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mardi 12 avril 2016

Géographie de l'ordinaire

Ce premier recueil de Nicolas Lauzon m'a accompagné pendant des semaines. Je le glissais dans mon sac, histoire de glaner quelques vers, de me sentir à la fois dépaysé et en conversation avec un voisin. On y retrouve le Grand nord, mais pourtant, jamais on n'a une vraie impression de dépaysement total. Les liens que nous entretenus avec l'autre ne se ressemblent-ils pas toujours un peu?

Au fil des mois, les pages ont changé de couleur, se sont cornées sans que j'y prête attention. Un livre doudou d'une certaine façon, auquel j'ai donné le coup de grâce par une journée de pluie, oubliant de le le protéger, les pages se gondolant sous la pluie. L'auteur saura me pardonner, je l'espère.

lundi 6 avril 2015

Écrire

Une création Chris Maynard
Écrire est tremblement
Qui veut devenir danse
Écrire et crier dans son sang
Graver dans sa propre écorce
Par en dedans
Écrire
Forceps pour s’extirper du temps
Écrire et puis dormir
Après une bonne saignée
Le grand corps blanc du rêve
Rétablit sa lumière
Suture au point perdu
Écrire

Christian Vézina, L'inventaire des miracles

samedi 4 avril 2015

Abécédaire de la création littéraire

A pour Anticipation, Avant de plonger dans l’écriture, mais aussi Agonie face à la page blanche
B pour Bondir sur son crayon, sur son clavier mais aussi Blêmir devant les mots qui déchirent
C pour Catharsis libératrice, Chamboulement des émotions
D pour Danser à l’unisson avec un personnage et Détourner sa Détresse
E pour Esquisser à grands traits un récit sans avoir peur tout à l’heure de l’Élaguer
F pour Fabuler sans Frémir, Franchir sans Férir le seuil qui nous mènera dans l’inconnu
G pour Générosité du verbe, beauté du Geste, Gratitude envers la beauté de la langue
H pour Hantise de ne pas être compris, Hésitation avant de se commettre mais aussi Hasard qui nous soutient de ses clins d’œil 
I pour Inspiration, grande prêtresse Insondable, amante Intransigeante mais Irrésistible
J pour Jouer avec les sons, Jongler avec les mots, Jubiler quand on a ciselé une phrase parfaite
K pour Knock-out quand on voit Kidnappée ou mal interprétée l’une de nos idées
L pour Littérature Libératrice, Ligne directrice, Lumière au bout du tunnel
M pour Musicalité des phrases, Magie des mots qui s’unissent, presque Malgré soi
N pour Naïveté face à l’artisanat de la Narration, Noblesse de la répétition du geste, Nuit pendant laquelle des récits émergent
O pour Obstacles à franchir, Océans de doute à traverser, Orgueil à terrasser
P pour Paresse occasionnelle, Paris risqués, Plongeon sans Protection
Q pour Questionner sans relâche, Qualifier chaque parcelle de texte, Quitter le Quotidien sans chanceler
R pour Reculer devant le gouffre, Rebondir dans un Récit, se Repentir quand nécessaire
S pour Saisir l’inspiration au vol, la Séduire, avant qu’elle ne nous condamne au Silence
T pour Terrasser l’angoisse, Transcender la douleur,  sans jamais Ternir l’émotion,
U pour Urgence dans l’écriture, Universalité du langage, Unisson des voix
V pour Vagabondage, porté par la Vague, l’esprit toujours en Veille
W pour Week-end de solitude face à ses mots, face à ses frayeurs,
X pour mademoiselle X, pour les baisers au bas d’une missive, pour les scènes torrides
Y pour Yeux ouverts en toutes circonstances, sur les autres, sur soi
Z pour Zigzaguer entre les idées, Zoomer sur l’essentiel, aborder la Zone d’ombre.

un texte sorti de mes cartons, que j'ai eu envie de partager en ce long weekend...

Joyeuses Pâques!

jeudi 18 septembre 2014

Nombreux seront nos ennemis : travestissement d’œuvre

Unique et posthume recueil de la poète Geneviève Desrosiers, Nombreux seront nos ennemis est un objet devenu culte, que l’on jalouse, auquel on revient de temps en temps, que l’on offre aux amis quand on réussit à en dénicher un exemplaire dans une bouquinerie.
L’écriture de la jeune femme, fauchée en 1996 à l’âge de 26 ans, après une chute d’un balcon lors d’une soirée chez son ami le peintre Serge Lemoyne, demeure d’une rare puissance et dénote une réelle clairvoyance. Si son écriture part du ventre et duje (« Vingt-trois je pour une centaine de lignes. Ma foi le compte y est… »), elle se veut toujours inclusive, tournée vers l’autre, englobante, comme « Nous », devenu poème phare.
Comment réussir à transmettre sur scène les multiples facettes du travail de Desrosiers, qui avait abordé la composition dramatique avec Denise Boucher et étudiait en arts visuels à l’UQÀM? La production pluridisciplinaire mise en scène par Hanna Abd El Nour n’offre certes pas de réponse cohérente.
Pour lire le reste de ma critique, passez chez Jeu...
Je ne saurais trop vous recommander la lecture du recueil.

jeudi 28 août 2014

Le poème est...

« Déplacer une virgule change le poème. Le genre est un bon terreau pour la névrose de la perfection. Je passe des éternités à ôter un mot, pour le remettre, pour l’ôter de nouveau. Finir un poème, c’est faire son deuil des variantes. » (p. 32) 

« Le poème est icône. Le poème est oiseau. Le poème est fruit. La poésie a de particulier qu’elle peut se définir par n’importe quoi, pour autant que le lecteur ait la compétence de faire parler la définition. » (p. 57)


Michael Delisle, Le feu de mon père

vendredi 18 juillet 2014

Les poètes franco-ontariens

Les poètes franco-ontarienssont des idiots-savantsmais ils gagnent toujoursà la loterie Ils sont toujoursà a recherche
de la sortie de secours Dans leur cœur
ils sont leur propre
pays Toute leur vie
ils ont cherché
l’âme sœur Ils ne veulent pas finir
par lui faire l’amour
sur son lit de mort


Patrice Desbiens, Rouleaux de printemps

mercredi 2 juillet 2014

La très grande solitude de l’écrivain pragois Franz Kafka

Quelques citations tirées du très beau recueil d'André Roy, La très grande solitude de l'écrivain pragois Franz Kafka

« Il faut être humainement libre / pour être éternellement écrivain, / donc condamné » (p. 20)

« Est-ce que la nuit artificielle du cinéma / ressemble à la nuit naturelle de l’écriture? » (p. 22)

« Se séparer de sa chair comme d’un ennemi. / Tout est prêt avant l’écriture : / la résurrection de ses facultés, / la consolation par sa fatigue. / Franz redoute pourtant ce qu’il désire, / coupe sa détresse au couteau; / sait qu’écrire exige qu’il dépérisse,  / qu’il tire au-dehors tout son intérieur. / N’a cependant pas voulu s’incarner dans un mauvais corps. » (L’intérieur de la détresse, p. 51)


« Des taches blanches sur son âme. / Du dedans nocturne, il sort né chaque jour; / comme Rilke, Kierkegaard, Musil, / dit se réveiller condamné chaque matin; / cherche désespérément des mots précis / qu’il découpera ensuite; / nomme ce qui est entré dans ses yeux durant la nuit. / À Berlin comme à Prague, / Franz possède la force écrivante  / pour décrire le pur dedans sec de la fiction. » (L’intérieur des jours, p. 54)

vendredi 13 juin 2014

Derniers recueils de Louise Warren et José Acquelin

Les Éditions du passage produisent des objets magnifiques, reconnaissables entre tous, qui donnent l'illusion d'avoir été assemblés à la main. Il y a quelque temps, un lancement permettait de découvrir les dernières publications de Nicolas Lauzon (L'héritage du mouvement, son deuxième livre), ainsi que de Louise Warren et José Acquelin, deux auteurs que je fréquente depuis plusieurs années.

Photo: Lucie Renaud
Voir venir la patience de Louise Warren propose une poésie minimaliste, prolongement de son recueil précédent, Anthologie du présent. L'auteure laisse toute la place au lecteur pour s'immiscer entre les mots, y ajouter une deuxième ligne de sens, comme si les deux contemplaient un même paysage, y réagissaient de façon unique, complémentaires. À lire à voix haute pour suspendre le temps.

toucher ses peurs
en franchissant un seuil

en recollant les morceaux

Photo: Lucie Renaud
Anarchie de la lumière de José Acquelin est d'une toute autre eau. L'auteur nous livre ici une réflexion sur la société contemporaine aussi bien que sur le geste même de l'écriture.  
« Le poème est le don qui nous dérobe aux spoliations organisées de chaque société. Il déverrouille l’usure. Il fait périr le pourrissement, il fait voler en éclats les identités fausses. » 
À travers une série de textes en prose, aux frontières entre poésie et essai, Acquelin pose un regard dénué de toute complaisance, lucide, mais rarement vindicatif. L'homme d'expérience a appris à vivre avec ses semblables, mais aussi avec lui-même, ses doutes, son filtre d'émotions, ses acquis.
« C’est l’exil de notre étroitesse où l’on se démaquillerait de notre obsession de faire bonne figure pour, enfin, être libre de soi-même.Et ce n’est que justesse rendue à la nudité qui nous transfigure. »

Photo: Lucie Renaud
 Un livre que l'on voudra retrouver - et lire autrement - demain, dans six mois, trois ans...
Photo: Lucie Renaud
« La musique, celle qui évacue le langage, donc le vêtement, construit une passerelle, la seule apte à ne plus chercher à traduire verbeusement le silence, là où il n’y a plus d’arrière-monde ni d’après-monde. »
 

dimanche 25 mai 2014

Sad Sam Lucky

Srečko Kosovel, le «Rimbaud slovène», demeure une icône qui, à travers plus de 1000 poèmes, a su se renouveler, tout en transcendant les limites de l’impressionnisme, de l’expressionnisme et du constructivisme, les teintant de touches dadaïstes, surréalistes ou futuristes, souvent ironiques, troublantes de contemporanéité.
Le sujet se révèle donc idéal pour Matija Ferlin, artiste inclassable, qui carbure aux expériences transdisciplinaires et multiplie les projets atypiques. «Un kaléidoscope du macrocosme / est le microcosme», écrivait Kosovel. Cela pourrait résumer d’une certaine façon la démarche de Ferlin qui, en proposant un dialogue entre l’œuvre du poète slovène et son propre parcours, trace un étonnant portrait de la création au quotidien, des affres à l’exaltation.
«A lot of work awaits me. Isn’t that cheerful?» (Beaucoup de travail m’attend; n’est-ce pas réjouissant?) Cette strophe de Kosovel ponctuera chaque tableau. Si Ferlin reproduit certains des mêmes gestes (prendre quelques feuilles imprimées de poèmes, les disposer minutieusement sur la table, les brocher, boire une gorgée d’eau), les tonalités demeureront néanmoins hautement contrastées.

Pour lire le reste de ma critique, passez chez Jeu...

Le FTA bat son plein! Matija Ferlin présente son autre spectacle, Sad Sam Almost Six ce soir et demain, 19 h au FTA.

dimanche 27 avril 2014

Une braderie comme je les aime

Quelle belle idée que cette braderie semble-t-il annuelle des éditions du Noroît! Des tables, dispersées un peu partout dans leurs bureaux et, sur ces tables, des dizaines de recueils neufs, soldés à... 2 $! Incroyable, non? Comment oser affirmer après cela que la poésie est un luxe et coûte trop cher?

Résultat de mon expédition hier: 20 livres (dont deux qui seront offerts en cadeau, pas dans la photo) pour le prix d'un roman étranger en grand format. Qui dit mieux? Comment ont-ils choisi? J'ai ouvert chaque livre et ai lu ce qui se trouvait sous mes yeux. Si le texte me titillait suffisamment, hop dans la pile. Vous avez jusqu'à 16 h aujourd'hui pour en profiter. C'est au 4609 Iberville et on offre même quelques bouchées sucrées aux flâneurs. De quoi oublier la température morose!

lundi 14 avril 2014

T'en souviens-tu, Godin?

T’en souviens-tu, Godin
ast­heure que t’es dé­puté
t’en souviens-tu
de l’homme qui frissonne
qui at­tend l’autobus du petit matin
après son chiffre de nuit
t’en souviens-tu des mal pris
qui sont sul’bien-être
de celui qui couche dans la neige
des trop vieux pour tra­vailler
qui sont trop jeunes pour la pen­sion
des mille mé­tiers mille mi­sères
l’amiantosé le co­to­nisé
le bys­si­nosé le si­li­cosé
celui qui tousse sa journée
celui qui crache sa vie
celui qui s’arrache les pou­mons
celui qui râle dans sa cui­sine
celui qui se plogue sur sa bon­bonne d’oxygène
il n’attend rien d’autre
que l’bon dieu vienne le cher­cher
t’en souviens-tu
des pous­seurs de moppes
des ra­mas­seurs d’urine
dans les hô­pi­taux
ceux qui ont deux jobbes
une pour la nuitte
une pour le jour
pour ar­river à se bû­cher
une paie comme du monde
t’en souviens-tu, Godin
qu’il faut rêver aujourd’hui
pour sa­voir ce qu’on fera demain?

Gé­rald Godin
Les bot­ter­lots

lundi 13 janvier 2014

Le silence uni de l'hiver

Le silence uni de l'hiver 
est remplacé dans l'air 
par un silence à ramage ; 
chaque voix qui accourt
y ajoute un contour, 
y parfait une image.

Et tout cela n'est que le fond 
de ce qui serait l'action 
de notre coeur qui surpasse 
le multiple dessin 
de ce silence plein
d'inexprimable audace.


Rainer Maria Rilke
Montréal, métro Papineau
Photo: Lucie Renaud


Saint-Sauveur
Photo: Lucie Renaud

Mont-Tremblant
Photo: Lucie Renaud


Photo: Lucie Renaud

Photo: Lucie Renaud

vendredi 8 novembre 2013

Le sol ralentit sous mes pas

J'ai développé au cours de la dernière année un goût accru pour la poésie. Son oralité me rejoint plus directement, prolongement de la parole théâtrale peut-être, de la musique surtout. Ai-je enfin accepté son côté inéluctable, le fait qu'au fond, sans elle, la vie manque de relief, de sens? Certains livres nous attendent, plus ou moins patiemment. C'est ce qui est arrivé avec le magnifique dernier recueil de Carole Forget, Le sol ralentit sous mes pas, déambulations au musée et au cœur de soi, regards sur les toiles autant que sur les gens que la poète croise, les œuvres évoquées devenant autant de jalons de vie qui lui - nous - permettent de prendre le pouls de son évolution.
« on a parfois le trait si chétif / devant tous on se dessine / sans emblème / petit sillon mauve / à la dérive » (p. 27, 9e visite)
Une rencontre qui se concrétise trop tôt ou trop tard passera souvent inaperçue. Suffisamment intriguée par la très belle critique qu'en avait fait Le Devoir, je l'avais illico réservé à la Grande Bibliothèque. Une fois récupéré, l'exemplaire relié a attendu quelques jours sur mon étagère de chevet, celle qui accueille les emprunts, et puis un soir, au retour d'une sortie au théâtre, je l'ai ouvert, me disant que je lirais tout au plus quelques pages avant de m'endormir. Rien ne m'avait préparée au choc ressenti. Après avoir parcouru dans ma tête trois ou quatre visites, articulations subtiles du recueil, j'ai ressenti la nécessité de lire les suivantes à voix haute.
« un homme me salue / du haut d’une balustrade / nous nous bouleversons / penchés / l’un dans l’intervalle / de l’autre » (p. 45, 18e visite)
Au fur et à mesure, j'ai marqué plusieurs des pages, propulsée par l'envie de saisir l'instant sur mon petit enregistreur mp3, de les offrir à mon amie poète, avec le même enthousiasme qui m'aurait habité si j'avais découvert une nouvelle partition. Interprète disposant d'un nouveau registre, d'un nouvel instrument, j'ai repris certains segments. La fatigue qui s'installait doucement a sans doute teinté la lecture que j'en ai faite, comme lorsque l'on laisse les doigts caresser un thème aimé une fois le dernier invité rentré chez lui, avec juste un fil de nostalgie.
« on n’entre pas dans le désir / on l’observe » (p. 47, 19e visite)
Les souvenirs finissent toujours par s'estomper, mais pourtant, depuis presque un mois, le récit de ces rencontres, avec les œuvres, avec l'homme (vision sublimée ou relation incarnée, peu importe), avec elle-même, avec le langage, m'habite encore, de façon ténue, en filigrane, en contrepoint, m'a permis d'apprivoiser certaines évidences. J'ai rapporté le livre à la bibliothèque avec une légère réticence, consciente qu'il aurait été injuste de priver un autre lecteur, une autre lectrice, en me disant aussi qu'il se nicherait bientôt sur mon étagère de poésie, que je l'offrirais à d'autres aussi.

vendredi 25 octobre 2013

365 passants Et 65 qui resteront

Nous l’avons tous fait à un moment ou l’autre; isoler un inconnu dans un wagon de métro, une salle d’attente, une file à l’épicerie, l’examiner subrepticement et lui inventer un destin. Nous ne saurons jamais si notre imagination plus ou moins fertile aura évoqué une part même infime de réalité ou si, de façon parallèle, cet homme, cette femme, n’était pas en train de nous imaginer autrement. Pendant un an, Frédérique Dubé a croqué sur le vif des passants : 365 poèmes pour autant de vies, déposés sur un blogue. Elle a ensuite mis ces destins à plat, en a extrait 65, les a retravaillés, autant d’instants volés qui ont fini par se glisser dans ce très bel objet, sur papier glacé, paru aux Éditions d’art Le Sabord.
Tous les textes ne sont pas d’égal intérêt. Cela vient sans doute de l’attention que nous aurions nous-mêmes posés sur ces êtres extraits de la masse. Ne sommes-nous pas destinés à réagir plus viscéralement aux portraits de ceux qui auraient attiré notre regard? L’auteure se révèle particulièrement efficace dans les portraits tendres, par exemple celui de cette fillette (8 juillet), une nièce peut-être : « elle s’est endormie / une petite robe fleurie atterrie sur le lit / de fines boucles déposées sur l’oreiller / et une aile froissée / immobilité du vide d’une chambre respirant encore l’innocence des papillons ». Elle sait aussi extraire en quelques vers la douleur d’une situation insoutenable –  « elle aurait voulu vivre une autre vie que la sienne / aurait voulu être un homme être un ilà temps plein / à temps engrossé » (24 octobre) – et faire le don de la parole à tous ces oubliés : «  elle s’était effacée elle-même ainsi que sa vie / avait écrit ses moments de grâce / les avait copiés sur du papier carbone / avait archivé le tout » (30 novembre).
La langue de Frédérique Dubé se décline en général de façon fluide, mais on bute ici et là sur des allitérations si travaillées qu’elles sonnent faux (« la chute chuchote cherche le creux du vide du tout qui ne se pose nulle part »), aspérités que l’auteure gommera sans doute dans un deuxième opus. Force indéniable, le recueil se lit aussi bien qu’il se dit, peut se feuilleter comme un cahier d’esquisses, mais aussi comme une peinture d’époque. Au fond, ne sommes-nous pas tous en attente d’être vus, écoutés, devinés?
« lui là-bas il était prêt / son imperméable sur le dos / son corps espérait qu’on le raconte / des regards par intermittence / jetés aux regrets / et aux nombreux attachements / il m’exprimait sa gratitude / de l’épier calmement / ses bottines s’effaçaient progressivement / de mon champ de vision / opacité s’estompant sur la trace des ombres » (11 mars)

lundi 30 septembre 2013

Inscrire la poésie dans le quotidien

Plusieurs me diront qu'ils ne lisent pas de poésie. Peut-être se sentent-ils intimidés, ont-il peur de ne pas tout comprendre, de ne pas savoir comment réagir? Pourtant, la poésie ne se décrypte pas, elle se ressent. Bien sûr, nous avons tous un souvenir plus ou moins heureux des séances d'analyse réalisées jadis, alors que les professeurs nous forçaient à distendre le propos à son maximum pour y déceler figures de style, allitérations, répétitions, mots-valises et autres. Certains auront aussi peut-être peiné à mémoriser L'albatros, Le vaisseau d'or, Le dormeur du val... Si ces textes avaient été appris réellement « par cœur », avec une mémoire venant du cœur,  la donne aurait sans aucun doute été autre.

La poésie a été écrite pour dire autrement, bouleverser, déranger, faire pleurer, mais surtout pour s'incarner dans le réel, être entendue. Quand on laisse ses yeux courir sur une page, on ne résout que la moitié de l'équation posée par le poème. Il faut l'écouter pour percevoir la respiration que l'auteur a souhaité y donner, réaliser physiquement comment certains vers ne peuvent s'enchaîner, qu'ils ont besoin de résonner d'abord - jamais d'être raisonnés -, avant d'être balayés par une assonance, un oxymore.

Présenté devant une salle bondée toute la fin de semaine à la 5e Salle, Poésie, sandwichs et autres soirs qui penchent nous rappelle que la poésie demeure un geste qui doit s'inscrire dans le quotidien, que les gens ont besoin d'y communier de temps en temps, si pas tous les mois, toutes les semaines. J'ai rarement été témoin d'une écoute aussi attentive, que ce soit au concert ou au théâtre. Personne ne bronchait, mais tous étaient visiblement fascinés par ce qu'ils entendaient. Plusieurs ont d'ailleurs accepté l'invitation des participants de venir avaler un petit sandwich « pas de croûte » ou de prendre un verre de punch, arrosé d'un trait généreux d'alcool après la représentation. 

Comment refuser un tel breuvage quand il vous est offert par la grande Patricia Nollin, qui m'a prouvé en quelques phrases que l'Ulysse de James Joyce n'était certes pas aussi indigeste que je l'avais cru et qui a réussi à transformer La soupe aux poireaux de Marguerite Duras en moment de réflexion sur la vie? Comment ne pas vouloir serrer dans ses bras Simon Lacroix et Yves Morin qui ont offert une relecture mémorable à tout point de vue de la Troisième Gnossienne de Satie? Comment ne pas ouvrir dès le retour Rimbaud, ce poète que j'avais eu tant de peine à apprivoiser en cours de littérature à l'université, après avoir entendu Céline Bonnier transcender son Bateau ivre? Comment ne pas sentir sa gorge se nouer quand Jean-François Casabonne déclame Je voudrais pas crever de Vian, frémir après Dieu merci ce n'est pas moi d'Evelyne de la Chenelière ou N'aie pas peur maman de Robin Aubert, applaudir l'association Patrice Desbiens/Koriass dans Le vent de Sudbury, pleurer pendant qu'Éric Robidoux lit Je t'écris de Gaston Miron, avant de danser un extrait de La pornographie des âmes de Dave St-Pierre avec Clara Furey?


(le projet, dans une mouture antérieure)



***

À l'aller, j'avais pris soin de glisser dans mon sac Coït de Chantal Neveu, un recueil brillant, ludique, musical par la façon dont il s'articule, se démultiplie, se découvre de façon presque insidieuse, qu'on le lise à l'horizontale ou à la verticale. Après tout, quand un lien fort s'établit entre deux êtres, ne devrait-il pas permettre au corps, au cœur  à la tête et à l'âme de s'aligner en un même axe, une même asymptote?


je ne vois pas / le la / des pulses / internes / des colonnes d'air / des réflexes / des volumes sonores / des aberrations / séparée de l'instrument / les notes / de programme / ne disent rien de cela / des mesures / des nombres / des variations toniques percussives / des équivalences électroniques / des lignes rythmiques / une percée / sforzando / là / oui / c'est cellulaire / ce que cela rend possible / une immense ouverture / une séquence / ample / délicatesse moléculaire / descrescendo / ce n'est pas la musique


Une façon tout en délicatesse, en force retenue, de clore ce très beau mois de septembre au Québec... Merci à Karine d'avoir de nouveau proposé ce challenge!

samedi 7 septembre 2013

Poésie québécoise

Le 7 du mois déjà et je n'ai toujours pas mis de billet en ligne pour le défi Québec en septembre de Karine. Le pire, c'est que depuis le début du mois, je n'ai lu que du québécois ou presque, j'ai assisté à des lectures à de pièces québécoises, mais la tornade Rentrée a frappé si fort que j'ai omis d'aller faire un petit coucou chez Karine, histoire de prendre le pouls, de partager quelques lectures... de relever le défi, quoi!

Pour prouver ma bonne volonté, un triplé poésie québécoise parce que, oui, notre poésie se porte bien, qu'elle a bien peu à envier à celle des cousins par-delà la grande mare, qu'elle se décline de tant de façons différentes, chaque voix se révélant unique, mais reconnaissable.

Si dans Sans toi je n'aurais pas regardé si haut, Denise Desautels nous proposait une balade dans un parc La Fontaine autant réel que sublimé, dans Ce désir toujours nous propose un abécédaire de création, de réflexion, qui nous permet aussi bien de rentrer dans la « chambre à soi  » de la poète que dans celle de l'amoureuse. On retrouve le Fils comme la meilleure amie, trop tôt décédée (K.), le Père, la mère (Ô), l'amoureux (Gilles), mais aussi des réflexions sur l'écriture (Bibliothèque et Écrire particulièrement), sur le labyrinthe des miroirs intérieurs, sur la sculpture, le toucher, la réconciliation. L'objet pourrait s'avérer hétéroclite; pourtant, partout, on reconnaît le souffle unique de la poète, son regard si particulier sur le quotidien, sur l'abstraction du geste d'écriture.
« J’écris, comme tu dis que tu peins, répétant, bafouillant, avec une main qui s’obstine à raconter des bribes d’histoires venues de loin, enfouies sous tant de renoncements; une main qui marque et rature chaque surface polie, qui vrille la terre, villes et cimetières, jusqu’à ce qu’une hirondelle en jaillisse. Car ce qu’il y a de mouvement au creux de cette paume gauche s’appelle un espoir. » 

Registre aussi en demi-teintes pour Martine Audet, redécouverte alors que j'arpentais la Rue de la poésie il y a deux semaines. Dans Le ciel n'est qu'un détour à brûler, d'abord exposition présentée à la Maison de la culture Plateau Mont-Royal au printemps 2009, on la découvre à la fois comme poète et photographe - presque plasticienne. Sous son regard, prennent vie des feuilles blanches, sur lesquelles on devine des mots, froissées, déchirées, auxquelles se superposent parfois des touches de couleurs. On aurait pu considérer les assemblages comme des natures mortes. Plutôt, on y décèle volumes, reliefs, ombres, on y devine le geste créateur, pulsation essentielle au milieu des paysages parfois désertiques des courts poèmes juxtaposés, entre haïkus et aphorismes.
« De courtes pauses / entre les morts / gonflent la poitrine / comme des neiges / comme un regret / des fictions »
ou encore
« D’humides pavanes / peut-être les plus fiers chevaux / l’éphémère occupe le rêve / d’un visage aimé / le poème – il est vrai – / se conserve plus longtemps »  
Rien de suranné dans La sueur des airs climatisés du très prolifique Simon Boulerice, dramaturge, romancier, acteur, danseur... Ici, l'été est brûlant, les premiers amours laissent pantois. On rêve, mais on rit aussi. On découvre l'autre, au quotidien, sans tambour ni trompettes, sans ponctuation ni majuscules. 
« je veux courir vers la furie de mon enfance / avec toi dans les jambes /et de l’automne dans le vent »
Les corps s'emballent, se cherchent, se retrouvent, on délaisse les matières étudiées pendant l'année pour apprivoiser une toute autre géographie, on rêve d'évasions, sans lourdeur, sans rancœur.
«Nous faisons des projets de carrière / nous deviendrons producteurs de films XXX /des films complets / avec de l'amour mêlé au désir /des films de tendresse / avec des érections naturelles et des filles heureuses /des filles qui se sentent en sécurité / qui ont envie d'être là / dans ces bras-là /
des filles avec des seins normaux /des bouches normales / des gars capables de dire je t'aime / avant d'éjaculer »



lundi 12 août 2013

Mes premières Correspondances

Les Correspondances d'Eastman en étaient à leur 11e édition cette année. J'en avais beaucoup entendu parler, notamment à travers Venise, ambassadrice hors pair de l'événement, mais le calendrier de vacances m'avait empêchée jusqu'à samedi de découvrir l'événement.

Topinambulle et moi n'avons pas fréquenté les chambres d'écriture installées un peu partout sur le site, mais nous avons néanmoins pu tâter le pouls des différents ancrages du festival. Première surprise: l'événement respire encore. J'avais craint que sa popularité donne l'impression d'un troupeau se déplaçant d'un point à l'autre. Pas du tout! Grâce à la navette, on pouvait aussi bien participer aux Cafés littéraires à la nouvellement installée Terrasse Québécor (à côté du Cabaret d'Eastman) que fouiner à la tente Archambault, découvrir quelques performances inusitées au Chapiteau MAtv ou jeter un coup d'oeil au Salon des artisans. Nous avons malheureusement raté l'exposition « Rouge comme un printemps » du photoreporter Jacques Nadeau à la bibliothèque.

Nous avions décidé de nous offrir un triplé: trois cafés littéraires abordant tour à tour l'univers du théâtre (une passion commune), de la transmission de la parole (notamment poétique) et des blogues (un sujet que nous maîtrisions également toutes les deux).

Sébastien Diaz et Michel-Marc Bouchard (Photo: Lucie Renaud)
Le grand entretien avec Michel Marc Bouchard restera un événement qui s'inscrira dans les mémoires. En conversation avec un Sébastien Diaz particulièrement bien préparé, le dramaturge a aussi bien évoqué la genèse de son envie de dire (prolongement naturel de soirées où les conteuses captivaient les autres membres de la famille) que son rapport à la région, à l'homosexualité (« A-t-on jamais affirmé que Roméo et Juliette était une grande pièce hétérosexuelle? », a-t-il relevé avec raison) ou son processus de travail, qui s'échelonne en moyenne sur une période de deux ans.

Photo: Lucie Renaud
La comédienne Bianca Gervais a lu avec une belle intensité quatre extraits ciblés de pièces de Bouchard, portrait protéiforme de cet univers si particulier. On a ainsi pu plonger dans Les manuscrits du déluge (sur la petite mémoire, accumulation des histoires que chacun accumule), Le voyage du couronnement (un troublant pamphlet jeté à la tête du gouvernement canadien, qui nous a caché les détails du débarquement de Dieppe), Tom à la ferme (sur le vol du deuil, adapté au cinéma par Xavier Dolan, film présenté à la Mostra de Venise, dont la sortie est prévue cet automne) et Christine, la reine garçon (sa dernière pièce montée au TNM, d'une beauté à couper le souffle).

Bianca Gervais (Photo: Lucie Renaud)
Difficile ensuite de se vider entièrement la tête et le cœur pour apprécier à sa juste mesure « L'héritage de la parole », une conversation plutôt complice entre l'animateur Tristan Malavoy-Racine, la dramaturge Évelyne de la Chenelière et le chanteur Thomas Hellman (papa depuis deux semaines). Il aura été question de poésie, particulièrement de celle de Roland Giguère, décédé il y a presque 10 ans (le 17 août 2003), mais aussi du rôle des passeurs, qu'ils soient professeurs, traducteurs, parents, amis. Une professeure à la retraite a d'ailleurs livré un témoignage particulièrement émouvant, avouant qu'au cours de sa carrière, elle avait constamment mis dans les mains des enfants des romans, des bandes dessinées, mais jamais de poésie. Elle se propose d'ailleurs d'en offrir lors de la prochaine campagne « La lecture en cadeau ».

Quelques instants avant le deuxième café, les trois participants, en compagnie de la présidente Francine Grégoire (Photo: Lucie Renaud)
Nous avons ensuite oscillé entre fou rire et moments de troublante intimité avec « Bla bla blogue », qui mettait en vedette Catherine Voyer-Léger (notamment ancienne rédactrice en chef de La Recrue du mois), blogueuse assumée, particulièrement active sur les médias sociaux, et Caroline Allard, mieux connue sous le nom de Mère indigne. Les deux jeunes femmes ont notamment réfléchi sur la différence entre anecdote et expérience, sur le positionnement délicat de la frontière entre intime et extime (Caroline Allard a d'ailleurs souligné qu'à un certain moment, elle regardait sa famille vivre avec l’œil de l'entomologiste, espérant pouvoir en extraire du « matériel »), sur la reconnaissance du lectorat, mais aussi sur le danger d'y céder entièrement.

Catherine Voyer-Léger et Caroline Allard (photo: Lucie Renaud)
À la question « Y retournerons-nous? », je réponds: « Assurément!»

jeudi 8 août 2013

Sans toi, je n'aurais pas regardé si haut

« Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux. » (Marcel Proust)

Le parc La Fontaine, une flâneuse, les saisons qui passent. On plonge dans le recueil de Denise Desautels en espérant peut-être reconnaître des lieux, une rangée d'arbres, les Leçons singulières de Michel Goulet, le plan d'eau, mais on réalise rapidement que le propos est ailleurs, que le texte se décline plutôt comme une série d'instants non pas volés, mais plutôt conservés précieusement dans la boîte à souvenirs, que le lieu vaguement mythique, traversé tant de fois au fil des ans, reste le cœur, le poumon de la poète, qu'il lui a servi aussi bien de témoin que de confident, de miroir que de révélateur, conjuguant - conjurant - passé et présent.

Sans toi, je n'aurais pas regardé si haut se lit comme une lettre au fils, lui qui n'a pas toujours pu - ou voulu - accepter la part plus sombre des textes de sa mère.
 « Déjà, petit adverbe dangereux, forcément incompatible avec le doute indispensable à l’espoir d’un étonnement. D’un futur qui fait écrire. La part lisse du déjà dit ne laissant aucune place à l’autre, la dynamique, la vertigineuse, celle qui soulève urgence et panique, et te concerne, quoi que tu en penses, malgré le ça ne me regarde pas qui de temps en temps me fixe, surgi du fond de ton regard. » 

Il se veut surtout un hommage au lieu qui a vu grandir l'auteure, au fil des ans, des coups bas de la vie (elle revient notamment sur la départ précipité de son amie chère, évoqué dans Tombeau de Lou), ainsi qu'aux auteurs lus à l'ombre d'un arbre, avec le clapotis de l'étang dans les oreilles, en jetant un coup d’œil plus ou moins distrait à la faune. 

« Je me souviens de m’être arrêtée quelque part le long de la piste cyclable pour lire les premières pages de Miniatures, balles perdues et autres désordres [de Monique Deland]; de m’être demandé si on pouvait survivre à ce qui nous hante. Tant de brasiers qui n’en finissent plus de brûler en nous. »
Le hasard - mais il n'y a pas de hasard - a voulu que je mette les pieds au Parc La Fontaine à trois reprises déjà cet été, après l'avoir négligé pendant plus d'un an, avec des amis de passage d'abord, mais aussi avec les membres du club de lecture il y a quelques jours, que j'ai retrouvés dans le très bel espace La Fontaine. J'étais encore imprégnée de ma lecture du recueil et, quand j'ai croisé les chaises de Michel Goulet, j'ai eu l'impression un instant de mêler mes pas rapides à ceux sans doute plus contemplatifs, de Denise Desautels. J'ai entendu de nouveau ce violoncelliste qui, il y a deux ans, jouait les Suites de Bach, en communion totale avec les lieux. Je me suis revue, les pieds dans l'eau, à rire avec un ami alors qu'un chien faisait la course avec les canards. Sur la terrasse, j'ai eu l'impression une seconde de l'y voir, vêtements foncés, petites lunettes rondes, avant de me laisser happer par la beauté solaire d'une femme à la chevelure rousse, en train de lire un livre de John Cage.

Les quelques photos incluses dans le recueil se sont superposées à ce que je voyais, aux espaces verts envahis par les marcheurs, les coureurs, un cours d'aérobie, à l'effervescence des conversations autour de la table sur le thème du voyage. J'ai réalisé qu'il était rare au fond qu'un recueil de poésie s'inscrive aussi naturellement dans le quotidien, le prolonge, le fasse résonner. Je sais que j'y reviendrai, que je me plongerai aussi dans les auteurs cités, que je chercherai à retrouver la voix si particulière de l'auteure ailleurs, autrement.

« Absolument rien à vider. À part mon cœur. Dont l'écriture - petit geste de survie devant le pouvoir disproportionné des monstres - s'est chargée, du moins en partie, se charge encore. Écriture que je souhaiterais tant - ça viendra peut-être - incendiaire à son tour. Dévastatrice. »

dimanche 23 juin 2013

Chien de fusil

Elle était l'une des deux invitées de l'émission de juin réalisée en collaboration avec CKCU
Alexie Morin  signe un très beau premier recueil, dans lequel la nature, mais aussi l'exclusion jouent un rôle essentiel. On y entend les craquements des arbres, le tumulte des cours d'eau, le bouillonnement intérieur. Quelques citations en partage...

« Il attend des mots qui dépassent la pensée, l’assaillent et forcent leur chemin hors de lui, loin, en paroles si importantes qu’il se laisserait démembrer, arracher les doigts, les dents, sinon ça ne vaut pas le coup. »

« Nous volons. Notre ombre glisse sur la terre comme une coulée de lave. Notre ombre s’agrandit et recouvre la terre de sa guérison. Je regarde en même temps les arbres morts et les toitures trouées. Nous volons. Nous recouvrons le ciel d’amour et de mort. Sur la terre s’étend l’ombre de sa guérison. »

« Ça cesse comme ça a commencé. Je supporte un autre jour avec toi, mais je n'y arriverai plus très longtemps, on ne peut rester si près d'une telle magie sans se laisser contaminer, ça fait trop peur et je ne veux pas mourir. »

lundi 6 mai 2013

Ouvrir le 21e siècle - 80 poètes québécois et français

La revue Moebius s'unit aux Cahiers du Sens pour proposer une anthologie de poésie d'aujourd'hui. Pas question ici d'établir un panthéon des intouchables, mais d'offrir un portrait vivant, en mouvement, de voix qui, tant ici que de l'autre côté de la grande mare, ont publié au moins un recueil entre 2000 et 2010. Les éditeurs précisent: « Loin de nous donc la tentation de verser dans l'antho-nostalgie; nous pencherions plutôt ud côté d'une antho-énergie (de anthos, fleur, et lein, choisir), car pratiquer des choix provoque de la turbulence. »

Véritable pont érigé entre deux cultures qui s'expriment en français, le florilège propose de découvrir 40 poètes québécois et autant de français. Connaissons-nous la poésie d'ici? Celle de là-bas? Les Québécois sauront-ils nommer quatre ou cinq poètes français qui écrivent aujourd'hui? Troublant constat. Alors que, dans la première section, consacrée à la poésie québécoise, tous sauf deux ou trois noms m'étaient connus (je ne veux pas dire pour autant que je connaissais la poésie de tous les autres de façon intime), dans la deuxième section, eh bien, euh... j'avais eu vent de... trois noms! Pourtant, je bouquine régulièrement dans la section « poésie » de ma librairie indépendante préférée et j'avais adoré me balader il y a quelques années au Marché de la poésie à Paris (j'avais déjà ramené quelques titres dans mes valises)...

Un constat? Les auteurs ne manipulent pas leur langue commune de la même façon. Même s'il s'avère futile de tenter d'établir un dénominateur commun entre quarante voix poétiques, simplement parce qu'elles habitent un même territoire, il faut tout de même admettre que la poésie française reste plus proche des maîtres des 19e et 20e siècles, alors que la poésie québécoise semble chercher avant tout à s'en affranchir. Pas besoin d'une grande étude sociologique pour comprendre pourquoi...

Quelques coups de cœur à partager avec vous, peut-être, les poèmes en prose de Claudine Bertrand par exemple:
« Chaque jour j'écris des phrases avant que le désert reprenne du terrain. des mots traversent ma langue avant d'aller au sommeil, se jettent sur la page fougueuse. Ils me devancent, se passent de moi et se lassent... d'une main je tente de tracer péniblement des signes qui disparaissent aussitôt apparus. »
ou encore la façon dont Nicole Brossard aborde le rôle du poète:
« de toute manière au-delà de l'inexplicable / tu traverseras le comment des verbes / la sensation recto verso de l'être / avec des habitudes et des métaphores / une vraie respiration »
ou celle d'Anthony Phelps:
« Souvent je laisse flotter le poème / comme un enfant son bateau de papier / ou le porte à mon oreille / pour retrouver les chants lointains d'un certain lieu. / Que de cris / de confidences  tronquées de projets déréglés. / Les mots s'envolent / s'habillent de couleurs chagrines / mais ta main rythme leur dessin / ramenant l'équilibre. »

Du côté français, j'ai beaucoup aimé le souffle et le rythme du poème Le temps d'aimer de Guy Allix, et les Poèmes lyriques de Didier Ayres, inspirés par des musiques, comme celui-ci, en écoutant des polonaises.
« Le poème est impossible / Car il porte la pluie / Et déjà dans la vareuse du printemps / Qui sonne la part obscure du feu / Comme le cercle / Et l'anneau de simplicité / Nous sommes conduits par le chariot de l'enfant / Et le vieux coutil de l'ouvrière. »

La musicienne en moi n'a pu que céder aux charmes de l'Oratorio no 2, trois mouvements de Gérard Pfister et du Bartók de Christophe Dauphin.
« Ton regard / Partition des comètes aux insignes de chiens / Ta colonne vertébrale / Violoncelle d'un horizon rattrapé par ses rides »
Un livre que je ne rangerai pas trop loin, que j'ouvrirai au hasard, encore et encore...