lundi 30 mars 2015

TomPlay: de vraies partitions interactives

Peut-on marier adéquatement technologie et apprentissage de la musique classique? À en croire la récente application pour iPad de la société suisse Tombooks, assurément. Si Minus One offrait depuis plusieurs années déjà des accompagnements de concertos donnant l'illusion aux élèves de jouer avec un « vrai » orchestre, les limites de l'offre étaient évidentes. En effet, même si les partitions sont proposées avec deux CD, l'un à vitesse de concert, l'autre de travail, il faut admettre que même la deuxième option est souvent impraticable pour un élève moyennement doué, à moins de ralentir chaque section (on peut en retrouver une dizaine pour un seul mouvement de concerto de Mozart par exemple) individuellement avec un logiciel approprié. Lourd à gérer...

TomPlay au contraire permet de le faire avec une déconcertante facilité. Il suffit d'adapter la battue (l'icone métronome) dans l'écran d'accueil et en un clic, le tour est joué. En période d'apprentissage, on pourra aussi choisir d'intégrer une battue régulière à la lecture de la partition (qui défile en temps réel à l'écran un peu comme le ferait un logiciel de karaoké), le métronome intégré nous aidant à garder une pulsation bien régulière. L'apprenti pianiste pourra aussi choisir de ne garder que l'accompagnement orchestral ou même la battue, ce qui permet de rapidement en arriver à un tempo de travail cohérent. Détail non négligeable: l'accompagnement orchestral a été enregistré en live, ce qui ajoute une profondeur supplémentaire au rendu.

On peut personnaliser sa partition, en y intégrant ses doigtés ou toute autre indication pertinente (de nuances notamment) et l'imprimer. On accédera ensuite si désiré à la communauté des utilisateurs et déposera partition annotée ou enregistrement d'une exécution en particulier. Quelques conseils ciblés d'interprétation sont proposés en complément (on évoquera par exemple la théâtralité du concerto K. 488), même si l'on mentionne bien en introduction que rien ne remplacera jamais un contact direct avec un professeur d'expérience. 

TomPlay va encore plus loin dans l'étude de chacune des partitions proposées (pour l'instant, au niveau des concertos, on retrouve le K. 467 et le 488 de Mozart, ainsi qu'un concerto de Haydn et le Deuxième de Bach, mais plusieurs pages solo sont aussi proposées, dont la Sonate « à la lune ») en intégrant au produit une section « Auditorium - Comprendre », approche plus musicologique de l'oeuvre permettant de la cibler dans un corpus, mais aussi dans la vie du compositeur, avec photos et extraits audio. Ceux qui voudront s'inspirer par l'exemple ont aussi accès à quelques interprétations marquantes du concerto.

Le produit est soigné, attrayant, convivial et offert en français, anglais et allemand. Chaque application pour iPad ne coûte que 5,79 $ (4,99 €) et est également disponible en paquet de quatre (les deux concertos de Mozart, celui de Bach et celui de Haydn) pour 15,99 $, bien moins cher qu'une partition standard. L'offre sera augmentée au fil des prochains mois et on annonce déjà deux extraits des Scènes d'enfants de Schumann.

On peut accéder à la liste complète ici...

samedi 28 mars 2015

Javotte: conte de la cruauté ordinaire

Simon Boulerice avait frappé fort avec son roman Javotte en 2012 qui raconte l’avant-Cendrillon. Si Javotte dans le premier segment du livre semble irrémédiablement mauvaise, peu à peu, presque malgré lui, le lecteur finit par éprouver une empathie, puis une sympathie pour celle-ci, alors qu’elle cherche la reconnaissance dans les endroits les plus improbables (le lit de Stéphane, père de son ennemie jurée Carolanne notamment) et, rêve comme tant de jeunes filles, au prince charmant (le beau Luc Harvey, son voisin, bien sûr un douchebag de la pire espèce).
Jean-Guy Legault signe une adaptation en tout point fidèle au roman, n’omettant aucun élément...
Pour lire le reste de ma critique, passez chez JEU...

jeudi 26 mars 2015

Collection printemps-été: des mots et des roses

Depuis des années, Christian Vézina agit comme passeur de poèmes : les siens, mais surtout ceux des autres. Doté d’une mémoire phénoménale, il faut le voir insuffler vie à des textes dans le cadre de ses rendez-vous du Poète en robe de chambre, alors qu’il se transforme en véritable jukebox littéraire.
Avec Collection printemps-été, il a choisi de sortir de cette relative zone de confort et de céder le bâton de parole à trois comédiennes aux personnalités complémentaires (Danielle Proulx, Salomé Corbo et Elkahna Talbi), qui font entendre la voix de six femmes : deux Québécoises (Hélène Monette et Suzanne Jacob), deux Françaises (Marie Étienne et Brigitte Fontaine), une Égyptienne (Joyce Mansour) et une Mauricienne (Ananda Devi).
Pour lire ma critique, passez chez Jeu...

Collection printemps-été from Nouveau Théâtre Expérimental on Vimeo.

mercredi 25 mars 2015

Seymour: an Introduction

Ethan Hawke délaisse les planches et le grand écran pour passer derrière la caméra avec Seymour: an Introduction, un portrait particulièrement sensible du pianiste, essayiste, compositeur et pédagogue Seymour Bernstein. Quand l'acteur rencontre le musicien dans une soirée, il se sent instantanément attiré par l'aura de calme que celui-ci dégage et, presque malgré lui, évoque ce trac grandissant qui le tourmente et ses questionnements par rapport aux finalités de sa vie. Bernstein aussi est passé par là quand, à 50 ans, malgré une carrière éblouissante saluée par nombre de critiques dithyrambiques, il décide de se consacrer à l'enseignement pour fuir le trac, mais aussi la commercialisation à outrance de la musique.

Comme son contemporain Menahem Pressler (qui lui, a toujours continué de se produire en concert en plus d'enseigner), auquel il me fait penser à plusieurs niveaux, Seymour Bernstein est un pianiste intègre, qui a réfléchi en profondeur autant à la mécanique de l'instrument (alors qu'il explique par exemple à un étudiant qu'il n'a pas besoin de relever entièrement la touche pour obtenir un son plein) qu'à l'essence même de la musique. Il n'a pas peur de parler du côté artisanal de la chose et des liens qui s'établissent chez tout musicien entre travail à l'instrument et sur soi. « Vous devez apprendre à écouter, aussi bien votre moi intérieur que les autres », résume de façon magistrale un de ses étudiants. 

Ethan Hawkes a choisi de présenter un portrait en kaléidoscope du maître. Il évoquera par exemple l'amour qu'il porte depuis toujours à la Sérénade de Schubert, l'année de rêve que lui a offert une riche mécène et la Guerre de Corée (les larmes lui viendront spontanément) et les concerts qu'il a donnés avec un violoniste sur le front, son besoin inhérent de solitude. On le retrouve aussi discutant avec d'anciens étudiants (la plupart devenus pianistes professionnels), en train d'enseigner chez lui ou en cours de maître. Toujours, une douceur certaine, une écoute totale, qui permet de cerner en quelques secondes le problème, de proposer aussitôt une solution concrète. Il parlera aussi de sa passion pour la composition, de l'immuabilité de la musique. « La musique ne change jamais. Quand Beethoven a mis un si bémol, il y est pour toujours », rappelle-t-il. 

Si on hoche souvent la tête en signe d'assentiment, Bernstein n'est jamais aussi éloquent que lorsqu'il laisse le piano parler à sa place. Il nous offre une véritable leçon de maître, qu'il joue Schoenberg, Beethoven, Brahms (magnifique Intermezzo opus 118 no 2, Schumann (quelle lecture du dernier mouvement de la Fantaisie!), ses propres compositions ou devienne l'orchestre dans le Deuxième de Rachmaninov.

L'arc narratif du film n'est pas sans failles. On déplorera par exemple les deux apex successifs qui laissent le spectateur vaguement confus et les inutiles superpositions d'images ethnomusicologiques sur le Brahms (l'universalité de la musique est acquise à ce moment du récit). De la même façon, l'échange de Bernstein avec le gourou spirituel m'a semblé moins pertinent (mais a sans doute permis à Hawke d'orienter sa réflexion personnelle). Ce sont des irritants somme toute mineurs. Saluons au passage le montage attentif d'Anna Gustavi, le travail sur le son  d'Hollie Bennett et Matthew Polis (qui ont par exemple choisi de ne pas gommer les bruits de la rue new-yorkaise alors que Bernstein se produit dans le cadre d'un récital intime à la demande d'Hawke) et la tendresse indéniable du réalisateur pour son si inspirant sujet. 

Le documentaire est présenté en première le jeudi 26 mars à 20h au Cinéma Excentris, à l'occasion des séances mensuelles Docville, organisées par les RIDM. Il prendra l'affiche en programmation régulière vendredi. Courez-y.

mardi 24 mars 2015

La gigue narrative: le mot et le geste

Le numéro 154 de JEU, autour de la nourriture au théâtre, n'a pas encore été lancé officiellement, mais déjà, certains articles sont en ligne, dont le mien, sur la gigue narrative.
Une des entrevues réalisées pour la rédaction m'a notamment permis de retrouver une ancienne étudiante, à qui j'avais donné quelques cours il y a des années de cela, devenue chorégraphe, Menka Nagrani! Les (heureux) hasards de la vie!

dimanche 22 mars 2015

Demoiselles-cactus

Oui, Demoiselles-cactus aborde la question des troubles alimentaires à travers le personnage de Mélisse, vingtaine vaguement désabusée, qui traîne son mal-être d’un lieu de la ville à l’autre. Le réduire à une analyse du phénomène ou à un « témoignage » romancé serait mal le cerner. (Si l’on veut vivre l’anorexie de l’intérieur, de façon oppressante, on privilégiera Les murs d’Olivia Tapiero, Prix Robert-Cliche 2009.)
Adoptant le ton de la confidence associé au journal intime, Clara B.-Turcotte nous invite à une réflexion sur le corps : ce que nous y mettons, la perception que nous en avons, le rôle qu’il joue dans notre imaginaire amoureux ou sexuel (la potentielle pédophilie du colocataire est assurément beaucoup plus troublante que l’anorexie de Mélisse). Le corps devient armure, ennemi, enveloppe trop encombrante de laquelle on voudrait se défaire, mais aussi no mans land dans lequel les princesses d’aujourd’hui continuent de rêver, parfois de façon déjantée.
Il se passe au fond si peu de choses dans ce petit roman presque insidieux. Pourtant, la plume alerte, le don pour la formule efficace et la maîtrise de l’autodérision de la jeune auteure m’ont poussée à aller jusqu’au bout, sans respirer ou presque, et à lire Mes sœurs siamoises, recueil de poésie paru en octobre 2013, qui aborde certains des mêmes thèmes. Le foisonnement de motifs peut étourdir; peut-être faut-il les percevoir comme kaléidoscope d’une époque.

jeudi 19 mars 2015

Illusions: tout n'est...

Illusions d'Ivan Viripaev est une pièce redoutable. Elle nous enveloppe d'abord avec une douceur certaine, alors que l'on nous raconte les derniers instants de Dennis, qui exprime toute sa reconnaissance à Sandra pour l'avoir accompagné avec amour pendant plus de 50 ans. Puis, progressivement, de façon presque insidieuse, elle nous enserre, nous confronte, nous pousse à douter de tout, de ce qu'on nous raconte sur scène, de ce que l'on croit véritable dans notre quotidien.

Et si Sandra, elle, avait passé sa vie avec Dennis, mais en fait se mourait d'amour pour Albert? Et si Margaret, femme d'Albert, elle aussi avait un lourd secret qu'elle n'avait jamais révélé? Et si...? Une histoire n'est après tout jamais qu'une fiction jusqu'à un certain point, que celle-ci fasse partie du vécu de quelqu'un ou qu'elle ait été inventée de toute pièce par un dramaturge qui n'en est pas à ses premières confrontations avec le spectateur.

Ce chassé-croisé entre deux couples, ces récits d'amours et d'amitiés parallèles (ou pas), sont racontés par des narrateurs sans nom, que l'auteur suggère dans la trentaine, interprétés ici par des acteurs en ayant dix de plus, qui servent de porte-voix à des octogénaires, ce qui rend les lignes entre récit et fiction, mensonge et vérité, d'autant plus troublant. Sur une scène dépouillée de tout accessoire (hormis ceux qui se trouvent sur un chariot comprenant tout le nécessaire de bar, mais aussi des raquettes de badminton), la parole est reine. Le souvenir aussi, passé au filtre d'une certaine nostalgie la plupart du temps, mais aussi parfois d'un humour mordant. Les vidéos de David B. Ricard prolongent adroitement cette impression de temps suspendu, que l'on se laisse bercer par le mouvement incessant des vagues qui se jettent sur le sol plutôt que de rester en aplats ou que l'on contemple une ville endormie ou rêve devant le souvenir d'un ciel australien.

Le texte est bien défendu par les quatre comédiens (mention spéciale à  Marie-Ève Pelletier), mais on ne comprend pas toujours la distanciation qu'a voulu pratiquer le metteur en scène Florent Siaud, qui nous avait pourtant offert une relecture presque parfaite de Quartett de Müller. Si la partie de badminton entre copains peut nous aider à comprendre les liens entre les quatre protagonistes (aussi bien diseurs que personnages évoqués), les autres interludes laissent souvent perplexes, que ce soit cette danse effrénée démultipliée par effets stroboscopiques, cette scène de beuverie ou pire encore ce décalé karaoké qui résume la pièce, qui semble annihiler d'un seul coup l'atmosphère douce, mais subversive qui s'était installée pendant les presque deux heures précédentes.

Une voix dramaturgique à suivre assurément...

Jusqu'au 11 avril au Prospero.