dimanche 30 janvier 2011

Simplement Manny

Né en Pologne, ayant passé son enfance à Winnipeg, avant de poursuivre ses études à New York, en musique et en littérature française, mari de la pianiste japonaise Yoko Nozaki, Emanuel Ax pouvait être considéré citoyen du monde bien avant que le terme se retrouve sur toutes les lèvres. Pour lui, un artiste se doit d’intégrer origines, cultures et vécus et réussir à transmettre cet amalgame au public. Si l’interprète compte parmi les invités réguliers de l’Orchestre symphonique de Montréal, on ne l’a pas entendu en récital ici depuis 1976, deux ans à peine après qu’il soit devenu le lauréat du premier Concours international Arthur Rubinstein. Incapable de trancher entre les deux, récital ou concert, il considère les expériences complémentaires. « Je pense que la musique pour piano est la chose la plus excitante du monde, explique-t-il lors d’une entrevue téléphonique, et elle représente un défi bien particulier, constitué à la fois d’une peur terrible combinée à la décharge d’être seul sur scène. Bien sûr, nous avons l’habitude de répéter seuls, mais quand vous êtes sur scène avec un orchestre, vous êtes avec plusieurs amis, une conversation s’établit avec vos collègues. »

Je me suis entretenue il y a quelques semaines avec ce pianiste pour lequel j'éprouve beaucoup de respect, surnommé affectueusement dans le milieu « Manny ». Vous pouvez lire cet article en couverture du numéro de février de La Scena Musicale. Dans le même numéro, je parle également du pianiste John Newmark, l'un des plus grands accompagnateurs (pianistes collaborateurs, dirions-nous aujourd'hui) du 20e siècle, qui a notamment créé, à l'initiative de Wilfrid Pelletier, le premier cours d'accompagnement du Conservatoire de musique de Montréal.

Si vous me cherchez dans les prochains jours, vous pourriez fort bien me trouver... Cet après-midi, je serai au Gala des Prix Opus (les « Oscars » de la musique classique québécoise), demain soir à l'Opéra de Montréal (qui présente Werther de Massenet) et mardi soir au Conservatoire pour un concert des plus inusités. En effet, sous la direction artistique de Véronique Lacroix, l’Ensemble contemporain de Montréal (ECM+) propose une traversée imaginaire qui met la flûte en vedette avec son programme « D’un océan à l’autre ». On pourra notamment y entendre l’Ensemble de flûtes Alizé et un chœur de jeunes flûtistes, dans des œuvres des compositeurs canadiens Kati Agócs, Christopher Butterfield, Gordon Fitzell et Katia Makdissi-Warren. Cela tombe bien, j'ai un petit faible pour la flûte... Une occasion d'entendre la musique d'ici et d'aujourd'hui... ici et aujourd'hui!

vendredi 28 janvier 2011

Le bruit que fait la mort en tombant

Un jour fatal, un accident de la route lui ravit sa sœur. Que peut faire un auteur en de telles circonstances? Chercher à apprivoiser l'absence avec des mots. 
 « Cent fois, en pensée, j'ai glissé dans le ravin, emporté malgré moi dans un gouffre inventé par un appel irrésistible. Ce besoin irraisonné de savoir ta frayeur, de vivre avec toi ce moment horrible qui a précédé ta mort. Une attirance qui n'était pas du désespoir. Seulement ce besoin de sentir, de savoir. » (p. 71)
Guy Lalancette propose un récit déconstruit, dans lequel on ne saura au final pas grand chose de cette sœur tant aimée, ce qui empêche le lecteur de devenir voyeur. Il préfère revivre des instants volés, des émotions diffuses, des rires partagés, transformant ce qui aurait pu n'être que travail de mémoire en catharsis, tant pour l'auteur que le lecteur qui, au détour d'une page, d'une allusion, d'un sourire teinté de tristesse, retrouve ses propres absents, et pense à tous ces autres destins broyés par la fatalité, comme l'évoque l'auteur dans le chapitre « Bien sûr, il y a d'autres morts », un florilège d'esquisses poignantes qui hantent l'esprit.
« Je ne peux pas toutes les nommer, mais je sais que toutes ont fait du bruit dans le silence qu'elles ont laissé en tombant. » 

La langue reste délicate, ouvragée, souvent poétique, invite par moments à la lecture à haute voix. À savourer à petites doses, parce que, parfois, il est nécessaire de s'arrêter un instant et de se souvenir.

mercredi 26 janvier 2011

Sur mesure

Les professeurs qui utilisent la même méthode pour tous leurs élèves m'effraient. Je comprends certes que, lorsqu'on donne depuis 10 ans un cours de maths et que, vraisemblablement 1+1=2 (certains philosophes ont tenté de prouver le contraire, mais peu importe), on peut vivre sur ses réserves et, oui, pourquoi pas, proposer le même devoir trois, voire six années de suite. Par contre, quand on a devant soi un aspirant pianiste, je crois qu'il est impossible de concevoir que tous, en deuxième année de cursus, devront jouer le petit menuet de Petzold en sol majeur (faussement attribué à Bach). Nous disposons d'un répertoire quasi infini, dont nous n'aurons jamais fait le tour, alors, comment peut-on considérer s'embourber volontairement dans de telles ornières?

J'ai cette année dans ma classe beaucoup de jeunes débutants (entre 5 et 7 ans). Oui, cela exige des trésors d'invention pour assoir le plus jeune (« Quoi, tu veux que je recommence? Mais on vient de le jouer deux fois! Non, je veux pas! » ), de persuasion pour faire lire l'autre (qui a pris bien des mauvais plis en une année et se fie à son oreille ou sinon aux chiffres sur la partition), d'attention surtout, pour être certaine que l'édifice que nous construisons ne s'écroulera pas dans deux mois ou cinq ans - et ce, sans savoir si l'élève poursuivra ou non. Cela prend une certaine volonté (une volonté certaine même) pour viser l'excellence, un terme malheureusement galvaudé de nos jours.

Je ne suis pas une de ces profs tortionnaires (vous voyez le stéréotype, certain âge, cheveux gris, chignons, visage de bois) et donnerais plutôt l'impression contraire, mais j'ai beaucoup de difficulté à accepter les gens qui ne vont pas au bout de leurs limites et ce, peu importe celles-ci. J'ai quelques élèves doués que je peux pousser au maximum (« Tu me travailles les sections A à F pour la prochaine fois »), d'autres plus lents que j'encadre plutôt (« Je ne te sens pas très à l'aise; revoyons tout ça !»), un pur-sang un peu fou qui apprend à la vitesse de la lumière mais se rebiffe dès que je lui parle de discipline (« Oui, je comprends bien que tu es un interprète, mais cela ne t'empêche de respecter le texte et le compositeur! », un imaginatif qui a toujours des histoires incroyables à me raconter (« C'est super, tout ça, mais là, on joue ta pièce, d'accord? »). Il y a évidemment tous les autres. Il faut savoir être à l'écoute, comprendre ce dont l'élève a besoin, puiser dans son savoir (et idéalement une vaste bibliothèque de partitions) et proposer en conséquence. Il faut surtout refuser l'immobilisme et le statu quoi. Pourquoi ai-je l'impression que 99 % de la population se moquerait de moi si je leur lançais cette phrase dans une soirée mondaine? Peu importe. Il faut pouvoir assumer ses convictions.

lundi 24 janvier 2011

Tous les matins du monde

Peut-être parce que je sais que le livre a été adapté au cinéma (film que je n'ai toujours pas vu après toutes ces années, haro sur moi!), mais rarement autant d'images et de musique ne m'auront envahie à la lecture d'un roman. Transparence des textures, délicatesse des lignes mélodiques, aucun doute ici, Quignard connait la musique.

En partage, une citation

« - Pourquoi ne publiez-vous pas les airs que vous jouez?
- Oh! mes enfants, je ne compose pas! Je n'ai jamais rien écrit. Ce sont des offrandes d'eau, des lentilles d 'eau, de l'armoise, des petites chenilles vivantes que j'invente parfois en me souvenant d'un nom ou des plaisirs.
- Mais où est la musique dans vos lentilles et vos chenilles?
- Quand je tire mon archet, c'est un petit morceau de mon cœur vivant que je déchire. Ce que je fais, ce n'est que la discipline d'une où aucun jour n'est férié. J'accomplis mon destin. »

et un court extrait du film, alors qu'il joue en rêvant à son épouse décédée.

samedi 22 janvier 2011

Tom à la ferme

Il y a souvent quelque chose d'émouvant quand on assiste à l'une des premières représentations d'une nouvelle pièce, qui donne parfois l'impression que le texte n'est pas encore entièrement assumé, que le propos s'articule de façon différente chaque soir, que l'on est face à un objet essentiellement imparfait, avec ce que cela peut avoir à la fois d'émouvant et d'énervant. Ici, comme souvent avec le dramaturge Michel Marc Bouchard, le propos est d'une densité incroyable et une violence sublimée jamais totalement absente de la trame narrative.

Tom à la ferme aborde de façon fascinante la notion de mensonge. Doit-on apprendre à mentir quand notre réalité souhaite être tue selon d'autres? Tom vient de perdre son amant, fauché par un accident de motocyclette. Il se rend donc dans la famille du défunt pour assister aux obsèques. Là-bas, personne ne sait qu'il existe. La mère, envahie par des relents de catholicisme mystique (remarquable Lise Roy, à la fois fragile et lucide) possède une photo truquée, dans laquelle son fils enlace et embrasse Helen (en fait Sarah, une collègue de travail). Déchiré entre son homophobie et la douleur d'avoir perdu un frère, Francis (Eric Bruneau, terrifiant et ravageur, dans tous les sens du terme) savait quant à lui la confrontation inévitable.

L'auteur nous propose alors une rhumba à l'équilibre des plus instables, qui mêle pulsions et violence, tendresse et déni. Pour accepter de plonger dans cet univers, il faut toutefois accepter que nous sommes au théâtre, que les choses improbables peuvent s'y produire, devenir complices du deus ex machina. Selon moi, voilà le grain de sable de cet engrenage qui aurait pu sinon être redoutable d'efficacité. Quand, d'entrée de jeu, Tom multiplie les apartés, on a de la difficulté à s'accrocher. (Le procédé permettra néanmoins un des moments les plus forts de la pièce, alors qu'on « entend » Tom réfléchir à voix haute sur ce qu'il voit et ressent à l'église.) Il faut aussi accepter l'inacceptable. Pourquoi Tom (Alexandre Landry, troublant, mais dont le jeu est parfois forcé) ne fuit-il pas cette ferme malsaine, dès la première confrontation brutale avec Francis?

Néanmoins, quelques jours après, le propos continue de m'habiter, certains échanges me reviennent. Inutile de prétendre ici à l'indifférence. Je retiendrai également l'écoute particulièrement respectueuse du public, visiblement suspendu au texte et secoué par le propos.

Une entrevue avec auteur et metteur en scène...

jeudi 20 janvier 2011

À qui la faute?

Le titre m'avait intriguée lors de sa sortie, mais pas nécessairement assez pour faire un détour en librairie. Il faut croire qu'il aura aussi interpellé ma mère, qui me l'a offert pour Noël. Dans de telles conditions, difficile de résister plus longtemps...

J'ai lu il y a quelques années La sonate à Kreutzer de Tolstoï (un cadeau de Noël - décidément - d'une de mes étudiantes) et me souviens combien j'avais été tiraillée entre la beauté du style et la rudesse du propos. On ferme le livre en se disant qu'il est difficile de prétendre que le féminisme n'a rien changé à nos vies. Il semblerait bien que Sophie Tolstoï, bien évidemment première lectrice du grand homme, ait ressenti un inconfort semblable, alors qu'elle recopiait de larges passages - sinon l'entièreté - du texte avant de le confier à l'éditeur.

Elle décide donc d'offrir la contrepartie du récit de son mari (présenté ici pour la première fois en traduction française), opposant à la bestialité de l'amour charnel de la Sonate à Kreutzer un texte dans lequel elle aborde plutôt les aspirations disons moins incarnées de la femme, à travers le personnage d'Anna, une jeune artiste qui, par amour, lie son destin à celui du prince Prozorski, qui écrit des textes philosophiques.  Plus âgé qu'elle, il a bien sûr vécu et donc connu de nombreuses aventures et, en digne représentant du genre, il continue bien évidemment de « garder l'œil ouvert », ce qui la torture de jalousie. (Difficile d'être plus transparent ici.) D'abord déchirée, elle finit par se faire une raison et trouve un exutoire auprès de ses enfants... jusqu'à ce qu'elle fasse la rencontre d'un vieil ami de son mari, Bekhmetiev, avec lequel elle entretient non pas une aventure extra-conjugale sulfureuse, mais bien plutôt un amour platonique qui favorise échanges, réflexions et même rires partagés avec les enfants.

« La femme n'aime pour de bon qu'une seule fois. Elle chérit son amour, elle le préserve en attendant l'occasion de l'offrir. Et une fois qu'elle l'a accordé, elle veille sur lui et le place au-dessus de tout, fermant les yeux sur les défauts de celui qui en bénéficie. La répétition de ce sentiment germe toujours sur l'ancien, c'est la reprise d'un vieil idéal, et lorsqu'il arrive qu'une femme mariée aime un autre homme, c'est presque toujours le mari qui est fautif: il n'a pu satisfaire les exigences poétiques d'une nature jeune et pure, les a brisées, ne proposant en échange que l'aspect le plus trivial du mariage. Et malheur si un autre vient occuper la place vide que le mari n'a su combler, car c'est toujours le même - premier et unique - amour idéalisé qui se reporte sur son rival. » (p. 168-169)

Si le texte ne manque certes pas de souffle, il reste surtout fascinant comme témoignage d'une femme dont le talent romanesque aurait pu s'épanouir entièrement, si elle n'avait vécu à l'ombre d'un génie. Comme Anna, Sophie Tolstoï assumera son choix jusqu'au bout, et de lire ce roman à deux niveaux (ce qu'on appellerait aujourd'hui le filtre de l'autofiction) ne peut que laisser un goût douceâtre en bouche.

À noter: l'éditeur propose en deuxième partie une nouvelle traduction de La lettre à Kreutzer, qui prend une dimension encore plus troublante.

lundi 17 janvier 2011

La petite et le vieux

Hélène a trois sœurs, une mère qui en laisse parfois passer mais ponctue son discours de « C'é toute », un père professeur vaguement désabusé. Elle accumule les petits boulots malgré son jeune âge. (Au début du livre, elle a huit ans mais en admet plutôt dix.) Elle préfère qu'on l'appelle Joe, la féminité étant pour elle plus une tare qu'une qualité. Ce n'est pas pour rien que son idole est Lady Oscar, capitaine de la garde rapprochée de Marie-Antoinette.Si un tel résumé peut donner l'impression qu'il ne se passe presque rien dans ce premier roman de Marie-Renée Lavoie, ce serait avoir tout faux: le texte est d'une densité remarquable mais surtout empreint d'une grande tendresse.

Dès les premières pages, on s'attache à Joe, on aime découvrir son quartier à travers le regard de cette enfant qui, déjà, en a vu d'autres, mais, surtout, est ouverte aux rencontres, aux échanges, aux expériences, et rêve au quotidien. Qu'elle échange avec Roger, le voisin vaguement ronchon mais attachant qui attend plus ou moins patiemment de mourir, qu'elle discute littérature avec son père (on a sur le champ envie de découvrir ou redécouvrir Le vieil homme et la mer d'Hemingway), qu'elle s'indigne contre les injustices sociales ou qu'elle vibre tout simplement en suivant les aventures de son héroïne de dessins animés, on a l'impression d'y être, témoin silencieux et pourtant non passif.

Un peu comme Tremblay décrit le Plateau d'hier, Lavoie nous plonge dans le Limoilou des années 1980, alors que des désinstitutionnalisés arpentent les rues du quartier, cherchent des repères, réapprennent à vivre sans encadrement. Au fil des aventures (et mésaventures) de Joe, on sourit, on frémit, on s'interroge, complètement envoutés par la plume habile de l'auteure qui réussit à créer l'illusion d'un monde d'enfant dans une langue qui refuse pourtant d'être appauvrie.
« Elle ne pouvait pas comprendre qu'il est nécessaire quelquefois d'arranger les histoires, de leur donner un tour un peu différent, parce que si on laisse toujours la réalité s'imposer tout entière, sans nuances, sans coup de crayon, la mer n'est que de l'eau salée et les sauveurs d'enfants se pointent en retard. » (p. 124) 

On referme le livre, se demandant quelle femme Joe serait maintenant devenue. On s'inquiète une seconde à peine, en se disant que, bien sûr, l'émerveillement doit encore faire partie de sa vie...