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mardi 3 février 2015

Flou

Considérée par certains la « Sylvia Plath de la photographie », Francesca Woodman a laissé environ 800 clichés avant de s'enlever la vie à 23 ans en se défenestrant. 
« La vitre est comme le long ruban qu’on traverse en le brisant, à bout de souffle, à la fin de la course, la vitre est comme une large bande de papier diaphane sur lequel on écrit notre nom en grosses lettres et qu’on déchire après, la vitre est une photographie, un espace pour la représentation. Francesca décide de s’en échapper, convaincue peut-être qu’elle pouvait exister en dehors. » 
Marie Lefebvre nous propose avec Flou un portrait qui n'en est pas vraiment un, qui joue avec les faux-semblants, les jeux de miroirs (élément que l'on retrouve dans plusieurs des photographies de Woodman), qui se joue d'une certaine façon du regard que le lecteur peut jeter sur cette existence, mais aussi sur la précarité de la sienne.

Il n'est pas question à propre parler de biographie romancée. Certes, certains éléments de la vie de l'artiste surgissent au détour d'un paragraphe, mais de façon tellement évanescente que l'on a parfois l'impression d'avoir été le jouet d'une illusion ou d'un télescopage d'images. Jamais clairement identifiée, la narratrice établit un lien de complicité autant avec le lecteur qu'avec son sujet, à travers des trajectoires complémentaires presque désincarnées.

On a souvent l'impression de découvrir un recueil de poèmes en prose, ce qui suspend naturellement le rythme de lecture, chaque photographie évoquée se matérialisant dans l'esprit, le résultat s'avérant souvent bien différent des intentions - ou plutôt du rendu, car comment pouvons-nous vraiment connaître les secrets d'une composition? - de Woodman.
« Francesca a choisi la photographie parce que la photographie est un échec, parce qu’elle n’a rien à voir avec la réalité, même quand elle veut la dépasser. La photographie réduit l’espace, arrête le temps, tue le sujet en le figeant. »
On se sent frustré parfois de ne pas avoir d'images à laquelle se raccrocher (la proposition se serait révélée tout autre si elle avait été illustrée), mais de façon paradoxale, c'est aussi ce qui fait la force indéniable de cet objet littéraire insolite, à savourer dans un espace-temps suspendu, au cœur duquel on pourra entendre la musique si particulière de la photographe autant que de l'auteure. 
« L’image et l’écriture sont nos enfants handicapés, débiles, limités à presque tous égards, sauf par leur faculté de donner de l’amour, du réconfort. » 
En complément, une très belle présentation de Woodman...


samedi 31 janvier 2015

Challenge A à Z

A touch of blue... Marine (quel joli nom), dont je découvre le blogue à l'instant par ricochet, nous propose le challenge A à Z en 2015. Un auteur pour chaque lettre de l'alphabet, concept facile à saisir s'il en est. Pourquoi ne pas m'y frotter... Déjà, avec les lectures de janvier, je peux remplir quelques cases. Et vous? Envie d'y participer?

A = Paul Auster et Sam Messer, L'histoire de ma machine à écrire
B = Jean-Philippe Blondel, 06h41 
C = 
D = Hélène Dorion, L'étreinte des vents
E = 
F =  
G = 
H =  
I = 
J = 
K = 
L =  Marie Lefebvre, Flou
M = 
N = Hazel Newlevant, If this be Sin
O =  Yoko Ogawa, Les tendres plaintes
P = J.-B. Pontalis, Marée basse, marée haute
Q = 
R =  Yvon Rivard, Aimer, enseigner
S =  
T = 
U = 
V = 
W = 
X = 
Y = 
Z =

lundi 29 septembre 2014

La déesse des mouches à feu

Avec ce premier roman, Geneviève Pettersen insuffle au roman d’apprentissage un certain parfum de terroir – ou plutôt de néoterroir. Comme son mari Samuel Archibald, la romancière a en effet choisi d’ancrer son personnage dans un lieu ciblé, à savoir le Saguenay, plus précisément en 1996, l’année du déluge. Dans une langue parlée volontiers rêche, débordante de régionalismes qui pourront déstabiliser certains lecteurs, mais finissent par devenir aplats de couleur locale, Pettersen trace le portrait d’une jeunesse pas tant désenchantée qu’en constante recherche de liberté, prête à tous les excès (mescaline, alcool, relations sexuelles) pour parvenir à se définir.

Pour se fondre dans le sillage du personnage principal Catherine, qui lit Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée, comme d’autres feuillettent des revues pour adolescentes, il faut pratiquer un certain lâcher-prise : ne pas buter sur les termes qui nous échappent et viser la compréhension globale, se fondre dans l’oralité du texte, accepter de se laisser raconter une histoire puissante, qui trouve un écho chez l’adulte, même si de prime abord il peut avoir l’impression de ne pas entièrement s’y reconnaître.

Ici, le beau et le laid se côtoient, les filles et les garçons se confrontent, le grunge se superpose au bruit des multiples véhicules (pick-up, bus, ski-doo) et au martèlement des pas. On a l’impression de lire un journal intime – mieux de l’entendre –, ce qui ajoute une authenticité réelle au propos. Avec une force indéniable, la vie bat, la langue s’émancipe, l’arc narratif se tend et le rythme se bouscule, au fur et à mesure qu’approche le terrible dénouement.


mardi 23 septembre 2014

Being at home with Claude

Avec une affiche stellaire réunissant dans un même huis-clos Benoit McGinnis et Marc Béland, un texte puissant qui n'a rien perdu de son mordant et de son lyrisme en 30 ans (même si les événements décrits, en 1967, ont quand même pris de l'âge), les attentes étaient grandes pour cette reprise de Being at home with Claude de René-Daniel Dubois. Peut-être trop?

Photo: Yves Renaud
Pourtant, Benoit McGinnis est irréprochable dans le rôle d'Yves, le prostitué qui a tué Claude, non pas un client parmi tant d'autres, mais l'homme dont il est fou amoureux. On oublie Lothaire Bluteau, Roy Dupuis. Il nous amène avec adresse dans cette zone d'ombre, un peu trouble, là où les frontières entre le bien et le mal sont flouées. Ne peut-on pas comprendre ou accepter une seconde (du moins en littérature ou au théâtre) ce meurtre, quand le coupable a choisi non pas de se venger d'un amour déçu, mais de préserver toute la pureté de celui-ci?

Le monologue d'une vingtaine de minutes de McGinnis dans lequel Yves tente enfin de justifier son acte, après s'être braqué d'emblée, arrive bien sûr dans la deuxième moitié de la pièce, mais la mise en scène minimaliste de Frédéric Blanchette semble dépouiller le texte d'une certaine corporalité. Les mouvements sont réduits (le monologue se fait presque entièrement dos au mur côté jardin), le personnage du greffier semble inutile, celui du policier manque un peu de substance (comme si Béland avait eu peur d'éclipser McGinnis, ce qui aurait été de toute façon impossible), ne joue que sur le registre de l'impatience, de l'incompréhension. On prend du temps avant de comprendre les tenants et les aboutissants de ce duel, qui aurait pu se révéler plus implacable.

Une fois que tout a été dit, il était absolument inutile (et coûteux) d'offrir une représentation graphique gratuite d'un cadavre gisant sur le plancher d'une cuisine maculée de sang. Le spectateur se sera déjà fait sa propre image de la scène de crime et aurait sans doute préféré rester dans le domaine de la suggestion.

Au TNM jusqu'au 11 octobre.

samedi 20 septembre 2014

Quintette pour cordes sensibles: soirée de filles


Avec un titre comme Quintette pour cordes sensibles, on attend une œuvre à la musicalité affichée, qui joue sur le contrepoint, les leitmotive, les sommets successifs d’émotion. Malgré une conception sonore organique de Mykalle Bielinski et une mise en scène de Kathleen Aubert maximisant les attributs de la petite salle du Centre Segal, le texte de Sophie Gemme manque pourtant parfois légèrement de direction.

Les cinq mouvements distincts annoncés se fractionnent eux-mêmes en une série de tableaux qui souvent suscitent le rire (le segment pendant lequel les amies analysent la signification des émoticônes transmises par l’amoureux potentiel et celui sur les one-night stands demeurent savoureux), mais sont peut-être plus pertinents quand ils font réfléchir. On y abordera le sujet des peurs (audacieux de traiter des chambres à gaz dans un centre communautaire juif), de la perception corporelle (un peu trop grassement souligné), des différences (à travers une promenade au musée dans laquelle un handicapé joue un rôle-clé), de la contraception, de l’avortement. Une écriture assurément féminine, mais pas foncièrement féministe, écho intéressant à la pièce Euphorie de Marie-Noëlle Doucet-Paquin, présentée au Fringe cette année. 

Pour lire le reste de ma critique, cliquez ici...

jeudi 18 septembre 2014

Nombreux seront nos ennemis : travestissement d’œuvre

Unique et posthume recueil de la poète Geneviève Desrosiers, Nombreux seront nos ennemis est un objet devenu culte, que l’on jalouse, auquel on revient de temps en temps, que l’on offre aux amis quand on réussit à en dénicher un exemplaire dans une bouquinerie.
L’écriture de la jeune femme, fauchée en 1996 à l’âge de 26 ans, après une chute d’un balcon lors d’une soirée chez son ami le peintre Serge Lemoyne, demeure d’une rare puissance et dénote une réelle clairvoyance. Si son écriture part du ventre et duje (« Vingt-trois je pour une centaine de lignes. Ma foi le compte y est… »), elle se veut toujours inclusive, tournée vers l’autre, englobante, comme « Nous », devenu poème phare.
Comment réussir à transmettre sur scène les multiples facettes du travail de Desrosiers, qui avait abordé la composition dramatique avec Denise Boucher et étudiait en arts visuels à l’UQÀM? La production pluridisciplinaire mise en scène par Hanna Abd El Nour n’offre certes pas de réponse cohérente.
Pour lire le reste de ma critique, passez chez Jeu...
Je ne saurais trop vous recommander la lecture du recueil.

mercredi 17 septembre 2014

Albert Théière

Certains personnages nous laissent indifférents, d’autres nous séduisent en quelques secondes; Albert Théière, le héros de la première bande dessinée éponyme de Matthieu Goyer, est assurément de ceux-là. Albert a mené jusqu’ici une vie en apparence sans remous, adoptant une routine métro-boulot-dodo semblable à celles de milliers d’autres, mais un jour, lors d’un rendez-vous chez l’optométriste, il doit accepter l’évidence. « Comment vous dire? Il semblerait que votre nez soit posé à l’envers. » Douloureusement touché par cette annonce, Albert se convainc que son appendice nasal inusité – qui l’empêche de porter des lunettes qui amélioreraient sans aucun doute sa vision du monde qui l’entoure – est sans nul doute responsable de la médiocrité de sa vie et de sa terrible timidité envers la gente féminine. Albert se cloître donc chez lui pendant trois semaines, en compagnie de son chat Boulette et de multiples boîtes de soupe (mais sans ouvre-boîte!), le temps de pouvoir se faire pousser une moustache digne de son idole Hercule Poirot, qui attirerait assurément autrement l’attention sur lui.

Volontiers minimaliste, ce premier album de Matthieu Goyer laisse toute la place au lecteur, qui se glisse aisément dans les cases en noir et blanc, avec une forte impression d’épier les moindres gestes de cet attachant antihéros, dont la route croisera notamment celle d’un jeune homme à la chevelure pour le moins inusitée et qui l’aidera à comprendre qu’il n’est pas le seul à disposer d’un physique atypique.

Nous avons tous eu maille à partir avec le regard que les autres posent sur nous – ou que nous croyons posé sur nous – et c’est sans doute pourquoi ce conte charmant saura plaire aussi bien aux jeunes qu’aux moins jeunes. Si les premiers aimeront suivre Albert pas à pas dans son périple, leurs aînés se délecteront des multiples clins d’œil disposés çà et là par l’auteur et refermeront le livre le sourire aux lèvres, avec une envie folle de le relire ou de l’offrir.



Albert Théière, de Matthieu Goyer from Les éditions de Ta Mère on Vimeo.

mardi 9 septembre 2014

L'album multicolore

« L’écrivain dans une famille, c’est celui par qui le scandale peut arriver. Chez nous, pas de meurtre, ni inceste, ni fraude, ni argent blanchi et déposé dans des paradis fiscaux. Seulement la vie, la vie qui laisse des cicatrices qu’on ne souhaite pas rouvrir. Impossible d’écrire si on ne s’aventure pas au cœur de ce qui nous a fait. J’ai toujours avancé comme une funambule sur le fil de la poésie. » 
Après le décès de sa mère, Louise Dupré décide de lui offrir un tombeau littéraire. Connaissant la verve poétique de l'auteure, on aurait pu s'attendre à une série d'aphorismes délicatement ciselés, de poèmes en vers libres ou de scènes toutes en demi-teintes. Elle a plutôt choisi de traiter de cette femme qu'elle a aimée de façon volontairement non balisée, comme si les souvenirs se déposaient l'un derrière l'autre, pas nécessairement de façon chronologique.

Le texte n'est pas tant alourdi par la nostalgie qu'imprégné d'une tendresse certaine, pour cette femme qui a souhaité le meilleur pour ses enfants, qui ne souhaitait pas être déracinée, même (surtout) à la fin de sa vie et qui, en adoptant un parti pris d'indépendance intellectuelle a permis à sa fille de trouver sa voie - sa voix.

On sort de la lecture avec l'impression d'avoir entrevu ce qu'a pu être cette femme, comme si on la fréquentait de loin en loin, qu'on la croisait à l'épicerie, au parc, conscient que le reste doit demeurer secret, que l'intime n'a pas besoin d'être dévoilé sur la place publique pour être perçu, compris et en réalisant que ce portrait fragmenté nous renvoie presque naturellement à l'image, forcément un peu trafiquée, que nous avons de notre mère, de notre père, qu'ils soient encore parmi nous ou disparus.

Merci à Topinambulle qui m'a offert ce livre lors de notre dernier swap.


vendredi 5 septembre 2014

Le Noshow: essentiel

Le Noshow avait fait parler de lui lors de son passage au FTA, certes, mais rien ne nous prépare exactement à l'expérience unique qui sera vécue. Le concept de base est simple: permettre au spectateur de réaliser ce qui se cache derrière le prix d'un billet de spectacle et réfléchir à la condition d'artiste. Première étape: cocher sur un feuillet (dans l'isoloir) le montant que l'on est prêt à débourser. (Impossible de proposer un chiffre entre deux.) Après avoir payé à un guichet dont la vitre a été couverte d'un drap noir (histoire de ne pouvoir identifier les plus radins), on reçoit un billet anonyme.

Quand on entre dans la salle de l'Espace libre, on constate que la scénographie se résumera à une longue table de conférence (un praticable couvert de tissu noir), sur laquelle sont disposés des micros. Sept chaises pour les sept acteurs qui espèrent participer à la représentation car, oui, les recettes décideront de combien resteront. Mercredi soir, 1908 $ avaient été recueillis (une moyenne de 18,71 $ par spectateur), montant duquel il fallait retirer les frais de service de la billetterie (280,50 $), les salaires des régisseurs (500 $), les frais réguliers (300 $). Recette à verser aux acteurs au final: 615,52 $, donc de quoi donc payer trois acteurs (à 200 $ chacun). Une nouvelle collecte est organisée dans la salle, qui permettra l'ajout d'un quatrième participant. Les sept comparses se rendent ensuite dans une des loges et chacun disposera d'une minute pour vendre sa salade et attirer sympathie, intérêt ou fou rire (parfois les trois en même temps) du public. Un vote impitoyable suit (chaque spectateur textera ses quatre numéros « gagnants ») et trois acteurs retrouveront la tente installée dans le petit parc non loin du théâtre. Un léger malaise s'installe (on voudrait tous pouvoir les sauver), mais l'art ne naît-il pas nécessairement de la contrainte? À l'heure où les gouvernements sabrent allègrement dans les subventions aux arts (mais continuent de disperser leurs largesses dans d'autres domaines), est-il encore possible de compter sur le soutien de quiconque à part soi?

La production adopte la formule de l'assemblée générale, avec points à l'ordre du jour se voyant rayés d'un large trait rouge sur l'écran de projection quand l'acteur qui devait aborder le sujet n'a pas été retenu. Parfois, un autre prendra la relève et improvisera un résumé. À d'autres moments, on accepte que le portrait ne pourra jamais entièrement être présenté. À travers une série de numéros hautement performatifs, livrés de façon impeccable, le spectateur est invité à passer de l'autre côté du miroir (ou les artistes présents dans la salle, à se rappeler que, non, ils ne sont pas seuls à ramer dans la tempête). François Bernier répétera par exemple l'une des scènes de L'affiche de Philippe Ducros avec une spectatrice choisie au hasard dans la salle (plutôt convaincante, d'ailleurs), une dame dans la rangée derrière moi recevra un appel des trois « oubliés » (que l'on suit de temps en temps grâce à une caméra) qui, même s'ils n'ont pas le droit d'être sur scène, aimeraient être certains que leur geste de grève tournante n'a pas été vain. Florence Longpré livrera un discours de remerciement d'anthologie, qui égratignera au passage parents n'ayant pas compris la nécessité de soutenir leur fille et professeurs ayant décidé de profiter de son innocence. Hubert Lemire nous racontera comment il a dû se prendre un petit boulot de transcription légale et accepté un jour de remplacer son frère avocat lors d'une comparution. Quand on choisit de pratiquer un tel métier, malgré les écueils rencontrés, doit-on continuer de s'acharner?

Le Noshow pose les vraies questions, refuse les réponses toutes faites, mais surtout d'adopter un ton misérabiliste ou moralisateur. On réfléchit, certes. On s'arrête un instant et on se dit que, non, cela n'a aucun sens. On rit beaucoup aussi, grâce à un dosage particulièrement bien calibré de comédie et de drame. Aucun cynisme ici. Une volonté plutôt de rappeler au public ce qui fait la beauté - la nécessité surtout - du théâtre. À ne pas rater!

Jusqu'au 13 septembre à Espace libre

mercredi 3 septembre 2014

Les variations Burroughs

Il y a de ces livres qui vous prennent par les sentiments, presque de façon subversive, sans que l'on réalise entièrement sur le coup que l'on est en train de faire une rencontre, réelle, avec une plume unique, aux couleurs chatoyantes. Les variations Burroughs est l'un de ceux-ci. 

Récit de vie, récit d'écriture, ce livre de Sylvie Nicolas plonge au cœur même du geste, de sa naissance, de ses premiers balbutiements. Quand commence-t-on? Pourquoi ne peut-on pas s'empêcher de le faire? Une femme écrit, se raconte, évoque son passé, ses frères, sa mère et sa grand-mère, un amour déçu, autour duquel s'articule ces « variations », thème jamais entièrement énoncé (comme celui des Variations Enigma d'Elgar), tout comme reste volontairement floue la figure mythique de William Burroughs, spécialiste du cut-up (technique que Sylvie Nicolas maîtrise assurément), accusé de l'homicide involontaire de sa femme.

L'auteure possède un indéniable souffle poétique, une sensibilité souvent musicale, une façon de traiter les images de façon magistrale. Malgré la tristesse que l'on perçoit en filigrane (décès, départs, arrachements), il se veut surtout un immense hommage à la vie, à ces instants faits de presque riens (comme cette valise qui contenait tant d'inutiles trésors jadis) qui, au bout du compte, sont les seuls qui comptent.

« Si j’en avais eu la force, je t’aurais confié que l’écriture est en moi comme une enfant infirme, maintenue dans l’obscurité. Elle ne sait pas marcher. Ne sait pas parler. Elle est aveugle, sourde et muette. Sans destinée. Sans chemin. Elle craint ce qui l’entoure, se cambre, se rebelle, s’effondre. Elle est sauvage, animale, captive d’elle-même. Si elle était un personnage, elle serait Helen Keller. Elle avance à tâtons, se cogne partout, hurle, renverse ce qu’elle touche, fracasse ce qui l’entoure, se débat et retourne se blottir sous une table ou dans un coin. »

Lu dans le cadre de Québec en septembre, à suivre chez Karine...

mardi 10 juin 2014

La fille de Debussy

« J’en oublie presque de parler de la Suite bergamasque. J’ai joué le Prélude cette semaine. C’est une musique du matin, aussi je la jouais tous les jours avant mon chocolat chaud. Elle ouvre ses fenêtres sur un jardin de juin. Quand on la joue, on a du soleil plein les doigts. »

Damian Luce, La fille de Debussy


Pour lire mon commentaire de lecture, passez sur le blogue d'Analekta...

vendredi 7 mars 2014

Pavement d'Abraham.In.Motion: le sol sous nos pas

Je pourrais vous proposer un regard neutre, qui évoquerait les remarquables en-dehors des danseurs de la compagnie du jeune prodige Kyle Abraham, l'improbable mais réussi mariage entre ballet classique, danse moderne et danse de rue, la pertinence sociologique du message, l'utilisation intelligente et ponctuelle de la vidéo (qui défile sur le panneau de basketball, symbole universel des quartiers noirs américains), mais le propos est ailleurs. 

En proposant une transposition chorégraphique de l'évolution de la situation de l'homme noir américain depuis 20 ans, Kyle Abraham parle une langue actuelle, férocement unique, qui renvoie au visage des spectateurs - presque tous caucasiens, il faut bien l'admettre - des images d'une criante vérité, qui témoignent du fossé qui existe toujours entre quotidien black et blanc. Il y est question d'accolades fraternelles mais aussi de bagarres, de pauvreté (la séquence pendant laquelle un des danseurs ne module qu'une seule phrase, « Help me! », ne peut que bouleverser), d'injustice (cette voix de policier qui explique au prévenu qu'il aime lire la peur dans ses yeux...), de dichotomie de langage. En faisant évoluer ses danseurs sur des airs d'opéra de Vivaldi, de Johann Christian Bach, de Britten  (la scène de mise au ban de Peter Grimes, choix brillant), sur du blues, du gansta rap, du jazz ou sur des bandes bruitistes (dans lesquelles explosent ici et là fusils et sirènes), il remet la nature même d'un langage commun en question. 

Aucun doute ici: le portrait brossé reste particulièrement sombre. La violence semble inévitable, les incompréhensions aussi. Malgré tout, on sent une volonté de s'extraire du carcan de ces clichés qui emprisonnent oppresseur aussi bien qu'oppressé. « Deux conceptions de l’histoire s’opposent, rappelle d'ailleurs Alan Mabanckou dans Le sanglot de l'homme noir. Celle du colon, qui justifie, et celle du colonisé, qui condamne. C’est connu : le chasseur et le gibier n’auront jamais la même vision d’une partie de chasse. » Même si les danseurs se retrouvent constamment ramenés face contre le sol, les mains croisées dans le dos (serons-nous enfin tous égaux au moment de notre mort?), la danse devient métaphore du souffle de vie, de la vie elle-même, en apparence d'une affligeante banalité, mais qui permet l'émancipation du geste artistique.


Kyle Abraham/Abraham.In.Motion: PAVEMENT PROMOTIONAL VIDEO Created by Dancing Camera from Kyle Abraham/Abraham.in.motion on Vimeo.

Vous pouvez encore vous glisser en salle ce soir et demain. Détails ici...

mardi 25 février 2014

The Meeting: rencontre réussie

Photo: Andrée Lanthier
Si Martin Luther King Jr avait rencontré Malcolm X pour une discussion franche, la cause des droits civiques des Afro-américains aurait-elle progressé autrement? Voilà la question que pose The Meeting, pièce écrite en 1984 par Jeff Stetson, articulée autour d’une conversation qu’aurait pu avoir les deux leaders américains dans une chambre d’hôtel de Harlem, peu après que la demeure de Malcolm X ait été bombardée, une semaine à peu près avant que trois hommes ne déchargent le contenu de leurs armes sur lui à la salle de bal de l’Audubon (et trois ans avant l’assassinat de Luther King).

Au début de la pièce, Malcolm X se réveille en sursaut, des suites d’un cauchemar. Craint-il sa mort? Plutôt que son nom soit plus ou moins occulté des mémoires collectives, que les droits de ses compatriotes noirs ne soient pas reconnus. Il discute ensuite avec son garde du corps Rashad, qui ne voit pas particulièrement d’un très bon œil qu’il ait convoqué le Révérend King, les deux finissant par unir leur voix en reprenant la chanson de Billie Holiday You Don’t Know What Love Is, qui prend une toute autre dimension dans ce contexte et, une fois cité une deuxième fois à la fin de la pièce, permet de refermer le livre de cette rencontre imaginée.

La table est mise pour que les deux hommes, l’un partisan de l’œil pour œil, l’autre de la non-violence, s’affrontent dans une joute verbale bien calibrée qui, plutôt que de prendre position, jette un éclairage pertinent sur les moyens pris par chacun pour parvenir à un même but. Plus la pièce avance vers un premier apex, alors que l’on croit que les deux se quitteront sur une note musclée, plus on réalise la complémentarité des deux approches et surtout, combien elles auront favorisé des avancées nécessaires. Et puis, le ton se modifie subtilement et Stetson nous rappelle que derrière les discours passionnés et l’apparente hargne, on retrouve des maris et des pères de famille attentionnés (Luther King offrant en cadeau aux filles de Malcolm X la poupée de sa fille devient un instant-clé), pas seulement des légendes.

La mise en scène  de Quincy Armorer mise sur le texte, mais ne se révèle jamais statique. Le décor de Logan Williams, fait pour se déplacer dans les écoles (la pièce ayant une portée pédagogique certaine, voulue par l’auteur d’ailleurs), soutient bien ce parti pris. Lindsay Owen Pierre, qui endosse ici pour la seconde fois les habits de Malcolm X (on l’a vu récemment dans Betty and Coretta avec Mary J. Blige) dose bien agressivité et intériorité. Christian Paul fait le choix astucieux de ne pas tenter de reprendre intonations ou gestuelles pour plutôt transmettre la force intérieure, bouillonnante, du pasteur baptiste. Kareem Tristan Alleyne se révèle sans reproche dans le rôle de soutien de Rashad.

Cette production du Black Theatre Workshop tient l’affiche jusqu’au 1er mars au Centre Segal.

lundi 24 février 2014

La littérature et l'estomac

« L'ombre de la France serait-elle si pesante qu'elle nous empêche d'écrire en toute liberté? N'avons-nous pas encore compris qu'il y a longtemps que la langue française est devenue une langue détachée de la France, et que sa vitalité est également assurée par des créateurs venus des cinq continents? Le poète et historien congolais Théophile Obenga soulignera d'ailleurs, dans un poème en hommage à Aimé Césaire, l'état d'esprit de l'auteur africain au regard de la langue des anciens maîtres: "Les mots sont les leurs, mais le chant est le nôtre." » 

 Alain Mabanckou, Le sanglot de l'homme noir

Dans ce livre, Mabanckou propose une série de réflexions sur l'africanité, mais aussi sur la littérature africaine ou les perceptions identitaires diverses entretenues par les Africains et les Afro-américains. Dans une série de chapitres indépendants, l'auteur congolais, maintenant installé aux États-Unis, revient aussi bien sur ses années d'étude à Nantes et à Paris que sur une amusante - et troublante - rencontre avec un autre Africain dans une salle de gym. Des pistes de réflexions nuancées, refusant tout dogmatisme.

jeudi 6 février 2014

Il faut beaucoup aimer les hommes

Solange, une actrice française, fait carrière à Los Angeles. Elle enchaîne les petits et moyens rôles, côtoyant ce faisant Matt Damon, Steven (oui, celui-là) et (ce cher) George. Lors d'une soirée, elle rencontre Kouhouesso, acteur canadien aux longues dreads, né au Cameroun, insaisissable, incontrôlable, qui croise sa route au gré de ses envies, en personne ou à coups de SMS ambigus. Elle aimerait pouvoir s'en distancier, ne pas être brûlée par lui, mais dès les premiers instants, il est trop tard. 
« Puis elle a plongé au cœur du monde, avec lui, dans le champ de force, dans le brouillard qui engorgeait Laurel Canyon, dans le bonheur total, opaque et blanc, le bonheur qui désintègre. »
Ce pourrait être une histoire d'amour somme toute banale, condamnée dès le départ, non pas tant par la couleur de leurs peaux, que parce que Kouhouesso est rongé par ce projet d'adapter, en terre natale, le mythique Au cœur des ténèbres de Conrad. Il passe des journées entières en réunion de préproduction, à travailler son scénario, chercher du financement. Elle essaie de le soutenir, ombre discrète, néanmoins frustrée de manquer de densité à ses yeux. Il accepte de lui confier le petit rôle de la promise, ce qui permettra à Solange de découvrir son amant - mais aussi un continent - sous un autre jour. 

Alors qu'elle croit pouvoir enfin se rapprocher de Kouhouesso en tournant avec lui, elle réalise que, happé par son projet, il lui échappe encore plus, jusqu'à la fracture finale, fatale, annoncée presque d'emblée. 
« Mais la dernière nuit, il ne savait pas. Il ne savait pas lui-même, que c’était leur dernière nuit. Ça elle en était sûre, sorti du film il ne préméditait rien. Elle-même ne savait pas, personne ne savait, que c’était ça, leur dernière nuit. » 
Ici, les clichés sont énoncés pour être déboutés et c'est là que le livre de Marie Darrieusecq, que je n'avais pas relue depuis Truismes, se révèle le plus fort. On découvre certes l'Afrique à travers les yeux d'une Européenne, avec ses réticences à accepter un mode de vie, les croyances et les coutumes locales, les défis liés à une production cinématographique en pleine jungle, mais l'auteure réussit brillamment à retourner la plupart des poncifs contre nous. On referme le livre avec plus de questions que de réponses, encore habité par des images fortes, avec l'impression d'avoir malgré tout pu effleurer l'essence d'un continent, d'un idéal.






lundi 3 février 2014

La porcelaine de Chine

Poète et dramaturge née dans la République du Congo, un pays à l'histoire sanglante, Marie-Léontine Tsibinda reste convaincue de la nécessité de dire l'Afrique autrement, pas tant en pointant du doigt qu'en transformant une certaine dévastation, tant extérieure qu'intérieure, en une oeuvre forte. Dans le cas de La porcelaine de Chine, écrite et créée en 2002 à Brazzaville (reprise peu après au Cameroun dans le cadre d'un festival de théâtre), tout juste publiée par Les Éditions L'Interligne, il est bien sûr question de la guerre, conflit qui ne semble jamais finir, mais qui, surtout, insidieusement, ronge les protagonistes de l'intérieur. 

Bissy doute de Bazey sa femme. N'a-t-elle pas eu une aventure avec ce général ennemi? N'a-t-elle pas amené l’opprobre dans leur foyer ce faisant? De son côté, Bazey n'en peut plus des absences de son mari, de son ressentiment. Pourquoi n'a-t-il jamais voulu admettre que sa femme avait été sauvagement violée? Trait-d'union entre ces deux époux qui, au fond, ne demandent qu'à se réconcilier, on retrouve Maya, la servante qui n'en est pas vraiment une, incapable de s'acquitter correctement de son travail, cassant les assiettes précieuses de madame, autant de rappels de ce pays (jamais nommé) qui s'effrite autour des protagoniste. Elle se veut aussi transposition du public (ici du lecteur) qui tente de se projeter dans cette histoire sordide, mais se révèle impuissant à en altérer le cours.
BISSY. Trève de balivernes. Il n'y a pas d'argent à voler ici. Ni rien d'autre. Tout est vide. Vide. La maison est vide. Le coeur est vide. Le corps est vide. Plus rien à voler. Pas même un peu de vie.
Dans cet univers clos, malsain, les femmes africaines s'expriment néanmoins. Incapables en apparence de s'émanciper totalement, elles se révèlent pourtant les piliers de cette société qui s'effondre autour d'elles. Elles s'inquiètent de la violence qui les entourent, de ces enfants qu'on a envoyés au loin pour les protéger, mais dont on s'ennuie désespérément. Il est aussi question de liberté de parole, Bazey ayant été rédactrice en chef du journal Femmes et libertés, dont la publication a été suspendue.
Le texte de Tsibinda se révèle d'une grande efficacité, car il refuse le misérabilisme et ne tombe jamais dans le prêchi-prêcha. Tout se joue dans les demi-teintes, dans une étrange valse-hésitation entre l'hier et le demain, l'amour et le désespoir. Une fois le livre refermé, on analyse autrement certaines images véhiculées par les médias occidentaux, mais on a surtout envie de voir le texte incarné sur scène.

mardi 28 janvier 2014

Février mois de l'histoire des Noirs

« Aucun de nous, en agissant seul, ne peut atteindre le succès. » 
Cette phrase toujours actuelle, tirée du discours d'investiture de Nelson Mandela, sert de moteur à la 23e édition de la Table ronde du Mois de l'histoire des Noirs. Du 1er au 28 février, près de 200 spectacles, expositions, conférences et projections seront offertes dans le cadre de cet événement dont les porte-paroles sont cette année Kim Richardson (éblouissante dans Ain't Misbehavin' à l'automne) et Gardy Fury, chanteur, compositeur, réalisateur, auteur et acteur (que l'on peut voir ces jours-ci dans un rôle de chef de gang dans Les jeunes loups).

C'est en voyant ce dernier dans la salle lors de la première de Porgy and Bess que j'ai eu envie de faire sur ce blogue un mini-challenge « Histoire des Noirs ». J'essaierai au cours du prochain mois de traiter de livres écrits par des auteurs noirs (tant africains qu'haïtiens) ou abordant la cause noire et de parler le cas échéant de productions, expositions, albums ou films mettant en lumière les réalisations des communautés noires.

En amuse-bouche, la relecture black du hit de Daft Punk, Get lucky, un des grands moments de la soirée des Grammys dimanche.


Vous souhaitez vous aussi y participer? Laissez-moi un message ici et je relaierai vos billets.

Vous pouvez consulter la liste des activités proposées (dont une exposition sur Nelson Mandela) ici...

Porgy and Bess: pari tenu

Porgy and Bess fait partie de ces opéras mal-aimés. Les puristes le considèrent trop « comédie musicale » et les jazzophiles qui ont découvert son existence à travers une des nombreuses relectures de Summertime trouveront peut-être le dispositif scénique un peu lourd. Le propos – un portrait de l’Amérique noire des années 1930, écrit par un Blanc qui mourra millionnaire – fera en grincer des dents certains. Pourtant, si l’on accepte de laisser ses préjugés chez soi, cette production de Porgy and Bess, présentée à guichet fermé à cinq reprises – un exploit, à Montréal! – devrait rallier tous les suffrages.

La distribution, entièrement noire (hormis quelques petits rôles parlés, plus que secondaires), se révèle impeccable. Avec son baryton riche, Kenneth Overton campe un Porgy digne malgré son handicap, capable de tout pour défendre Bess, superbement interprétée par Measha Brueggergosman, très en voix et actrice consommée

Vous pouvez lire le reste de ma critique sur le site de la revue Jeu...

dimanche 19 janvier 2014

Fleurs au fusil

Après avoir signé quatre recueils de poésie, Marjolaine Deschênes aborde pour la première fois le genre romanesque avec Fleurs de fusil, un opus foisonnant et inspiré. On y retrouve une réflexion particulièrement étoffée sur la littérature elle-même, qui s’attarde notamment sur quelques pièges posés par Rousseau, les débordements du romantisme (représenté ici par Novalis), le faux symbolisme de Rodenbach, les analyses de Paul Ricœur ou les visions de la féminité entretenues par Annie Ernaux, Catherine Mavrikakis et Nancy Huston. L’auteure y aborde de façon parallèle, avec une plume incisive qui ne laisse pas indifférent, les multiples visages de la filiation. Si la narratrice-romancière tente de s’inscrire dans une certaine pratique (et esthétique) littéraire, la femme elle, doit accepter de comprendre son arbre généalogique pour en transcender la violence. Cherchant à fuir depuis l’enfance l’emprise – et jusqu’au souvenir – d’un père dangereux, Viviane réussit néanmoins à redéfinir les termes de sa propre maternité à travers sa fille Amalè, fruit d’amours adolescentes inabouties. Il sera bien sûr question de résilience et de ces amitiés, parfois aux contours flous, qui nous permettent de continuer à avancer.
Fleurs au fusil aurait pu se révéler un livre lourd (par sa problématique, ses réflexions littéraires), difficile à cerner. Pourtant, il n’en est rien. Si l’on sent le travail de la poète derrière celui de la romancière (au niveau des assonances, allitérations, du choix de vocabulaire), on ne perd jamais la direction de l’arc narratif. Les mises en abime demeurent adroites, jamais forcées. (Viviane Videloup a écrit jusque-là cinq romans, dont quatre reprennent les titres des recueils de poésie de Marjolaine Deschênes et quelques chapitres affichent en citation d’en-tête des phrases de Viviane, vraisemblablement tirée des vers de Deschênes.) Cet objet fourmillant peut être décrypté à tant de niveaux (le choix des noms mériterait une dissertation entière) qu’il invite à la relecture. On referme le livre, encore aspiré par cet univers à la fois toxique et lumineux, avec l’envie de fréquenter à nouveau cette auteure, en prose ou en vers, très rapidement.

jeudi 19 décembre 2013

Vertiges

Nous vivons à l’ère de l’instantané, des tendances qui s’essoufflent après quelques semaines (ou quelques heures), des faux-semblants. Dans son premier roman, Fredric Gary Comeau opte volontairement pour une narration fractionnée, autant d’éclats kaléidoscopiques, de moments attrapés au vol. Malgré ce parti pris, il réussit à éviter le piège du traitement en surface, privilégiant une plongée au cœur même de la matière humaine. Certes, le lecteur pourra, de prime abord, ressentir un léger étourdissement, alors que l’auteur passe en quelques paragraphes ramassés d’un personnage à l’autre, évoquant fort habilement leurs pulsions, leurs envies, leurs vertiges, parfois liés à la sexualité, parfois au danger. Certains se déclinent en couleurs pastel, d’autres franchement sombres. Pour prendre la pleine mesure du roman, il faut cesser de tout rationaliser et accepter de suivre jusqu’au bout ces écheveaux qui se croisent, pour une nuit ou une vie. « Le hasard passe autant par l’appétit et le verbe que par la haine et la perte. » Il faut surtout laisser résonner en nous leurs échos, car qu’on le réalise sur le champ ou non, Comeau nous convie en fait à un voyage, dont la destination finale n’a au fond qu’une importance toute relative. Après tout, comme l’affirmait Christophe Colomb, « On ne va jamais aussi loin que lorsqu’on ne sait pas où l’on va. »
Comeau demeure, d’abord et avant tout, un poète, et plusieurs des chapitres se révèlent de véritables poèmes en prose. Au tournant d’un paragraphe, on s’arrête, corne une page, revient sur une phrase, est tenté de la relire à voix haute; « Le français, c’est une lumière de fin d’après-midi dans une cathédrale gothique pendant un récital de clavecin » ou « Le monde sera toujours à refaire, un regard ou une syllabe à la fois », par exemple. Malgré cette respiration imposée – sans qu’elle oppresse le lecteur –, les multiples références aux arts visuels qui en dérouteront certains et en raviront les autres, à la musique de la fin du siècle dernier, on avale les fragments comme Hope les kilomètres et, au fil de ce récit contrapuntique, on s’attache aux personnages, mais surtout à la plume incisive, unique, de Comeau.