vendredi 28 août 2015

La terreur et le ravissement: Hubert Aquin

Hubert Aquin reste l'un de nos géants. Intellectuel, cinéaste, écrivain, penseur, au-delà des époques et de la mort, l'homme continue de troubler. René Gingras revient pour la seconde fois au créateur, particulièrement à travers ses premiers et derniers romans (Prochain épisode et Neige noire). À la lecture de ce texte hier, qui n'avait de pièce de théâtre que le nom, on ne peut que saisir toute la révérence que Gingras porte à son aîné, citant des passages ciblés (tant des romans que de certains essais), intégrant le fil narratif des deux romans à sa proposition, reprenant et se jouant de certains des thèmes chers de l'auteur. On ne peut qu'être fasciné par ce voyage au cœur même de l'univers d'Aquin, par une volonté d'aller plus loin dans la découverte de son oeuvre. Cela ne fait malheureusement pas une pièce de théâtre - du moins dans sa forme actuelle. On imaginerait plutôt une lecture théâtralisée, présentée peut-être dans le cadre du FIL

Étrangement, j'ai redécouvert l'univers d'Hubert Aquin à travers un film, Nuit no 1, dans lequel l'héroïne (Catherine de Léan) cite des passages de Prochain épisode à son amant d'un soir. Par effet d'entraînement - ou par fascination -, j'ai plongé dans le roman, dans l'édition originale de 1965 qui fait partie de ma bibliothèque depuis des années, livre annoté à la mine par une femme que je n'ai jamais connue, qui restera - comme Aquin au fond - un mythe entier. En sortant du Centre du Théâtre d'aujourd'hui hier soir, troublée une fois encore par ces mots aux résonances si particulière, je me suis dit qu'il me faudrait lire Neige noire et puis peut-être bien certains essais. Il faut parfois accepter les détours improbables de la vie...

jeudi 27 août 2015

10e édition du World Press Photo à Montréal

Dans un monde où nous sommes envahis d'images, relayées par diverses plateformes numériques de surcroît, le World Press Photo a-t-il encore sa place d'être? Sans aucun doute, car il faut bien admettre qu'il y a une énorme différence entre contempler en vitesse un cliché (ou dans certains cas détourner le regard, car certaines photos prises en zones de conflits sont insupportables) et prendre le temps d'examiner sa composition, lire ce que le photographe a cherché à capter et prendre vraiment le temps de la regarder.

Une grande humanité se détache d'ailleurs de plusieurs des photos lauréates cette année. On peut penser ici à ce bateau de migrants, photo prise quelques instants avant que ceux-ci ne soient rescapés, prises par Massimo Sestini (2e prix, catégorie Nouvelles générales)
Massimo Sestehni

ou encore à la photo gagnante du grand prix, toute en douceur, du Danois Mads Niessen qui nous montre avec délicatesse un couple homosexuel russe partageant un moment d’intimité. Aucun besoin ici de monter aux barricades; le message atteint le spectateur en plein cœur.
Mads Niessen
Fait d'armes inusité, le travail sensible du photographe français Jérôme Sessini (qui travaille pour la prestigieuse agence Magnum) s'est mérité les 1er et 2e prix dans la catégorie Actualités- Reportages. Cette photo d'une victime de la catastrophe aérienne du vol MH173 encore sanglée dans son siège (sans que l'on ne voit son visage) continuera d'habiter les imaginaires. Le photographe était d'ailleurs présent hier pour évoquer un peu son métier. Impossible de ne pas être troublé par la profonde tristesse de son regard témoin de tant de malheur et de cruauté.
Jérôme Sessini

Si certains clichés sont crus, d'autres se révèlent d'une insidieuse efficacité, comme ces traces laissées par des écolières enlevées au Nigeria de Glenn Gordon, cette photo prise par Ronghing Chen dans une usine de décorations de Noël, celle de cette mère éplorée de Fatimeh Behboudl qui, des années après la disparition de son fils, a enfin accès à une pièce de vêtements ou cette jeune femme accusée d'être une travailleuse de rue de Liu Sond,
Liu Sond


À l'étage, on ne voudra pas manquer l'exposition parallèle de Will Steacy, Deadline, un puissant reportage sur l'érosion de la presse écrite, à travers une série de photos prises dans les bureaux du Philadelphia Enquirer,

Jusqu'au 27 septembre à la Salle de la Commune du Marché Bonsecours.
L'exposition s'arrêtera aussi dans d'autres villes dont Paris et Toronto. Voir les dates ici...

mercredi 26 août 2015

Mythmaker ou de l'obscénité marchande

Il y a parfois de ces rencontres presque magiques, avec un auteur, une voix, un texte. Mythmaker ou de l'obscénité marchande est assurément de celles-là. Librement inspirée d'une nouvelle de Karen Blixen (adaptée au cinéma par Orson Welles), cette pièce de l'auteur Manuel Antonio Pereira (installé en Belgique depuis une vingtaine d'années) mise en lecture par Alice Rondard dans le cadre de Dramaturgies en dialogue s'articule autour du personnage de M. Clay, un requin de la pire espèce, exportateur de textile multimilliardaire de la Côte Est américaine, imbu de sa personne (admirablement transmis par Jacques Lavallée). « Dans votre indignation, je me suis taillé un manteau. »

Sans héritier, il ne reculera devant rien pour mettre lui-même en scène une histoire d'un soir entre un marin russe (Alex Bergeron, subtil) et une jeune femme d'une beauté sublime (Rachel Graton, entre fragilité et dépit), fille d'un de ses ex-employés ruiné. Bien évidemment, le tout se fera dans un environnement entièrement contrôlé, un trio d'internautes commentant le tout en direct, tout en évoquant brièvement certaines des difficultés liées à la notion même de l'amour et du couple dans ce siècle où l'on ne vit plus que pour les autres.

Avec une telle prémisse, Pereira aurait pu choisir de grossir inutilement le trait. Il n'en est rien. Grâce à une langue d'une musicalité indéniable, il se transforme en une Shéhérazade du 21e siècke, le texte oscillant entre conte de fées et pamphlet vitriolique, intemporalité et modernité. La belle et son marin réussiront-ils à s'échapper des rets de Clay? Accepteront-ils de jouer leur rôle jusqu'au bout, d'incarner le mythe? « Ce n'est pas une histoire, c'est ma vie, soulignera le marin. Je ne veux rien raconter, cela deviendrait une histoire justement. » Une affirmation certes en porte-à-faux des multiples « partages » que l'on retrouve sur les réseaux sociaux.

Un très beau texte, que l'on souhaite voir monté!

lundi 24 août 2015

Glenn Gould - Une vie à contretemps

Certains artistes continuent de hanter les mémoires bien après leur mort; Glenn Gould est assurément de ceux-là. Que l'on préfère la première ou la deuxième version de ses mythiques Variations Goldberg ou que ses tempi parfois rocambolesques vous laissent perplexes importe peu au final: on ne peut s'empêcher d'être fasciné par ce personnage bien plus grand que nature, ses manies, ses lubies, sa volonté d'établir un lien direct avec l'auditeur (qui aurait pu dans un monde idéal calibrer la moindre intention d'interprétation - on n'y est toujours pas, plus de 30 ans après la mort de Gould).

Sandrine Revel propose un très bel album, tout en demi-teintes, qui nous permet de plonger dans la vie de l'artiste, non pas de façon chronologique, mais en laissant les images et les événements venir à nous par vagues, un peu comme si nous devenions Gould et nous rappelions dans un demi-délire certains moments-clés de note vie.

Au début, on peut être déstabilisé par ce choix, puis on se plie volontiers au rythme, sans nécessairement espérer en apprendre plus sur le pianiste, compositeur et réalisateur canadien (de nombreuses biographies fouillées l'ont fait avant), mais pour le sentir autrement, de façon presque intuitive, épidermique même (les planches où l'on voit ses mains s'activer demeurent les plus envoûtantes), comme si nous étions dans un monde aux contours oniriques, que la musique nous traversait car, à travers ces pages, impossible de ne pas entendre Gould, de ne pas souhaiter revenir à ses enregistrements, particulièrement de Bach, mais aussi son audacieuse Solitude Trilogy, dans laquelle il nous offre un contrepoint d'un tout autre genre.

vendredi 21 août 2015

80 000 âmes vers Albany: un quintette d'acteurs renversant

L’ambiance était festive hier lors de la soirée d’ouverture de l’édition 2015 de Dramaturgies en dialogue, qui servait également de coup d’envoi aux célébrations entourant le 50e anniversaire du Centre des auteurs dramatiques. Ce n’est certes pas tous les soirs que cinq géants se retrouvent sur une même scène! Avant que Jacques Godin, Andrée Lachapelle, Albert Millaire, Monique Miller et Béatrice Picard prennent place derrière leurs lutrins, une ovation monstre avait été réservée à ces pionniers de ce que l’on appelait jadis le « théâtre canadien-français ».

Contrairement à plusieurs nouveaux diplômés du programme d’écriture de  l’École nationale de théâtre, Benjamin Pradet Jeune n’a pas joué la carte de l’autofiction dans cette première pièce, 80 000 âmes vers Albany. Elle s’articule en effet autour de cinq octogénaires. On s’attarde d’abord à leur quotidien, alors qu’ils échangent quelques banalités, procèdent à leur toilette, mangent des rôties, se moquent volontiers des propriétaires de la résidence, les Walker, arborant même les couronnes des maîtres des lieux, bien sûr un château (de Terrebonne). Les conversations en apparence sans importance permettent néanmoins d’aborder la question de la mémoire (celle que l’on perd comme celle, souvent plus éloignée, qui nous reste). « Tu te souviens de b’en trop d’affaires que tu t’inventes », avance Pierre Pierre (Albert Millaire, convaincant), un acteur sur le déclin qui montera pour la première fois sur les planches lors du spectacle de Noël de la résidence. Et puis, à l’arrivée de Colette d’Orange, fille de Mme Walker, le ton bascule et devient volontiers plus onirique. Nos cinq larrons feront en effet une fugue, à dos de chevaux blancs (!) afin d’assister à un mariage à Albany. « Un dernier voyage avant de rentrer », mais aussi un dernier voyage avant de partir pour un au-delà aux contours indéterminés. « J’fais tout ça pour pas pleurer », souligne Pierre Pierre.

Il y a de très beaux instants dans cette pièce de Pradet et certains débordent d’une indéniable poésie - « la forêt, c’est ma grosse boîte de nuit » par exemple. On s’attache aux personnages et une série de monologues bien intégrés feront la joie de leurs interprètes le moment venu : une touchante lettre d’amour d’Henri (transmise avec une retenue presque douloureuse par Jacques Godin) à sa chère Désirée (Monique Miller, le boute-en-train du quintette), la superposition de certains éléments du Petit chaperon rouge aux souvenirs de Gertrude (Béatrice Picard, d’une vivacité extraordinaire) ou le duo/duel entre Colette d’Orange et sa fille (Andrée Lachapelle, stupéfiante, épousant les deux rôles). On retrouve également de réelles longueurs dans cette mouture totalisant presque deux heures. Si hilarantes soient-elles (tous s’en donnaient à cœur joie), la scène du petit déjeuner de groupe et la partie de cartes s’éternisent inutilement (une seule des deux pourrait être maintenue au final) et certaines tirades auraient avantage à être élaguées. On voudra peut-être aussi ajouter une densité supplémentaire au personnage d’Henri qui ne prend forme qu’à la fin de la pièce.


Un auteur à surveiller!

jeudi 20 août 2015

Les mots

Certains manipulent les mots comme des pierres précieuses. Ils les polissent, amoureusement, langoureusement, pendant des heures, éliminant toute scorie d'une phrase, d'un mot, d'une syllabe, pour n'en garder que la pureté de l'émotion, l'essence, la quintessence de l'instant.

D'autres manient les mots comme des roches. Ils les jettent à la tête de ceux qui passent, confiants, accueillants. S'ils les travaillent, c'est pour les affûter comme des lances, pour qu'ils blessent, qu'ils transpercent, qu'ils laissent des cicatrices. Parfois, on assiste à de curieux duels de mots, de vers, véritable surenchère d'épithètes, de contre-sens, de non-sens. On ouvre la main et on compte les mots comme on comptait ses billes autrefois dans la cour de récré, comme on collectionnait les filles dans les soirées, en bombant le torse, en se moquant du plus frêle, en ne faisant pas de quartiers.

D'autres encore sont démunis face aux mots. Ils les accumulent, les collectionnent, les regroupent, par sonorités, par couleurs, par odeurs, par pays d'origine, mais ils ne savent jamais quoi en faire exactement. Du bout des doigts, ils les font tourner au fond de leurs poches; du bout des lèvres, ils les font tourner dans leur gorge. Un jour, sans raison, ils deviennent trop lourds, trop encombrants. Deux doigts puis toute la main s'aventurent dans le magma, devenu indistinct babillage. Ils sont déposés sur une improbable ardoise, journal intime, carnet ouvert aux quatre vents, recueil de poésie, pavé, cailloux semés derrière soi, pour retrouver sa route, pour mieux se perdre.

Au milieu du fouillis, notre regard s'arrête sur un, puis un autre. On les dépose au creux de notre main, les fait tournoyer un instant, en cherchant à se les approprier une seconde, une journée, une saison... avant de les polir, de les affûter, de les ignorer, de les oublier.

mercredi 19 août 2015

Entre littérature et musique


« Dieu, hésitant, se tourne vers moi et me demande de trancher : Angèle, entre les livres et la musique, que dois-je conserver? Je choisis les livres parce que sans lecture il n’y a plus de mémoire, plus d’accès à la connaissance, plus de magie, plus de tremplin vers de nouvelles expériences, de nouvelles écritures, de nouvel héritage. Pourtant, si la terre se dépossédait se  dépossédait de la musique, je crois qu’elle s’effondrerait de chagrin. »
Christine Eddie, Je suis là