps est un jardin qui fuit la rivière qui veut l’arroser » par exemple) à une succession de phrases fugaces se jetant les unes dans les autres, Serge Ouaknine dessine une toile que l’on croit d’abord composée exclusivement de noir et de blanc, mais qui bientôt démontrera l’étonnante richesse de sa palette.

lundi 15 juin 2015

Serge Ouaknine notre recrue de juin

« J’écris comme un peintre : par tableau que je retouche plusieurs fois. Le canevas du récit est là, globalement en tant que thème mais je travaille la texture sonore et le grain des évocations sensibles. » Pourrait-on parler ici de synesthésie littéraire?
Il faut bien admettre que Le tao du tagueur de Serge Ouaknine, notre recrue ce mois-ci, peut sembler un ouvrage qui à première vue rejoindra plus directement ceux qui possèdent une ouverture à l’art pictural. Il touchera néanmoins les autres par la poésie de la langue et cette volonté du protagoniste de freiner le temps, de privilégier l’être à l’avoir.
La rencontre avec l’autre y joue un rôle essentiel, ainsi que le désir, sentiment qui se niche au cœur même de Philippe H ou La malencontre de Mylène Fortin, étonnant road trip gaspésien. Tout au long du périple, on peine à dissocier le réel du fantasmé, tout comme dans La maison habitée de Geneviève Lévesque, retour vers une enfance peuplée de personnages inquiétants qui ont peut-être existé et qui envahissent assurément le quotidien de la narratrice. Ce passé sublimé s’infiltre aussi dans l’un des livres pour adolescents de cette cuvée, La balade de Vipérine de Pascal Bruellemans, prolongement de sa pièce, créée en 2012 aux Coups de théâtre, reprise récemment par la Maison Théâtre. 
Côté hors-Québec, nous vous proposons Jours de grande parole, dans lequel les poèmes d’Hélène Pommarel entrent en résonance avec des gravures de Pierre Pornet, « un livre beau à étreindre » selon notre collaboratrice Mélina Bernier.
« Mais avec quatre lettres, on peut refaire la vie… Ce n’est pas le tag qui engendre la laideur, mais l’imaginaire éteint par la peur », avance le narrateur de Serge Ouaknine. Et si, un livre à la fois, on pouvait refaire le monde?

vendredi 15 mai 2015

Joanie Lemieux recrue de mai

Quand elle était enfant, Joanie Lemieux rêvait d’être astronome. « Ce qui me paraît intéressant, c’est que sous certains aspects, mon travail d’écriture actuel ressemble parfois à mon idéal d’enfant, nous explique-t-elle dans ses réponses à notre questionnaire. Alors que je pensais passer ma vie à fouiller le ciel, je me retrouve à m’étonner de l’infiniment petit des faits et gestes humains, d’une cicatrice, d’un soupir, d’un sourcil froncé, d’une lèvre retroussée; je cherche à deviner l’histoire de cette femme âgée à l’épicerie, de cet enfant seul dans le métro, de cet homme avec le bouquet de fleurs. Pour moi, il s’agit encore et toujours du même choc, des mêmes questions : comment est-ce possible qu’on soit ici, vivants, à cet endroit? Existe-il autre chose, derrière ce qu’on voit? Qu’est-ce qui est réel et qu’est-ce qui ne l’est pas? »

Aucun doute ici, la frontière entre réel et imaginaire est souvent très floue dans Les trains sous l’eau prennent-ils encore des passagers? (quel titre évocateur!), un recueil de nouvelles tout en retenue qui déboulonne convictions des personnages et certitudes du lecteur.

La ligne entre être et paraître se veut aussi très mince dans La maison d’une autre, deuxième opus de notre ancienne recrue François Gilbert. Entre passions de jadis et choix que l’on fait au quotidien, ce roman nous invite à voyager au Japon autant qu’à l’intérieur de nous-mêmes. L’ailleurs est également très présent dans l’essai fouillé Ismaël contre Israël d’Esther Benfredj et La petite chambre de Raymond Miot qui nous ramène à Haïti en 1971.

Le passé et les regrets jouent un rôle clé dans Les questions orphelines de Morgan Le Thiec, récit intimiste de l’acceptation non pas d’un deuil, mais d’un départ volontaire, une mère laissant tout derrière elle, aussi bien que dans Le cinquième corridor de Daniel Leblanc-Poirier, qui revient sur les amours de jeunesse et Une respiration lente et profonde de Mathieu Forget et Catherine Parent, une envoutante bande dessinée dans laquelle maladie et tendresse dansent un déchirant pas de deux. 

« Tout peut devenir générateur de texte. Tout ce que je vois, touche, rêve, suppose, lis… » Comme la vie, la littérature d’ici n’a pas fini de se révéler… et c’est tant mieux!

lundi 27 avril 2015

Chutes

Signé par deux professeurs œuvrant dans les Territoires du Nord-Ouest, arborant deux judokas en page couverture, Chutes ne cache pas ses couleurs. On pourrait même craindre un instant qu’il ne prêche qu’à des convertis. Pourtant, non. Si, bien évidemment, il est question d’enchaînement de mouvements précis, que l’on se retrouve souvent sur le tatami en plein cours, que les auteurs ont intégré une bonne dose de termes japonais, le propos au fond est ailleurs.
Le livre traite plutôt d’acceptation – de soi, de l’autre, de ses limites –, mais aussi d’identité, que l’on suive le parcours de Ryan, un colosse de plus de 160 kilogrammes né à Fort Simpson, ou de Claire, 13 ans, qui a grandi à Montréal, mais s’installe avec sa mère à Yellowknife. On y découvre une région au climat aride, aux paysages magnifiques, une jeunesse qui souvent a perdu contact avec ses racines et se définit à coups de gestes de violence.
Contrairement à certains de ses amis, Ryan choisit une autre voix, celle du respect, de l’honneur, du contrôle de soi, de la sincérité surtout. Autant de valeurs faisant partie du code moral du judo certes, mais que chacun peut réinterpréter en ses termes.
Lexique du judo, mais aussi vocabulaire des Dénés, des Inuit et notes culturelles sont proposés en annexe. Un ouvrage pédagogique efficace, que les profanes pourront néanmoins lire avec plaisir.

dimanche 19 avril 2015

Car la nuit est longue

Kaï a été violée. Des inconnus, une camionnette, une ville tout à coup inhospitalière. Pourra-t-elle un jour aller au-delà de la douleur, de l’horreur? Fera-t-elle de nouveau confiance à Christophe, l’homme de sa vie, celui qu’elle aime pourtant profondément, le père de son enfant?
Cette histoire aurait pu être racontée du point de vue de la victime, mais Sophie Bérubé adopte une tout autre voie, une autre voix, celle de l’exclu, de celui qui a perdu sa complice, qui ne sait comment l’aider sans la brusquer, qui réalise que plus jamais les choses ne seront pareilles. Au début, face à cet acte de violence immonde, il n’ose pas lui parler, la toucher. Il espère peut-être qu’à travers la musique, sa pianiste trouvera un certain apaisement. Et puis, il comprend comment ils pourront survivre à cette trop longue nuit, comment il l’amènera ailleurs. Il se transforme en improbable Shéhérazade, raconte leur première rencontre, l’arrachement, les retrouvailles, réinvente leur passé amoureux. « Il y a des possibilités infinies d’assembler les mots les uns aux autres pour créer des récits. Pourquoi s’en tenir à ceux qui nous arrachent l’épiderme et nous laissent plus nus que nus. »
L’écriture de Sophie Bérubé coule de source et l’auteure démontre d’immenses talents de conteuse. Le viol n’est jamais abordé ici de front, il s’inscrit tout au plus en filigrane de façon subtile, contrepoint délicat à cette histoire d’amour unique, qui continue d’habiter des semaines après sa lecture.

vendredi 17 avril 2015

Banquette arrière

« J’aime raconter, souvent par le menu détail. Déjà toute petite, me disait ma mère, j’inventais des histoires quelquefois abracadabrantes et j’en faisais profiter le premier venu qui voulait bien m’écouter », confie l’auteure en postlude. Là réside à la fois la force et la faiblesse de ce premier roman de Claude Brisebois. La plume de l’auteure est alerte, précise, conviviale. On s’attache en quelques pages à peine au personnage de Jeff, sympathique chauffeur de taxi qui sait en un clin d’œil extraire l’essentiel de celui ou celle qui s’assoit dans son véhicule. On aime le suivre pas à pas dans la ville, être témoin de ses envies, de ses coups de gueule, de sa reconstruction aussi après le décès de la caricaturale Gloria. On rêve de monter dans son taxi, non pas pour qu’il nous refile en douce son mystérieux exemplaire de nouvelles érotiques, mais pour qu’il fasse partie d’une certaine façon de notre quotidien, lui et les improbables membres de son club de lecture.
Malheureusement, le foisonnement de détails périphériques teinte légèrement notre plaisir. A-t-on absolument besoin de connaître les moindres tours de main de la parfaite sauce tomate, de se faire rappeler qu’un thon à l’unilatérale signifie qu’il n’est cuit que d’un seul côté ou de savoir que tel vin vénitien, déniché à cette succursale en particulier de la SAQ, se révèlerait le parfait complément à notre repas? Je ne crois pas.
Il faut néanmoins saluer le détournement du recueil de nouvelles érotiques, alors que les multiples déclinaisons de 50 nuances de Grey ont envahi les tablettes des librairies. En effet, ici, les fragments de l’ouvrage intercalés ne servent pas tant à émoustiller le lecteur – qu’il soit virtuel ou réel – que de liant entre ces personnages aux destins parallèles qui, autrement, n’auraient vraisemblablement jamais échangé une parole.
Un livre hédoniste, à savourer en terrasse, avec la boisson de votre choix.

mercredi 15 avril 2015

Banquette arrière recrue d'avril

Le 23 avril, nous célébrons la 20e Journée mondiale du livre et du droit d’auteur et vous aurez peut-être envie de vous afficher avec votre roman favori. Synchronisme parfait, Banquette arrière, notre Recrue ce mois-ci, rend un hommage vibrant au livre comme objet – un sympathique chauffeur de taxi prêtant un recueil de nouvelles érotiques à certains de ses clients –, mais surtout à titre d’élément rassembleur. Au fil des échanges, un club de lecture impromptu se forme, des amitiés se tissent, des destins sont pris en main.
Ce partage de la lecture est au cœur même de la mission de La Recrue du mois depuis ses débuts et rien ne me réjouit plus que découvrir les avis des divers collaborateurs, qu’ils convergent ou divergent. J’ai le grand plaisir de souhaiter la bienvenue à Marie-Claude Rioux, qui nous parle d’une proposition des plus étonnantes, Le cadavre de Kowalski, et d’accueillir de nouveau parmi nous Julie Gagnon, témoin des premiers pas du webzine. Nous retrouvons aussi avec joie la voix si particulière de Mylène Durand, ancienne Recrue et collaboratrice, dont le deuxième roman La chaleur avant midi a séduit Christine Champagne.
Les autres auteurs mis en lumière ont choisi d’écrire en français ailleurs qu’au Québec. Marie Jack (qui habite au Manitoba) revisite par la fiction son passé en République tchèque avec Mariana et Milcza, alors que Sophie Bérubé (qui vit en Nouvelle-Écosse) traite du délicat sujet du viol, mais du point de vue du conjoint, dans Car la nuit est longue. Côté jeunesse, Chutes de Maxence Jaillet et Mario des Forges, articulé autour de la pratique du judo, nous fait voyager quant à lui du côté des Territoires du Nord-Ouest.
Sans surprise aucune, le livre joue un rôle essentiel dans la vie de l’auteure Claude Brisebois, nous révèlent ses réponses à notre questionnaire : « Je lis énormément, de 3 à 4 livres par mois, parfois plus, et ce, sur une base régulière depuis 45 ans. Alors pendant mes périodes de créations importantes, quand je lis, je porte attention aux mots et aux intrigues. De voir que d’autres arrivent à créer des mondes extraordinaires m’inspire, et ce, autant par la forme que par le récit. […] J’aimerais avoir l’imagination des R.J. Ellory et Jean-Christophe Grangé; l’humour des Daniel Pennac ou Tonino Benacquista; le souffle et la rigueur des grands maîtres que sont Balzac et Flaubert; la poésie d’Alessandro Baricco. Tous ces auteurs m’inspirent à leur manière. »
Bonne lecture!
Pour consulter le numéro complet, passez ici...

dimanche 22 mars 2015

Demoiselles-cactus

Oui, Demoiselles-cactus aborde la question des troubles alimentaires à travers le personnage de Mélisse, vingtaine vaguement désabusée, qui traîne son mal-être d’un lieu de la ville à l’autre. Le réduire à une analyse du phénomène ou à un « témoignage » romancé serait mal le cerner. (Si l’on veut vivre l’anorexie de l’intérieur, de façon oppressante, on privilégiera Les murs d’Olivia Tapiero, Prix Robert-Cliche 2009.)
Adoptant le ton de la confidence associé au journal intime, Clara B.-Turcotte nous invite à une réflexion sur le corps : ce que nous y mettons, la perception que nous en avons, le rôle qu’il joue dans notre imaginaire amoureux ou sexuel (la potentielle pédophilie du colocataire est assurément beaucoup plus troublante que l’anorexie de Mélisse). Le corps devient armure, ennemi, enveloppe trop encombrante de laquelle on voudrait se défaire, mais aussi no mans land dans lequel les princesses d’aujourd’hui continuent de rêver, parfois de façon déjantée.
Il se passe au fond si peu de choses dans ce petit roman presque insidieux. Pourtant, la plume alerte, le don pour la formule efficace et la maîtrise de l’autodérision de la jeune auteure m’ont poussée à aller jusqu’au bout, sans respirer ou presque, et à lire Mes sœurs siamoises, recueil de poésie paru en octobre 2013, qui aborde certains des mêmes thèmes. Le foisonnement de motifs peut étourdir; peut-être faut-il les percevoir comme kaléidoscope d’une époque.

dimanche 15 mars 2015

Huit ans...

On ne voit pas le temps passer quand on s'amuse... Il y a huit ans exactement, je faisais un premier coucou sur Clavier bien tempéré, faisant basculer de fait deux textes la même journée, un de présentation, l'autre sur Mozart, bien sûr, le grand amour de ma vie. Je suis toujours là, 1562 articles plus tard (et j'aime toujours autant Mozart). Qui l'eut cru?

Au fil des ans, je vous ai parlé de musique et de littérature bien sûr, mais aussi beaucoup de théâtre (cette forme artistique occupant beaucoup de ma vie maintenant), de danse, de cirque, de pédagogie, de société, de philosophie... Impossible pour moi de me confiner à un seul genre, un seul filon. L'important restera la transmission, encore et toujours...

Clavier bien tempéré s'est voulu dès le début prolongement de mon travail de journaliste culturelle, mais je n'avais pas réalisé en cliquant sur « publier » la première fois qu'il me permettrait surtout de rencontrer d'autres passionnés et de nouer des liens durables avec plusieurs d'entre eux. Je pense ici tout particulièrement aux collaborateurs de La Recrue du mois, présents ou passés, dont le numéro de mars est justement lancé aujourd'hui et qui met en lumière Demoiselles cactus de Clara B.-Turcotte. À découvrir impérativement ici...

mardi 24 février 2015

Le repaire des solitudes

Danny Émond ne souhaite pas faire de quartiers avec Le repaire des solitudes. Vingt-neuf nouvelles, presque autant d’uppercuts assenés au lecteur, en quelques dizaines de lignes à peine.
L’auteur, également poète et musicien dans un groupe de métal, sait assurément comment brosser un portrait à larges traits. Comme un documentariste un peu voyeur, il capture une image, un instant, nous révèle la détresse dans laquelle plusieurs de nos semblables vivent et nous laisse libres de dresser – ou non – un constat de société.
Si le recueil peut bien sûr être apprivoisé de façon fragmentée, quelques nouvelles à la fois, on aura avantage à le lire d’un seul souffle pour que des thèmes récurrents s’en dégagent : la filiation impossible, un sexe presque toujours très triste, la violence qui fait partie du quotidien, les secrets qui finissent par nous ronger de l’intérieur. La folie ordinaire, au fond…
Le retour ponctuel du personnage de Maurice offre une respiration naturelle à l’ensemble, nous permet ensuite de discerner des échos aux nouvelles, de voir le tout comme un immense prisme qui, selon l’angle de la lumière qui le traverse, nous montre le monde autrement. L’auteur trouvera-t-il le souffle nécessaire pour développer une histoire sur une centaine de pages? On le souhaite, car plusieurs des laissés pour compte présentés ici mériteraient qu’on leur offre une vie de papier.

mardi 17 février 2015

L'horloger

Il est rare que, dès un premier ouvrage, on reconnaisse de façon aussi affirmée le timbre d’une nouvelle voix littéraire. Intimidés par les géants qui les ont précédés, les jeunes auteurs chercheront souvent à en faire trop, hésiteront à adopter une voie non balisée. Félix Villeneuve ne fait certainement pas partie de cette vaste majorité et signe avec L’horloger un livre singulier, entre recueil de nouvelles, contes pour adultes et roman fragmenté.
Dès le premier chapitre, « La princesse de béton », on ne peut qu’être troublé par sa palette, camaïeu de couleurs très foncées, et pourtant, le style se révèle si affirmé que l’on ne peut faire autrement que d’entériner la proposition. « Rien de cela ne perçait aujourd’hui sa coquille d’obsidienne, longuement construite au fil des mois et des années, chaque nouvelle éruption laissant une couche plus solide que la dernière, chaque nouvelle couche moins douloureuse que la précédente, jusqu’au moment où, enfin, le volcan lui-même s’était tu, son feu asphyxié. »
Dans « L’ami fidèle », Villeneuve y superpose les teintes plus translucides du souvenir, de l’enfance, même si le personnage n’en a plus que pour quelques heures à vivre. « Le Sombre », véritable morceau d’anthologie qui nous mène aux portes de l’épouvante et nous rappelle que les monstres peuvent eux aussi fléchir, s’est avéré le tournant, celui où j’ai accepté de suivre l’auteur, non pas les yeux fermés, mais plutôt bien ouverts, car si peu peuvent avec une telle élégance rendre crédible cette juxtaposition du rêve et de la réalité, du passé lointain et du présent, de la violence magnifiée et de la tendresse sublimée.
Au fil des « nouvelles », on finit par comprendre que toutes font partie d’un tout plus grand, qui demeurera à la première lecture non entièrement cerné. Villeneuve nous offre lui-même la clé : « Relis-le. Mais au lieu de chercher les morceaux d’une histoire, cherche l’histoire derrière les morceaux. » Et si, depuis le début, on avait adopté une posture incorrecte, parce que calquée sur les codes habituels? On replonge alors volontairement dans certains passages, relie les éléments différemment, conscient d’avoir été berné d’une certaine façon, mais surtout avec l’envie irrépressible de se faire raconter d’autres histoires par cette voix si particulière.

dimanche 15 février 2015

Félix Villeneuve recrue de février 2014

« Je pense que le roman n’est qu’une facette du prisme.  Que l’on parle de poésie, de contes, de nouvelles, de scénarios, de chansons, on ne parle en fait que d’utiliser la matière appropriée à l’expression d’un thème, et le choix se fait en accord avec la profondeur et l’élasticité que l’on désire donner à ce thème.  Dans ma tête, c’est du pareil au même. »
Photo: Hubert Gaudreau
Voilà quels termes notre Recrue ce mois-ci, Félix Villeneuve, balaie du revers de la main les frontières entre genres. Certes, le mot « nouvelles » a bel et bien apposé sur la couverture de L’horloger, mais il paraîtra sans aucun doute bien inutile à celui qui osera plonger dans ce recueil de contes pour enfants pas toujours sages, une lumière presque fugitive cohabitant avec une ombre certaine.
Les titres que nous vous proposons en repêchage misent tous sur cette juxtaposition entre clarté et noirceur. Dans Le repaire des solitudes de Danny Émond, avec lequel je me suis entretenue récemment, on découvre quelques dizaines de laissés pour compte. On les aura peut-être croisés dans un café, une ruelle, notre bloc appartement, mais a-t-on jamais pris le temps de vraiment les regarder?
Comme William Drouin, notre recrue d’octobre 2014 avec son livre L’enfant dans la cage, Nicolas Coutlée aborde dansLes carnets du demi-sous-sol la genèse même du premier roman, mais prolonge la réflexion en nous offrant une deuxième partie s’attardant à la réception de l’ouvrage – certaines scènes se révèlent assurément kafkaïennes. Peut-on dans ces conditions envisager la publication d’un deuxième opus?
Charlotte Gingras a certes commis plusieurs titres jeunesse au fil des ans, mais n’avait jamais jusqu’ici tenté d’incursion dans la littérature dite « générale », autre terme fourre-tout dénué de sens. C’est maintenant chose faite et il y a fort à parier que No man’s land lui gagnera un nouveau lectorat.
Existe-t-il des livres qui plairont à tous? Bien sûr que non! Comme le rappelle Félix Villeneuve au sujet de son livre,« certains aimeront, d’autres non.  On cherche à toucher l’universel, mais parfois, le passage est étroit et on perd des lecteurs avant l’élargissement final.  C’est une sorte de paradoxe, et ça ne me gêne pas.  Il y a toujours une certaine personne pour un certain livre.  Et je crois que mes amis et lecteurs le comprennent et en tiennent compte. »   

dimanche 18 janvier 2015

Titre de transport

Nous avons tous, à un moment ou un autre, inventé des existences parallèles aux gens que nous croisons dans les transports en commun, tiré des conclusions de leurs tenues vestimentaires, associé une musique entendue à un style de vie, un livre à une école de pensée. Dans son premier recueil, Titre de transport, Alice Michaud-Lapointe joue le jeu jusqu’au bout et nous offre un portrait des plus bigarrés de Montréal, métropole multiculturelle par excellence.

Dans une écriture axée en grande partie sur l’oralité, truffée d’anglicismes et de jurons, elle lie 21 destins à 21 stations, s’attardant plus particulièrement aux oubliés de notre société, par exemple le sans-abri affolant de « Côte-des-Neiges », Gloria qui ne sort jamais de chez elle, mais découvrira quelque chose d’horrible quand elle s’y résoudra ou encore ces jeunes de la rue qui confronteront un couple englué dans la monotonie de son quotidien dans « Berri-UQÀM », assurément la nouvelle la plus puissante du recueil.

Certains textes se déclinent comme de longs monologues, deux privilégient les dialogues, misant sur un certain côté cru – volontiers cruel – et les angles tranchants. (Cela fonctionne mieux dans « Beaudry » que « Longueuil – Université de Sherbrooke ».) Plusieurs sèment délibérément le lecteur en cours de route, nous forçant à aller au-delà des apparences.

La jeune auteure ratisse large. En se transformant en caméléon, elle nous démontre sa polyvalence, mais nous empêche parfois d’extraire une voix entièrement cohérente du recueil. Certains personnages continuent d’habiter l’imaginaire des semaines après, plusieurs redeviennent un parmi tant d’autres. L’acuité de la plume séduit néanmoins suffisamment pour que l’on souhaite découvrir la vraie signature d’Alice Michaud-Lapointe dans un prochain ouvrage.


jeudi 15 janvier 2015

La recrue de janvier: Alice Michaud-Lapointe

Pour cette édition, j’avais pensé rédiger un éditorial qui aurait juxtaposé ce que plusieurs appellent le « néo-terroir » (Chez la reine d’Alexandre McCabe en demeure un exemple probant) et la jeune littérature urbaine, qui se sert de thèmes et de situations associés à la métropole, comme Titre de transport d’Alice Michaud-Lapointe, notre Recrue ce mois-ci. Et puis, l’attentat à Charlie Hebdo a rendu tout cela affreusement stérile comme proposition. Cet acte de violence a suscité un véritable raz-de-marée médiatique et sur les réseaux sociaux. Des manifestations de soutien massives « Je suis Charlie » ont fleuri, des minutes de silence ont été respectées, des musiciens ont joué l’Adagio de Barber à Trafalgar Square, des citoyens se sont mobilisés un peu partout. Comment ne pas se laisser émouvoir par ces foules, rassemblées en une même vigie? Et puis, le vent a tourné. On s’est mis à s'insurger, à condamner. Il faudra prendre une certaine distance, faire très attention aux prochains gestes qui seront posés, par nos gouvernements, mais aussi par chacun d'entre nous.  

Titre de transport m’est alors apparu comme un appel à la tolérance, une ode à la diversité de Montréal. Station Villa Maria, de jeunes Québécoises de première génération se disputent les faveurs des garçons. Station Plamondon, on croise un chauffeur de taxi ayant fui le Rwanda. Station Côte-des-Neiges, un parmi des milliers de désinstitutionnalisés crie sa hargne. Station Préfontaine, Gloria gère avec difficulté sa solitude et son obésité. Autant de voix qui cherchent à se faire entendre, d’humains – comme vous et moi – qui ne demandent qu’à être vus, reconnus. Combien de fois avons-nous détourné le regard, par égoïsme, par peur?

Des semaines après avoir lu le recueil, j’ai cru avoir croisé le jeune couple d’itinérants de la station Berri-UQÀM. Ils sont entrés avec une certaine nonchalance à Lionel-Groulx, arborant des bermudas malgré les températures hivernales. Le garçon s’est ouvert une bière, à quelques centimètres à peine d’une femme bien mise qui ne savait plus comment réagir. Il a caressé les cheveux de sa copine, s’est penché vers elle, puis m’a regardée en disant : « Je pense qu’elle aime la musique! » Comme souvent, je portais un foulard sur lequel est dessiné un clavier. J’ai fermé mon livre et lui ai répondu : « On ne peut pas dire que je m’en cache, n’est-ce pas? » Il a alors souri et levé son pouce dans les airs : « Tu joues du piano? Cool… Moi, c’est de la guitare! » Une connexion venait de s’établir. Visiblement épuisé, il a ensuite mis sa tête dans le cou de la jeune fille, puis a retrouvé Morphée. Un de ces instants formidables quand la vie dépasse la fiction…

Troublant synchronisme, notre chronique jeunesse est consacrée à Ici, c’est différent de là-bas de Naïma Oukerfellah, qui traite d’adaptation, tout comme Mot de Julie Hétu, à la fois tendre et violent, Cybèle fuyant la guerre du Liban pour l’Espagne. Nous retrouverons aussi Valérie Carreau, ancienne Recrue, qui signe avec Une mère exceptionnelle un premier roman qui aborde un sujet difficile. On se laissera assurément porter par les personnages du recueil de nouvelles Quelqu’un de Sylvie Gendron, en constante recherche d’eux-mêmes.

Dans ses réponses à notre questionnaire, Alice Michaud-Lapointe évoque son voyage en Indonésie : « On dormait dans des endroits où la nuit nous coûtait environ 2 $, on mangeait des nouilles frites parfois matin, midi et soir, on se lavait avec des seaux d’eau froide remplis de petits moucherons morts, on prenait le train des “locaux” pendant 12 h pour ensuite dormir par terre à l’aéroport de Jakarta. On s’était habitués aux cafards volants, aux pannes d’électricité quotidiennes, aux toilettes qui refluent. Le genre de voyage qui t’apprend à sortir de toi, à te voir sous un jour complètement différent. »

En cette nouvelle année qui s’amorce de façon bien trouble, je ne vous souhaite au fond qu’une chose : du temps pour vous retrouver.



lundi 15 décembre 2014

Vestiges recrue de décembre

Décembre… le temps des cadeaux. Vous aurez assurément l’embarras du choix côté premiers livres québécois, la dernière année s’étant révélée particulièrement faste. Primoromanciers et nouvellistes continuent de tirer leur épingle du jeu avec ardeur, tant ici qu’à l’étranger. Quelle agréable surprise de trouver plusieurs de nos recrues sur les tablettes de la Librairie du Québec à Paris lors d’un périple effectué là-bas au début du mois! Moi qui craignais que les « classiques » (qui possèdent néanmoins d’indéniables qualités) n’étouffent les nouvelles voix. Il n’en était rien, au contraire! J’ai ainsi pu découvrir avec plaisir que non pas un, mais bien quatre exemplaires de Vestiges, recueil de nouvelles de Véronique Bossé, notre recrue ce mois-ci, faisaient partie de l’inventaire de ce sympathique lieu.
« J’ai toujours eu en moi le besoin d’écrire, mais nous sommes encore en processus de négociation, l’écriture et moi,nous apprend l’auteure dans ses réponses à notre questionnaireJe dirais que je ne sais pas encore si je veux écrire ou si j’en suis capable. Il me reste encore beaucoup à apprendre et à comprendre pour assumer pleinement ce désir qui s’accompagne de longues périodes de dégoût. Mais quand la magie est là, trois minutes par année, j’ai la conviction profonde que je dois suivre cette voie. »
La magie des mots a assurément opéré sur notre collaboratrice Marie-Jeanne Leduc qui n’hésite pas à classer Ma vie rouge Kubrick de Simon Roy au sommet de son palmarès. « Il s’agit certainement du roman le plus prenant que j’ai lu cette année », affirme-t-elle. Dans un autre registre, Les filles bleues de l’été de Mikella Nicol, publié par la nouvelle maison d’édition Le cheval d’août saura aussi séduire les plus exigeants. Si vous affectionnez les univers féminins, vous serez sans doute également tentés par Coupée au montage de Laurette Laurin ou Lise hier de Caroline Chartrand qui raconte la vie tout sauf banale d’une femme qui se réveille périodiquement dans une chambre qu’elle ne reconnaît pas. Les adolescents craqueront pour Élise et Beethoven de Karen Olsen, une enquête des plus personnelles. Au milieu de l’opulence des fêtes de fin d’année, certains voudront peut-être prendre quelques instants pour réfléchir aux injustices trop présentes dans notre société avec Les brasseurs de la ville de l’auteur haïtien Evains Wêche.
Le premier roman se porte bien également du côté du Canada anglais semble-t-il. Us Conductors de Sean Michaels, une fausse biographie de l’inventeur du thérémine, a reçu en novembre le prestigieux Giller Prize, doté d’une bourse de 100 000 $. J’ai eu le plaisir de m’entretenir avec le lauréat qui nous parle aussi bien du processus de création que des émotions ressenties à l’annonce du prix. Bonne nouvelle : une traduction est déjà prévue et sera signée par une de nos anciennes recrues, Catherine Leroux.
Toute l’équipe se joint à moi pour vous offrir nos meilleurs vœux pour un temps des fêtes placé sous le signe des réjouissances et des retrouvailles… avec vos proches comme avec les livres!