vendredi 29 août 2014

Dramaturgies en dialogue: découvrir autrement les deux rives du fleuve Congo

Après une première incursion en Afrique l’année dernière, qui avait permis de voyager notamment au Burkina Faso (avec deux pièces d’Aristide Tarnagda) et au Togo (inoubliable À petites pierres de Gustave Akakpo), Dramaturgies en dialogue mettait en lumière les esthétiques complémentaires du Congo-Brazzaville et de la République démocratique du Congo.
Présenté en lecture pour la première fois à Avignon en 2013, Et les moustiques sont des fruits à pépin… de Fiston Mwanza Mujila se révèle une œuvre dense, volontiers jubilatoire, dans laquelle l’absurde et l’humour noir se côtoient avec une dextérité incontestable. On découvre une famille particulière, dans laquelle le père (Alexis Martin, véritablement en feu ce soir-là) cite Marx à tour de bras et vénère Staline, alors que la mère (Marie Michaud, qui ne se laisse pas damner le pion) réplique par des versets de la Bible. Entre les deux, un fils plus que lassé par cette constante joute verbale tente de s’extraire d’une certaine médiocrité, mais finira par devenir victime de leur cupidité.
À force d’être dégoupillés à tout propos, les mots se trouvent presque dénués de sens, posture renforcée par le transistor (rôle de soutien défendu avec brio par Dominique Leclerc) qui crache des réclames ineptes, nous entretient de la vie sexuelle des requins bleus ou diffuse de la propagande. « Paraît-il que les mots sont passibles de peine de mort. » Impossible ici de ne pas évoquer Gauvreau, même si les univers apparaissent plus complémentaires que gémellaires, notamment grâce à l’introduction dans la pièce de Mwanza Mujila d’un deuxième dialogue de sourds, cette fois entre le chœur des Créatures de merde (incarné avec conviction par Christiane Pasquier) et celui des Politiciens et officiers du 32e jour (Jean-François Blanchard, lui aussi impeccable). Avec une verve non dénuée d’une réelle poésie, Mwanza Mujila pose un regard critique, mais néanmoins tendre, sur son pays qui peine à s’accepter.
Pour lire le reste de mon compte rendu, passez chez Jeu...

jeudi 28 août 2014

Le poème est...

« Déplacer une virgule change le poème. Le genre est un bon terreau pour la névrose de la perfection. Je passe des éternités à ôter un mot, pour le remettre, pour l’ôter de nouveau. Finir un poème, c’est faire son deuil des variantes. » (p. 32) 

« Le poème est icône. Le poème est oiseau. Le poème est fruit. La poésie a de particulier qu’elle peut se définir par n’importe quoi, pour autant que le lecteur ait la compétence de faire parler la définition. » (p. 57)


Michael Delisle, Le feu de mon père

mercredi 27 août 2014

Sur le fil

(article rédigé dans le cadre de ma résidence de cirque en juillet)

À l’ère du numérique, de l’instantané, alors que le bombardement d’images parasite l’imaginaire, est-il encore possible de s’évader d’un quotidien souvent trop prosaïque? Quel rôle peut jouer le cirque? Doit-il simplement divertir, éblouir? Un fil narratif est-il nécessaire – ou même souhaitable? Si oui, doit-on nécessairement y superposer, en deuxième narration, de façon presque insidieuse, une trame sonore? Chaque compagnie avancera des réponses différentes à ces questions, autant d’approches complémentaires qui rejoindront le spectateur à plus d’un niveau.

Une syntaxe en évolution

Comme ses influences directes ou indirectes – les jeux antiques romains, les bateleurs et les troubadours du Moyen Âge –, les premières représentations de cirque de Philip Astley ne s’appuyaient pas sur une narrativité linéaire pour rejoindre le public. Si pantomimes et numéros de voltige se liaient aux numéros équestres, il ne s’agissait pas ici de raconter une histoire, mais bien de mettre sur pied une soirée équilibrée, qui mettrait en lumière les prouesses des artistes, mais surtout créerait un certain niveau d’attente et de fascination. Porté par les roulements de tambour ou une diatribe, le badaud veut être confronté à l’inusité. Quand, un demi-siècle plus tard, on choisit d’ajouter le domptage des animaux et des pantomimes à grand déploiement – par exemple « Les lions de Myore », segment mis sur pied en 1831 par les frères Franconi pour Henri Martin –, on continuera de privilégier un discours fragmenté, ponctué d’une série d’apex successifs, habilement calibrés.

Dans les années 1970, le cirque s’essouffle. Peut-être était-il nécessaire qu’il passe à deux doigts de devenir obsolète pour connaître une véritable renaissance avec le nouveau cirque, mais aussi la mise sur pied d’écoles agréées et l’appropriation de la forme par les artistes du monde de théâtre, permettant l’exploration de nouvelles dramaturgies. Les prouesses sont remplacées par un discours cohérent et une conceptualisation du propos. Un certain réalisme et une réflexion sociale sont incorporés aux productions, ainsi qu’une ligne narrative servant de guide.

Si l’on préfère aujourd’hui parler de cirque contemporain ou « de création », il faut surtout remarquer combien les frontières entre les genres deviennent floues, le spectacle de cirque ressemblant très souvent à la performance, au cabaret ou à la danse contemporaine.

samedi 23 août 2014

Small Talk: les mots pour le dire

Après avoir traité des manifestations de la place Tiananmen dans Je pense à Yu, Carole Fréchette aborde un univers entièrement différent avec Small Talk, créée cet été à Bussang (dans les Vosges) par le Théâtre du Peuple.
Deux contraintes pour la dramaturge : écrire une pièce pour de nombreux personnages (plus d’une vingtaine de rôles secondaires, le théâtre réunissant sur scène acteurs amateurs et professionnels) et la nécessité que celle-ci se termine à l’extérieur, le mur du fond de ce théâtre  s’ouvrant sur la forêt. Une telle commande aurait pu crisper le style d’un auteur, mais c’est sans compter la maîtrise de l’intrigue et du langage de Carole Fréchette.
Small Talk traite d’incommunicabilité – ou du moins de la difficulté que plusieurs ressentent à communiquer. Dépassée par les codes les plus élémentaires de la conversation badine, Justine peine à échanger avec ses collègues de bureau aussi bien qu’avec des inconnus. « Je suis pas timide, je sais pas ce qu’il faut dire. C’est pas la même chose », répètera-t-elle à plusieurs reprises. Consciente de sa difficulté à s’intégrer, de sa propension au soliloque, elle suit des cours de conversation en ligne, assiste à des ateliers. « Moi, je veux m’incorporer, comme les œufs, jusqu’à ce que la pâte soit lisse et sans grumeaux », expliquera-t-elle à Reine, sa mère.
Vous pouvez lire le reste de ma critique sur le site de Jeu...
Cette lecture était présentée dans le cadre de Dramaturgies en dialogue, qui se tient jusqu'à mercredi prochain inclusivement. Aucun doute, ça sent la rentrée culturelle!

mercredi 20 août 2014

Forêt contraire

J'avais beaucoup aimé La poupée de Kokoschka, premier roman d'Hélène Frédérick repris au printemps chez Héliotrope, attendais que son second, Forêt contraire, croise ma route (ou la recroise, car je l'ai manipulé plusieurs fois en librairie avant de céder).


À première vue, on pourrait avoir l'impression que les deux titres n'ont rien à voir et pourtant. Plus on avance dans Forêt contraire et plus on réalise que ces deux titres ne pouvaient qu'avoir été écrits par une même auteure, à la voix identifiable. Ils traitent tous les deux à un niveau ou à un autre d'identité (celle que l'on se forge soi-même), de féminité (prolongement direct de la réflexion sur l'identité), mais aussi de jeux de masque. Alors que, dans La poupée de Kokoschka, la costumière de théâtre Hermine entretient un curieux chassé-croisé avec le peintre Oska Kokoschka à travers des lettres volontiers ambiguës, dans Forêt contraire, la narratrice (dont on ne saura jamais le vrai nom) tentera d'articuler son passé autrement, notamment à travers des séances de jeu masqué (ici aussi, aux contours parfois flous) avec André, son voisin dans la forêt d'Inverness, jadis comédien, bienfaiteur aux motifs pas toujours désintéressés.
« Je pense aux hommes et aux femmes exigus, tiens, aux obtus, aux sans-angles, aux œillères, aux gens lisses, aux fantômes, aux absents dont il est si difficile de se défaire parce qu’ils ont pris les contours impalpables d’un nuage, les vaporeux, donc, ceux qui n’offrent aucune prise. »
L'écriture d'Hélène Frédérick s'est certes affinée. Alors que son premier roman (peut-être par sa nature biographique) misait sur certaines ruptures de ton (qui demandait au lecteur de s'accrocher), ici, tout semble étrangement fluide, naturel, organique même. De la même façon que l'on découvrirait une forêt inconnue, en étapes, on entre dans la psyché de celle qui deviendra Sophie (prénom que lui donnera André) d'abord avec réserve, puis mû par une réelle volonté de mieux comprendre cette jeune femme de 28 ans, entretenant un fascinant dialogue entre celle (ou celles?) qu'elle était avant, alors qu'elle accumulait les contrats peu payants à Paris.
« J’essaie de ne pas trop penser à elle – ce moi du passé. Oublier qu’on nous résume, partout tout le temps, à a des colonnes de chiffres et à leurs résultats. »
Sans doute parce qu'elle est elle-même déracinée (née au Québec, elle vit à Paris), l'auteure sait transmettre cette impression troublante de ne plus appartenir ni au sol natal sans jamais avoir pu entièrement s'enraciner dans le terreau adoptif. Elle possède surtout ce petit je ne sais quoi qui lui permet d'établir une complicité réelle avec le lecteur. Je continuerai assurément de la lire.
« Ce n’est pas le cœur c’est Je qui bat, je bats à petits coups réguliers, et je m’interroge : qu’arrive-t-on à glisser de si puissant dans un personnage fictif qu’il se mette à susciter en nous un désir de chair? On manipule l’argile de l’absence depuis si longtemps qu’on en obtient les formes d’un homme s’agitant, changeant, plus vivant qu’un homme. » 
En complément, une très belle entrevue de Guylaine Massoutre avec l'auteure, parue dans Le Devoir en mars dernier.

lundi 18 août 2014

Saccades

Onze nouvelles, onze destins. Autant de personnages que l’on croise au moment où tout bascule, à cette seconde précise où on pourra ensuite dire qu’il y a eu un « avant » et un « après ». Que celui-ci donne les résultats escomptés importe peu au fond. Il faut savoir saisir l’instant de déséquilibre pour ce qu’il est, un synonyme de mouvement, qui peut mener aussi bien à l’effondrement qu’à une libération.

D’entrée de jeu, la table est mise. Avec « Le sacrifice », on passe en quelques lignes de l’autre côté du décor, dans la tête d’un cuisinier excentrique qui cherche « la » recette, « le » concept qui lui permettra de clouer le bec à tous ceux qui auraient pu douter de lui. La chute s’avérera fatale. Difficile ensuite de ne pas se crisper en lisant « Le cinquième commandement », une micronouvelle d’une rare puissance qui réussit à jeter un regard différent sur un sujet que l’on croyait épuisé. Après ces coups de massue, « Ménage à trois » fera presque sourire, parce que l’on comprend dès le départ que la situation condamnée d’avance.

L’enfance est au cœur de nombreuses nouvelles de Saccades : « Le cinquième commandement », « Luc-sur-mer » (dans laquelle l’eau n’apporte aucun réconfort), « Vertige » (sise dans une église), « Chez les loups » (cruelle relecture du Petit chaperon rouge), « Salut, La Saline » (peut-être la plus délicate du lot). Pourtant, chez Maude Poissant, il n’est jamais question d’une enfance aux couleurs pastelles. L’ombre reste indissociable la lumière, l’innocence condamnée dès le début sans doute à être perdue. On grandit par à-coups, on comprend par soubresauts, qu’on l’accepte ou non.


Même si les onze personnages ne se seraient vraisemblablement jamais croisés dans un monde « réel », il faut admettre que l’auteure a réussi à unifier de façon presque souterraine ce recueil. On reconnaît déjà un ton, une marque de fabrique, mais surtout un souffle, que les phrases se résument à quelques mots ou deviennent paragraphe entier. Une voix qui continue de hanter l’imaginaire, plusieurs semaines après que le livre aura été refermé.  

Pour lire les avis des autres collaborateurs de La Recrue, passez ici...

samedi 16 août 2014

Save me

Parfois, il faut admirer la folie créatrice et l'utilisation intelligente de la technologie. Tourné en un seul plan-séquence (chapeau aux enfants, impeccables!), puis animé grâce à sept projecteurs numériques, le dernier vidéo d'Irma est soufflant.

Et puis, alors que l'automne semble (déjà) installé, que les annonces de décès se multiplient, on a envie de vouloir s'extraire de la réalité quelques instants, non?


IRMA / Save me from SUPERBIEN on Vimeo.