dimanche 29 avril 2012

La musique de concert comme véhicule de l’autofiction

Je passe en coup de vent, après deux jours intenses de colloque autour de l'autofiction francophone, la soirée d'ouverture du Festival Vues d'Afrique (je vous reviens là-dessus bientôt) et avant de jouer au guide touristique avec quelques-uns des participants du dit colloque aujourd'hui.

Si j'ai souffert quelques jours du syndrome de l'imposteur (mais dans quelle galère me suis-je embarquée, au milieu de tous ces surspécialistes de l'autofiction?), j'ai accepté que je connaissais mon sujet et que j'étais par nature contre les chapelles fermées et les étiquettes. Personne ne m'en a tenu rigueur, je pense, au contraire, et plusieurs ont semblé penser que j'étais une bouffée d'air frais au milieu de tous ces ergotages.

Ma communication sera retravaillée dans les prochaines semaines pour publication dans une revue universitaire, mais je partage néanmoins mon introduction. Les intéressés peuvent communiquer directement avec moi pour le texte complet.

« Je me suis rendu compte très vite que l’écriture satisfaisait en moi une vieille tentation de composer. Quand je parviens à articuler une phrase de façon satisfaisante, le plaisir est comparable à celui du compositeur. En ce sens, l’écriture est pour moi le prolongement d’une activité musicale inaboutie », expliquait le romancier Christian Gailly en 2007 dans Télérama. « Comme il serait limité, l’art qui ne disposerait pour traduire les états d’âme, ni de mots, ni de signes, mais des seuls sons! », soutenait pourtant, plus de 150 ans plus tôt, le compositeur Robert Schumann.

C’est après avoir lu avec un certain agacement K. 622 du premier – l’œuvre de Mozart évoquée dans le titre n’y jouant au final qu’un rôle symbolique – et m’être retrouvée au piano avec les Fantasiestücke du second que j’ai réalisé que la musique de concert se révélait pour certains compositeurs – dont Schumann – l’ultime véhicule permettant de transcender une certaine perception de la réalité, de multiplier les jeux de miroirs, de se mettre en jeu sans se mettre entièrement en lumière, de brouiller les pistes de lecture, d’offrir à l’auditeur une vision fragmentée, fragmentaire, du soi, qui ne se révèle souvent qu’après une fréquentation assidue d’une œuvre en particulier ou même d’un corpus.

Mais jusqu’où le compositeur peut-il aller dans ce dévoilement du soi, jusqu’où peut-il pousser le paradoxe? La musique, comme l’avance le philosophe Démétrius Platon Sémélas (1884-1924), « n’adore [-t-elle pas] les contrastes tout autant qu'elle abhorre les contraires »? Le langage musical dit classique ne possède-t-il pas tous les outils pour s’envelopper d’un certain mystère, convaincre sans que l’auditeur n’ait entièrement réalisé la puissance de la démonstration, émouvoir sans réserve quand la littérature faillit? Pascal Quignard avance dans Abîmes : « Les écrivains écrivent en noir et blanc »; la palette sonore n’est-elle pas plus à même de tout dire, en toute impudeur, en toute impunité?

Théodule Ribot, dans La psychologie des sentiments, n’a pas hésité à affirmer :
« Quel est le plus émotionnel de tous les arts ? La musique […] Aucun art n’a une puissance de pénétration plus profonde, aucun ne peut traduire des nuances si ténues de sentiment qu’elles échappent à tout autre mode d’expression […] la musique agit comme une brûlure, comme le chaud, le froid ou un contact caressant. »

vendredi 27 avril 2012

La critique

« La critique rapetisse; soupçonner amenuise, diminue et ratatine; la dénonciation comprime, exprime le citron sur l’huître dont il rétrécit la tunique; opiniâtre, le débat paraît aiguiser l’intelligence comme on affine une lame, mais cette pointe fine assassine. Cette petitesse tue. Dans ces boyaux resserrés, la pensée inventive n’a plus les mains libres ni les coudées franches; étouffée, elle peut en mourir. La critique accompagne la haine comme sa jumelle, la louange dilate comme la joie. Louer m’élargit, magnifier me magnifie. Parmi cette expansion aérienne, volante et joueuse, la pensée peut découvrir. Secret de l’art d’inventer : la dilatation de la joie. »

Michel Serres, Musique

mercredi 25 avril 2012

La musique selon Michel Serres


« Je dois commencer par vous faire un aveu : je suis un compositeur raté, explique Michel Serres en entrevue dans le Télérama du 13 juillet 2011. J’ai été un pianiste passable, j’ai beaucoup fréquenté les œuvres, les compositeurs et les interprètes, mais j’ai très tôt compris que la musique n’était pas ma vie. il faut parfois savoir accepter ses limites et sa propre insignifiance dans certains domaines. En revanche, elle est toujours restée au cœur de ma vie. Quand j’ai une idée, elle me vient toujours en musique et en mélodie. L’écrivain que je suis devenu se plie toujours à la magie des mots, au rythme de la phrase, à la fête du langage. Souvenez-vous de Flaubert et de son fameux "gueuloir", quand il vociférait à pleine voix le texte qu’il venait d’écrire pour en éprouver la qualité acoustique, la beauté et la perfection sonore. Le style d’un auteur, c’est toujours de la musique : une partition manquée. »
Après une telle mise en contexte, j'avais hâte de lire Musique de Michel Serres. Peut-être trop. Le philosophe propose trois contes, trois métaphores, pour expliquer non pas la musique elle-même, mais sa naissance, alors qu'elle s'extrait d'un big bang initial, « bruit » originel. Dans un premier segment, il aborde le mythe d'Orphée, avant de revenir sur ses premiers contacts avec la musique, puis d'aborder le sujet d'un point de vue biblique. Le Magnificat chanté par la Vierge, traité par de nombreux compositeurs, ne serait-il pas le chant formateur de notre société? Voilà du moins la conviction qu'il entretient.

Malgré la pertinence de certaines des prémisses évoquées, j'ai eu l'impression de rester en marge du propos, d'avoir été témoin d'une lecture analytique, mathématique (l'auteur transforme d'ailleurs à un moment les cellules musicales en algorithmes). L'auteur décortique, argumente, propose des pistes,  revisite certains mythes, certes, plonge dans quelques souvenirs, mais cela reste terriblement froid, distancié, clinique, élitiste. 

Difficile de croire en parcourant ces pages (qui comptent plusieurs segments magnifiquement rédigés) que l'auteur a déjà abordé la musique comme interprète (fût-ce à un niveau intermédiaire). J'aurais plutôt souhaité une évocation de l'intérieur, organique,qui se serait alors rapprochée de la vision que j'entretiens de ce langage universel. « Musique, délivre- nous de la douleur. Musique, délivre la joie de nos émotions. »

dimanche 22 avril 2012

Alvin Ailey American Dance Theater

Je connais la compagnie depuis l'université, alors que je m'étais inscrite à un cours de danse moderne qui se donnait en plein centre-ville de Philadelphie. Je voyais les danseurs pour la cinquième fois sur scène hier, et pourtant, aucun sentiment de lassitude, même si la compagnie a présenté, comme souvent, Revelations, son œuvre phare, en clôture de programme. En entendant les voix riches des chœurs gospel, tout m'est revenu d'un seul coup, en une bouffée, souvenir puissant et doux à la fois.



Le programme jouait la carte de la polyvalence et comprenait, outre Revelations (créé en 1960), quatre numéros aux esthétiques entièrement différentes. Streams, aux lignes épurées, un des rares ballets d'Ailey sans argument m'a semblé curieusement daté (le ballet a été chorégraphié en 1970). Les trois chorégraphies de Robert Battle, directeur artistique de la compagnie depuis juillet 2011, étaient d'un tout autre acabit. In/Side, bouleversant solo sur une chanson Wild is the Wind de Nina Simone, se voulait en opposition à Takademe, solo ludique et athlétique transposant les sonorités de la langue indienne devenues onomatopées en gestes et déstructurant les rythmes de la danse Kathak (du sanscrit qui signifie « raconter une histoire »).

 

Pour six danseurs, porté par les sonorités viscérales des Tambours du Bronx et inspiré des années d'études des arts martiaux du chorégraphe, The Hunt jouait ensuite la carte de la virilité pure, entre brutalité, peur, défi, compagnonnage.


















La compagnie a certes démontré encore une fois que, plus de 50 ans après sa fondation, elle n'avait pas pris une seule ride. Dans ce monde de produits culturels jetables, cela relève de l'exploit.

jeudi 19 avril 2012

Le Schumann d'Anderszewski

Le pianiste est en année sabbatique, mais était néanmoins présent lors de la remise des BBC Music Magazine Awards la semaine dernière, alors que son magnifique album Schumann se méritait non pas un mais deux prix: meilleur album instrumental choix du public et prix du jury toutes catégories confondues. « Je suis passionné par la musique de Schumann, a-t-il expliqué; je suis heureux d'avoir pu communiquer ma passion à travers ce CD et reconnaissant qu'il ait été si admirablement reçu. »

Alors qu'il s'apprêtait en entrer en studio pour enregistrer cet album sur lequel on peut entendre des lectures inspirées de l'Humoreske, des Gesänge der Frühe (Chants de l'aube) et des rarement données Studien für den Pedalflügel, il confiait en février 2010 au quotidien suisse Le Temps, qui lui demande quelle image il entretient du compositeur:
« Je le vois comme un être d’une extrême sensibilité, avec en même temps un côté bourgeois bon père de famille. Très méthodique dans son travail, méticuleux jusqu’à la maniaquerie. Schumann est pour moi très allemand (bien plus que Brahms), il en a le côté fou, poétique, idéaliste. Il y a dans sa musique un fond presque religieux. C’est un protestant, à l’inverse de Chopin, le Polonais aristocrate et catholique. Aussi frénétique et déséquilibrée soit la musique de Schumann, avec toutes ses déformations rythmiques, ses faux bonds, ses coups de pied, j’y entends des réminiscences de choral luthérien. »
On peut aussi l'entendre ici sur le sujet dans ce documentaire de la télévision polonaise.

mercredi 18 avril 2012

Les heures silencieuses

Dans son premier roman, Les heures silencieuses, Gaëlle Josse esquisse à petites touches la vie sublimée du personnage féminin d'un tableau d'Emmanuel De Witte, peinte de dos, devant son épinette. À travers des phrases presque murmurées, Magdalena se révèle. Fille et femme d'administrateur de la compagnie néerlandaise des Indes orientales, elle parle de son enfance, de son quotidien, du métier des hommes de sa vie (qu'elle conseille), des enfants qui, parfois, nous sont enlevés par la maladie. Elle nous parle aussi de ses doutes amoureux, de ses blessures qu'elle tente de colmater en s'assoyant seule à l'instrument ou en accompagnant ses filles lors de soirées.
« Lors de l'après-dînée, nous avons l'habitude de réunir quelques amis, amateurs de nos concerts familiaux. Ce sont des moments qui réjouissent mon cœur. Lorsque je me surprends à rêver, c'est d'une existence tissée de ces seuls moments, où chacun semble s'accorder à lui-même, comme à son entourage, avec la plus grande  justesse, et n'éprouver pour le monde qu'indulgence, et affection. »
Au fil des pages, cette petite musique de fin d'après-midi, ces parcelles de vie, s'immisce en nous, de façon peut-être moins organique que dans Nos vies désaccordées, mais avec une délicatesse indéniable, comme ces ornements subtils que les compositeurs baroques intégraient à leurs pages pour clavier.
«... je suis accommodée aux défauts de mon épinette, et mes doigts y trouvent seuls leur place. Elle est ma mémoire et ma voix, c'est auprès d'elle qu'il m'importait d'être représentée. »
Aucun doute dans mon esprit, à la place de Magdalena, j'aurais fait de même... 


lundi 16 avril 2012

Histoires sans Dieu

« On racontera cette histoire à satiété. Puis, comme toujours, on se fera un devoir de l’oublier. » Des millénaires après sa rédaction, la Bible continue d’être lue par des millions. Si certains la consultent pour s’élever vers un idéal spirituel, il faut sans doute accepter que ces textes demeurent aujourd’hui pertinents non seulement parce qu’ils s’inscrivent au cœur même de grandes religions monothéistes, mais aussi qu’ils transmettent des histoires qui continuent de  nous toucher,  qui se rapprochent de notre vécu, de celui de notre famille, de nos amis. Karine Rosso l’a très bien saisi et revisite ici avec conviction certains personnages bibliques, en un tout au souffle cohérent.

Loin de la formule gratuite crainte au départ (qui aurait pu alourdir le propos plutôt que le porter), elle propose au lecteur des personnages étoffés, denses, qui restent en mémoire une fois la dernière page tournée. On rencontre par exemple Ève cédant aux avances de la drogue mais continuant de tenter le narrateur, Caïn en enfant hanté par l’absence de son double, Ruth apprivoisant l’exil, Sara racontant l’infertilité de l’intérieur ou Elle, devenue statue de sel, sans doute le texte le plus chargé poétiquement… « Elle vivant près de la mer ou, du moins, elle aimait le penser. À un endroit du fleuve Saint-Laurent où l’eau commence à peine à se saler pour séduire l’océan. À la frontière entre deux univers; une frontière qui, comme l’aube, réunit toutes les dualités du monde. »

Était-il nécessaire de conserver les prénoms des personnages originaux pour que l’on saisisse l’universalité du propos? Je ne crois pas. Le lecteur averti (surtout aidé de l’exergue) aurait reconnu le passage biblique ayant servi d’inspiration; les autres auraient librement plongé dans l’histoire.  Cela reste au fond une réserve minime, qui ne m’empêchera aucunement de souhaiter lire le prochain ouvrage de l’auteure.