mercredi 18 mai 2016

I love you, you're perfect now change

Ce titre improbable de comédie musicale roule off Broaway depuis 1997 et on comprend pourquoi. Dans un décor minimaliste (qui aurait pu être encore plus épuré, histoire de tirer profit de la scène tout en long du Segal), on nous offre une série de numéros bien ficelés qui permettent de vivre ou revivre certains moments clés d'une relation: du premier rendez-vous (une relecture hilarante alors que les principaux intéressés passent d'un seul coup du premier au cinquième rendez-vous) au veuvage, en passant par le mariage bien sûr. (On y retrouvera avec plaisir Always a Bride par exemple.) Il y a assurément quelque chose de bon enfant dans cette mouture montréalaise, volontiers nostalgique (cellulaires géants en prime) même si les histoires racontées restent tout aussi pertinentes (relations en lignes étant occultées, époque oblige). Un ballet amoureux, peu importe l'époque, reste toujours actuel.

Le quatuor de chanteurs se révèle impeccable et il faut admirer la façon dont Joe Dipiermo (livret) et Jimmy Roberts (musique) tirent profit d'un matériel simple, mais efficace. Ils sont soutenus ici par un simple trio piano, violon et basse, sous la direction de David Terriault sans que l'on se sente brimé par ce choix. Soulignons également les très beaux costumes de Louise Bourret, particulièrement inspirés.

Un parfum vintage qui nous laisse avec le sourire aux lèvres.
Photo: Andrée Lanthier

jeudi 12 mai 2016

Pôle Sud: pas la même magie

J'avais été séduite par le documentaire scénique Vrais mondel y a deux ans. Sans aucune réserve. Alors que je vois un nombre certain de spectacles chaque année et que, forcément, certains me laissent une impression plus floue, je me rappelas avec précision de plusieurs de ces rencontres plus grandes que nature, de cette complicité indéniable entre Anaïs Barbeau-Lavalette et ces « sujets » qui n'avaient rien d'ordinaire, de l'accompagnement musical en direct d'Émile Proulx-Cloutier.

La mouture proposée cette fois-ci, liée directement au quartier Centre-Sud (belle initiative d'ailleurs de l'Espace libre de chercher à s'ancrer de cette façon dans son quartier, notamment en offrant un tarif réduit aux résidents pour tous les spectacles de la saison) n'est étrangement pas de la même eau. La formule semble identique pourtant (l'idée d'intégrer des images du quartier de jadis, avant la construction de Radio-Canada, se révèle par exemple une brillante idée) et certaines tranches de vie poussent à la réflexion.

Ainsi, Jaqueline, l'effeuilleuse qui était l'un des premiers transsexuels du quartier, peut être perçu comme un écho de Jean-Guy, qui s'habille maintenant en femme (sauf quand il voit ses petits-enfants), croisé après le spectacle alors qu'il troquait les talons hauts pour des souliers plus confortables. On est fasciné par le travail de François qui a passé des années à traquer aux quatre coins du pays des taches de sang, charmé par le libraire du Chasseur de trésors, touché par le regard unique que pose Cybelle sur la vie malgré un passé que plusieurs qualifieraient de lourd.

Malgré cela, il y a quelque chose qui semble enrayé. Le lieu se révèle pourtant plus propice que la Cinquième salle aux confidences. On se sent au cœur même d'une communauté, indéniablement. Alors, d'où provient le malaise? Du regard posé lui-même? Du montage qui aurait eu avantage à être resserré? De l'impression de devenir voyeur? Pourtant, pas une seconde je n'ai ressenti cette impression il y a deux ans.

J'ai quitté les lieux avec une impression de rendez-vous manqué, alors que je ne demandait qu'à changer le regard que trop souvent nous posons sur notre monde.

mardi 10 mai 2016

Le petit livre des Ravalet : Revisiter ses classiques

Julien et Marguerite sont les enfants de Jean III de Ravalet, seigneur de Tourlaville, en Normandie. Cela aurait pu être une histoire banale de fratrie, mais leur complicité se mue en quelque chose qui les dépasse, qui pousse leur famille à les séparer et marier Marguerite à Jean Lefevre.

Vous pouvez en apprendre plus sur l’œuvre de John Rea qui s'inspire du Petit livre de Ravalet sur le blogue de JEU...  Le tout sera présenté lundi prochain le 16 mai à l'Usine C.

dimanche 1 mai 2016

887: je me souviens

Avec 887, son dernier spectacle présenté jusqu'au 8 juin au TNM (faites vite, il ne reste déjà que quelques billets), Robert Lepage propose un travail fascinant sur la mémoire, aussi bien individuelle que collective. Largement autobiographique (nul besoin ici de même tenter de franchir la frontière de l'autofiction), le one man show, porté par une équipe de collaborateurs vêtus de noir, véritables ex machina de la pièce, se décline comme un plaidoyer sur la nécessité de se souvenir.

Oui, il sera question de la famille Lepage, de ce bloc appartement de la rue Murray à Québec dans lesquels se côtoient vies parallèles et complémentaires. Fratrie, parents, grand-mère et voisins sont évoqués, mais ces tranches de vie servent d'ancrage à un propos qui va bien au-delà de l'anecdotique, le tout permettant de tracer le portrait oh combien essentiel d'une époque, révolution qui au fond n'avait de tranquille que le nom.  Que sont devenus les interrogations, les bouleversements sociétaires? Notre parole aseptisée a malheureusement oublié de se souvenir. (Rarement maxime s'est révélée aussi dépouillée de sens.)

Menant de façon implacable au redoutable Speak White de Michèle Lalonde (toujours aussi essentiel aujourd'hui qu'en 1970), la pièce est construite de façon magistrale, véhémence et nostalgie se succédant en une série de tableaux qui forcent le spectateur à s'interroger sur sa propre lecture de l'histoire (petite et grande).

Robert Lepage est l'un de nos plus grands créateurs et il serait futile de l'oublier. Après nous avoir offert un troublant portrait de Sade dans Quills il y a quelques semaines à peine, il marque de nouveau les imaginaires, refuse le statu quo et la langue de bois. Indéniablement, 887 fera assurément date.

mardi 19 avril 2016

Le Bach de Gould

Il y avait quelque chose de fascinant à retrouver après toutes ces années le Clavier bien tempéré de Gould. Une telle force dans l'interprétation, presque trop véhémente selon moi. Une impossibilité de se caler dans le texte de Bach d'une certaine façon, d'être condamné plus ou moins contre son gré à écouter du Gould. Pourtant, on ne sent pas cet envahissement quand on écoute les Goldberg, que ce soit la première ou la deuxième version (selon vos préférences).

En superposant la danse au Clavier bien tempéré (pourtant un texte dansant, surtout les préludes), je me suis retrouvée devant une série de questions esthétiques qui me confrontent avec ma propre interprétation du Clavier bien tempéré. Les certitudes sont faites pour être déboulonnées! Heureusement!

À écouter ici...

vendredi 15 avril 2016

Televizione: débordement

On voudrait aimer Televizione sans aucune restriction. Sébastien Dodge aborde de front des questions essentielles, à coups de phrases souvent assassinent héritées du slapstick. On y fait feu de tout bois: l'omniprésence de la télévision (et sa collection d'émissions plus insipides les unes que les autres), la désinvolture crasse de nos gouvernements, l'indifférence de tout un chacun, qu'il s'agisse de son voisin habite à quelques coins de rue ou à plusieurs milliers de kilomètres. (Qui se souvient encore de la seconde guerre italo-étiopienne?)

Malheureusement, trop c'est comme pas assez et on sort du Quat' Sous avec une impression d'attention dispersée, voire de coups d'épée dans l'eau. Impossible par exemple d'oublier la lourdeur gratuite du segment sur la beauté perdue de Gina (interminable) ou le caca nerveux de ce cher Mike qui ne sait plus comment attirer l'attention de ses anciens fidèles.

Mais impossible d'oublier le travail exceptionnel de la distribution, souvent jouissif. Le plaisir du théâtre à sa plus simple - et fascinante - expression. Louis-Olivier Mauffette campe un ancien militaire canadien parfait sous tout rapport, aux ouaip! retentissants. Marie-Ève Trudel dans le double rôle d'une Colombine frustrée de ne pas travailler et de Gina qui voit sa carrière péricliter la première ride venue, hérite d'une partition plus difficile à calibrer. On ne peut cependant qu'être soufflé par les performances électrisantes de Mathieu Gosselin (Benito et multiples rôles délirants) et surtout de David-Alexandre Després en Arlequin. Son jeu physique (qu'il a notamment pu travailler dans Kurios du Cirque du soleil) et l'ampleur de sa palette séduisent sans aucune réserve.

Cette pièce passera-t-elle à l'histoire, suscitera-t-elle une volonté de changer le monde? Non, malheureusement. Elle nous rappellera cependant que nous disposons ici d'une pépinière de talents qui ne demandent qu'à être exploités.

Jusqu'au 28 avril au Quat' Sous

mardi 12 avril 2016

Géographie de l'ordinaire

Ce premier recueil de Nicolas Lauzon m'a accompagné pendant des semaines. Je le glissais dans mon sac, histoire de glaner quelques vers, de me sentir à la fois dépaysé et en conversation avec un voisin. On y retrouve le Grand nord, mais pourtant, jamais on n'a une vraie impression de dépaysement total. Les liens que nous entretenus avec l'autre ne se ressemblent-ils pas toujours un peu?

Au fil des mois, les pages ont changé de couleur, se sont cornées sans que j'y prête attention. Un livre doudou d'une certaine façon, auquel j'ai donné le coup de grâce par une journée de pluie, oubliant de le le protéger, les pages se gondolant sous la pluie. L'auteur saura me pardonner, je l'espère.