mercredi 30 juillet 2008

La véritable histoire de mon père


Voilà un autre de ces livres qui alourdissaient dangereusement ma valise au retour de Paris, ville-lumière mais surtout ville de librairies plus tentantes les unes que les autres. Encore une fois, une histoire bien particulière derrière celui-ci. Vous me direz, les yeux levés au ciel, que, évidemment, il y a toujours une histoire derrière un roman! Mais non, je parlais de l'histoire qui a entouré l'acquisition de l'objet lui-même.

Travelling arrière, terrasse d'un café sympa, situé à quelques pas de la fontaine Saint-Michel. Je retrouve Caro[line] et Auteur Chouchou no 2 pour l'apéro. Je suis légèrement intimidée parce que, si je connais assez bien David Foenkinos (Auteur chouchou no 1), je n'ai rien lu de Nicolas Cauchy, celui-là même que je rencontrerai cette fois. Loin de s'en offusquer, il me tendra une copie dédicacée de son premier roman, avec une référence musicale charmante. Au fil des instants passés en sa compagnie, j'ai pu découvrir un être sensible, ouvert à la littérature des autres, avec un gros faible pour Brahms. (L'air de rien, il l'a glissé, comme ça, en page 109, dans un charmant passage, qu'il a identifié d'un astérisque complice, comme si j'allais passer à côté d'un tel clin d'œil!) J'avais donc hâte de découvrir le texte derrière l'auteur.

La véritable histoire de mon père est un roman coup de poing, soutenu par une écriture particulièrement efficace, d'une sobriété remarquable, maniée comme un scalpel. Dès les premières pages, nous basculons dans l'horreur. Simon, un carriériste type, ambitieux, a commis l'irréparable. « Vous avez mené votre carrière de main de maître, gravissant les échelons quatre à quatre, sans hargne ni revanche à prendre, mais rapidement, avec élégance même. Pensant qu'il suffisait de pourvoir aux besoins matériels de votre famille pour être un bon père, un bon époux. Une excuse plutôt pour justifier votre absence, l'échec de votre premier mariage. » (p. 23) Dans un moment d'égarement qui nous échappe alors, il a mis fin à la vie de son enfant et a pris la fuite au volant d'une Porsche volée à l'un de ses copains friqués, en visite chez lui.

La donne est connue du lecteur et nous devons accepter de monter à bord de la voiture du criminel qui nous racontera, par pans, les instants qui ont précédé et immédiatement suivi cette minute fatidique, les années d'insatisfaction, les hésitations paternelles, les révélations aussi face à ces deux filles qui lui ont toujours échappées. Déclinée au vous, l'histoire se révèle peu à peu, pas du tout celle que l'on croyait au début. Le narrateur nous harangue-t-il? Se semonce-t-il? On hésite, on se questionne, on trépigne, on se révolte. Malgré la multiplicité des signaux, on le suit pourtant dans cette course folle qui ne peut que le mener vers l'expiation.
Tous les indices ont pourtant été semés pour que le lecteur comprenne l'effroyable mais limpide conclusion mais, le cœur presque au bord des lèvres, on n'est pas encore prêt à accepter, à ouvrir les yeux, comme lorsqu'on monte, plus de gré que de force, dans une montagne russe redoutable.

Nicolas Cauchy signe ici un premier roman parfaitement maîtrisé, comme il y en a trop peu, que j'ai lu d'une traite parce qu'il m'était impossible de m'en extirper. La route est tantôt sombre, tantôt lumineuse. L'horreur cède parfois la place à la tendresse. La petite musique d'une vie est bien présente, déchirante, pas toujours harmonieuse. Pourtant, elle ne laisse pas indifférent.
Une entrevue avec l'auteur ici. Pour découvrir son site, c'est par là.

samedi 26 juillet 2008

Mamma mia!

Oui, je sais, je vais perdre toute crédibilité. La spécialiste (n'importe quoi!) es musique classique qui se tape une bluette d'été, portée par des hits des années 1970! Mais j'ai une excuse... si, si! Enfin, on m'a un peu forcée. (Bon, pas tant que ça!) Mon mari et ma fille ont exigé que j'y aille avec eux. (Bon, d'accord, insisté peut-être.) Moi qui prend généralement la fuite et quitte le plancher de danse quand j'entends Dancing Queen parce que je ne peux tenir plus de dix secondes à fixer les regards illuminés des danseurs, j'ai cédé et y suis allée et même pas à reculons.

J'ai déjà avoué ici mon amour unilatéral pour The Sound of Music que j'ai vu un nombre incalculable de fois (et dans les deux langues, en plus). Mais il faut aussi que je crache le morceau: j'adore les comédies musicales! Moulin Rouge, Across the Universe, Hairspray, Rent et les films de l'âge d'or de la MGM... argh! Je fonds! Je peux vous décliner des pans entiers de Gigi, danser pour vous ou chanter des extraits de An American in Paris, Singing in the Rain, Easter Parade, West Side Story... Tant qu'à être complètement honnête, les extravagances musicales filmées d'Esther Williams (la nageuse) ne me laissent pas indifférente.

Bon, et alors, Mamma mia? Craquant, complètement! Les chansons d'ABBA perdent une part de leur côté trop sucré (tant mieux!) quand on les intègre à une histoire et que les paroles prennent alors vraiment leur sens. L'histoire est cousue de fil blanc (la jolie demoiselle invite ses trois papas « potentiels » à son mariage dans l'espoir de « reconnaître » au premier coup d'œil le « vrai ») et les décors et les figurants sont kitschissimes. (L'île grecque de La mandoline du Capitaine Corelli, c'est le canal documentaire à côté de ça!) Mais les acteurs s'en donnent tellement à cœur joie que c'en est contagieux. Meryl Streep, une actrice que je respecte énormément, est délicieuse en mère de la mariée et paraît rajeunie de dix ans (sans aucune chirurgie esthétique) et sa pose de voix est saisissante. Ses deux amies de jeunesse (Julie Walters et Christine Baranski) crèvent l'écran lors de séquences particulièrement réussies. (Elles ont réussi à me réconcilier avec la dite Dancing Queen, c'est tout dire!) Les trois pères potentiels manquent peut-être un peu de relief mais se donnent à fond (des leçons de chant supplémentaires auraient pu être offertes à Pierce Brosnan, par contre... heureusement qu'il est beau, hum...) Et, en plus, on a droit à un moment très touchant, alors que la mariée et sa mère partagent un moment de tendre complicité. Les larmes coulaient doucement sur les joues des trois membres de ma famille présents à ce moment-là, en bel unisson...

Non, le film ne remportera pas un Oscar. Oui, la direction cinématographique est parfois chancelante. Mais ça se prend comme un rayon de soleil au milieu d'un été jusqu'ici couvert de grisaille.

vendredi 25 juillet 2008

Le sixième crime

J'ai dû mener une bonne vie puisque j'ai lu coup sur coup trois excellents livres, dont je vous parlerai peu à peu. Il faut dire que j'ai un peu de difficulté à me poser récemment, ayant accepté un contrat d'intérim pour trois semaines. (Je n'aurais pas dû, mais, bon, il est trop tard pour reculer, maintenant, je vais m'assumer comme une grande.) Mais au fil des jours, ces livres ont continué de m'habiter, pour une raison ou une autre, ce qui est signe que la lecture a été fertile.

Premier en lice, Le sixième crime de Sébastien Fritsch. Il faut d'abord que j'explique qu'il y a une histoire derrière cette lecture. En effet, ce livre m'a été remis en main propre par Sébastien et il l'a dédicacé devant moi, un soir frisquet de juin (j'aurais aussi bien pu écrire octobre ou novembre, considérant la météo ce jour-là), alors que je passais un 24 heures éclair à Lyon. Je possède le statut enviable (et que je revendique) de première lectrice québécoise de l'auteur, puisque son premier roman, Le mariage d'Anne d'Orval, avait traversé l'Atlantique dans les bagages d'un couple ami venu prendre part à un mariage à Montréal avant de m'être remis. Depuis, j'ai appris à mieux connaître Sébastien et, forcément, ma lecture ne peut qu'en être teintée (et, au fond, c'est tant mieux).

Le sixième crime a été identifié par l'éditeur « policier » et je trouve bien dommage cette nécessité d'apposer une étiquette sur un produit parce que, ici à tout le moins, elle nous fait faire fausse route. (« Thriller psychologique », par exemple, m'aurait semblé plus approprié, même si pas entièrement concluant non plus.) Oui, d'accord, l'un des personnages de cette histoire est un policier, le commandant Jérôme Babalnic, qui enquête sur cinq crimes particulièrement crapuleux, inspirés par les livres de Jacob Lieberman, auteur qui semble s'être évaporé un bon matin. Notre policier, dangereusement cultivé, au langage particulièrement recherché (on est loin des privés de série B), est venu questionner Lex, « le » grand écrivain de la deuxième moitié du XXe siècle, qui vit entièrement reclus. Après un bon souper, les langues se délient et il révèle que, oui, il n'est autre que le mystérieux Lieberman. On plonge alors dans un intense huis-clos entre Lex, complètement déconnecté de la réalité (il n'a lu aucun livre publié dans les dernières décennies) et assailli de manies d'écriture fascinantes, et Babalnic, d'un prosaïsme néanmoins teinté d'épicurisme et de curiosité artistique. S'engage alors un curieux duel entre les deux protagonistes qui, malgré le danger imminent, ne semblent n'avoir d'autres armes que les mots. Babalnic les utilise pour tenter de mieux saisir la situation et le personnage de l'écrivain tandis que Lex tour à tour les assène pour déstabiliser son adversaire ou mieux transmettre l'univers si particulier d'un être dont les mots écrits sont devenus ni plus ni moins les seuls compagnons.

C'est d'ailleurs quand il est question de littérature que le livre est le plus percutant et non pas dans la « résolution du problème » (le whodunit des Anglais). Dans ce passage, par exemple, Lex explique qui était Lieberman : « L'idée qui me guidait à l'époque, était que l'on n'écrit pas bien sans faire un peu de mal. À soi et au lecteur. C'est un risque, certes, un risque de ne pas plaire; et j'en sais quelque chose. Mais écrire est de toute façon un risque. Alors, lire doit en être un de même. L'écrivain n'est pas là pour servir du lait sucré. Sinon, qu'en reste-t-il ensuite: rien! Avalez n'importe quoi après cela, même un simple verre d'eau, et le goût disparaîtra de votre bouche. Mes pages étaient d'une toute autre saveur: envenimées d'épices, nourries de feu, engorgées de tanins âpres et épais, ruisselantes de substances consistantes, qu'elles fussent moelleuses ou coriaces, et qui s'unissaient harmonieusement pour révéler un goût unique car inconnu. Le goût de la mort peut-être; à côté duquel le plus voluptueux des vins paraît une eau de source. » (p. 77)

Pour moi, le livre n'aurait rien perdu en profondeur par exemple si un journaliste s'était présenté au domaine pour mieux cerner les motivations de l'auteur, au contraire (déformation professionnelle, vous me direz peut-être). En appliquant les « codes » du roman policier et, en me rappelant combien Sébastien Fritsch avait été habile à dissimuler des informations dans son premier roman, je cherchais des indices cachés à chaque tourne de page, ce qui freinait par moment mon plaisir de lecture (ce qu'une étiquette peut faire!).

Le style est maîtrisé, imagé, particulièrement sensible (notamment quand il évoque la mystérieuse pianiste) mais a une légère tendance à s'étaler un peu indûment dans les deux premiers tiers puis à nous laisser pantelant dans la dernière section. J'avais d'ailleurs fait la même remarque au sujet du Mariage d'Anne d'Orval mais cette cassure de rythme m'a semblé plus difficile à assumer dans ce cas-ci, l'ouvrage ne comportant que 133 pages. Mais je n'ai certes pas boudé mon plaisir puisque, au fil des révélations, on comprend que, malgré toute l'attention portée aux détails, on s'est fait avoir comme un débutant et que les pièges n'étaient pas du tout disposés là où on les cherchait (ne comptez pas sur moi pour vous révéler les punchs). Encore une fois ici, Sébastien Fritsch confirme qu'il est un deus ex machina diablement efficace...

Les avis, tous positifs, de Florinette, Michel et Antigone.

mardi 22 juillet 2008

Chagrin d'école

J'avais été charmée par Daniel Pennac en entrevue mais n'avais pas encore lu son livre. En juin, quand j'étais à Paris, en jetant un coup d'œil à la bibliothèque de tidoigts (c'est un peu compulsif chez moi, quand je vais chez les gens, de partir à la recherche de leur bibliothèque), il était là, qui me faisait de l'œil. Tidoigts m'en ayant parlé en grand bien, je n'ai pas hésité et c'est le livre qui m'a accompagnée pour une bonne partie de mon périple. Il a pris le TGV Paris-Lyon et Lyon-Paris, a d'ailleurs suscité des commentaires de passagers (j'aime le rapport que les Français en général ont au livre). Il s'est promené dans le métro. Il a été ouvert à Belleville, quartier où réside Pennac lui-même. Je l'ai lu avec grand intérêt, l'œil presque humide par moments, tellement les propos de Pennac savent toucher quiconque est intéressé, de près et de loin, par notre système d'éducation (et ses lacunes). À mettre entre toutes les mains, sans hésitation.

Quelques citations choisies...

« Nos « mauvais élèves » (élèves réputés sans devenir) ne viennent jamais seuls à l'école. C'est un oignon qui entre dans la classe: quelques couches de chagrin, de peur, d'inquiétude, de rancoeur, de colère, d'envies inassouvies, de renoncements furieux, accumulés sur fond de passé honteux, de présent menaçant, de futur condamné. » (p. 70)

« Le savoir est d'abord charnel. Ce sont nos oreilles et nos yeux qui captent, notre bouche qui le transmet. Certes, il nous vient des livres, mais les livres sortent de nous. Ça fait du bruit, une pensée, et le goût de lire est un héritage du besoin de dire. » (p. 160)

et enfin celle-ci... Vous comprendrez immédiatement pourquoi elle m'a touchée.

« Chaque élève joue de son instrument, ce n'est pas la peine d'aller contre. Le délicat, c'est de bien connaître nos musiciens et de trouver l'harmonie. Une bonne classe, ce n'est pas un régiment qui marche au pas, c'est un orchestre qui travaille une même symphonie. » (p. 138)

dimanche 20 juillet 2008

Chouette, on déménage!

Juillet étant le mois des déménagements, forcément, tout Québécois qui se respecte se doit de participer à au moins un déménagement. Non, ce n'est pas le mien cette fois... quoique, considérant les rénovations qui se poursuivent au rez-de-chaussée chez moi, un déménagement temporaire aurait peut-être dû être considéré (je suis allergique à la poussière!). Hum... mais passons à autre chose rapidement, avant que je me rende compte de ce que je viens d'écrire! Je disais donc... Juillet étant le mois des déménagement, La Recrue du mois - oui, oui! ce blogue collectif dédié au premier ouvrage d'un auteur québécois auquel je participe depuis sa mise sur pied, il y a presque un an - a jugé bon de déménager dans plus grand, plus beau, plus polyvalent. Une déferlante de courriels a assailli les divers collaborateurs au cours des dernières semaines, les avis sur couleurs, typographie, sections à inclure, se multipliant. Moi qui en général déteste viscéralement les courriels dans lesquels tout le monde et son supérieur sont en copie conforme, j'avoue que cette fois, tout cela avait un parfum très sympathique. Oui, parfois les avis divergeaient, certains tergiversaient, d'autres pitonnaient en écho aux requêtes.

Mais là, enfin, on peut se servir un mimosa ce matin puisque le déménagement est complété et s'est déroulé dans la bonne humeur de A à Z (pouvez-vous en dire autant de votre dernier déménagement?). Oui, je sais, vous êtes curieux, alors, je vous invite à faire un détour par les nouveaux quartiers de La Recrue. Oui, il reste un petit fond de peinture fraîche dans l'humidité de l'air matinal mais, qu'importe... le plaisir y est, entier. La pendaison de crémaillère, c'est par ici... et surtout, parlez-en à vos amis!

mardi 15 juillet 2008

Véronique Papineau: Petites histoires avec un chat dedans (sauf une)

Les auteurs ont des approches fort différentes de la nouvelle et, d’une certaine façon, c’est peut-être ce qui fait le charme des recueils mixtes. Quand un auteur, comme ici Véronique Papineau, décide de publier un recueil de ses nouvelles, le danger rôde forcément que le ton devienne un peu trop uniforme d’un texte à l’autre et que le lecteur en tire un moins grand plaisir que s’il avait lu chaque nouvelle de façon indépendante. En ajoutant le défi supplémentaire d’inclure des félins dans chacun de ses textes (sauf un), la jeune auteure a ici joué le tout pour le tout. Les chats deviennent tour à tour personnages principaux (Petite histoire avec un chat dedans, Claude le chat ayant plus de substance que ses propriétaires), témoins (Garçons en mauvais état, nouvelle rendue avec sensibilité), victimes (Bonbons à la menthe et Dormir très mal, qui auraient eu intérêt à ne pas être présentées l’un à la suite de l’autre), échos à la narration (Bobby Bibbo se fait kidnapper, touchante histoire de fuite adolescente et La mort d’un chat, terrible calvaire amoureux) ou participant récalcitrant (Traitement contre les puces, qui m’a donné l’impression diffuse d’avoir été plaquée là).

La plume de Papineau est précise, souvent acerbe, vaguement désabusée, représentative peut-être d’une certaine vingtaine blasée et surtout blessée par ses relations amoureuses ratées. On y plonge d’abord avec plaisir, avec l’impression de se faire raconter pour la xe fois la même aventure qui tourne mal par une copine, le nom des acteurs masculins devenant presque interchangeables, comme si toutes les nouvelles (sauf deux) se voulaient plus ou moins déclinaisons de cette première histoire. J’y ai d’abord cru volontiers, riant jaune à quelques reprises, appréciant la folie qui se dégageait de certaines pages (la rencontre des protagonistes de Bonbons à la menthe reste mémorable). Et puis, comme lorsqu’on est allergique aux chats, j’ai fini par me lasser, regretter de les avoir lues à la suite. Pas d’espoir pour les bizarres, magnifiquement amenée, m’a réconciliée avec le recueil mais alors, il n’en restait plus qu’une…

Lire les autres commentaires de lecture ici...

samedi 12 juillet 2008

Sophie Calle: Prenez soin de vous


DHC/ART Fondation pour l’art contemporain, un nouvel espace d’exposition situé dans un édifice historique rénové, au cœur du Vieux-Montréal, a été inauguré à l’automne 2007. La fondation frappe très fort cette fois, en présentant, jusqu'au 19 octobre, l'encensée exposition (installation? collaboration? work in progress?) « Prenez soin de vous » de l'artiste française Sophie Calle. À l’origine produite pour le Pavillon français de la Biennale de Venise 2007, l’installation a été présentée ce printemps à Paris et avait suscité une vague d'enthousiasme, notamment sur plusieurs blogues amis. (J'étais d'ailleurs bien triste d'arriver sur les lieux quelques jours à peine après la fin de l'expo, ignorant alors les textes, photos et vidéos feraient le voyage transatlantique dans des boîtes rembourrées vers Montréal alors que je m'envolais vers Paris. Le hasard est parfois très bien fait...)

Au cœur de ce projet en apparence extravagant: un courriel de rupture d'un amant, reçu par l'artiste sur son cellulaire (la technologie n'a plus de limite!), à la dernière phrase particulièrement lapidaire: « Prenez soin de vous ». Sophie Calle qui puise essentiellement dans son vécu les prémices de toute sa démarche artistique (elle a déjà traité de deux précédentes ruptures), décide de prendre ces mots au pied de la lettre. Elle explique sa démarche ainsi: « J'ai reçu un mail de rupture. Je n’ai pas su répondre. C’était comme s’il ne m’était pas destiné. Il se terminait par les mots : Prenez soin de vous. J’ai pris cette recommandation au pied de la lettre. J’ai demandé à 107 femmes, choisies pour leur métier, d’interpréter la lettre sous un angle professionnel. L’analyser, la commenter, la jouer, la danser, la chanter. La disséquer. L’épuiser. Comprendre pour moi. Répondre à ma place. Une façon de prendre le temps de rompre. À mon rhythme. Prendre soin de moi. »

À travers textes parfois presque surréalistes, photos saisissantes, films, Sophie Calle cède la parole à des femmes de toutes professions, qui dénatureront puis incarneront, selon leur champ de spécialisation, leur vécu, la lettre en question. S'y frottent par exemple une comptable (loufoque bilan actif/passif de la relation à travers les termes de la lettre), une normalienne (un texte d'une densité remarquable mais d'une grande pertinence cependant), deux exégètes talmudiques (une analyse proprement fascinante), une policière (on se croirait plongés dans un polar), une éditrice de journal (qui explique pourquoi la lettre est « impubliable », puisque personne n'a été tué, que la personne qui l'a reçue n'est finalement pas si célèbre que cela, qu'elle ne peut être reprise dans le courrier des lecteurs et qu'elle ne dénote donc aucun intérêt et se retrouvera à la poubelle), une graphiste (magnifique détournement de l'objet), une publicitaire (trois déclinaisons punch), une spécialiste d'ikebana (un arrangement floral d'une grande poésie), une spécialiste en étiquette (et comtesse)... Deux traductrices s'y frottent également (une vers l'anglais, l'autre une latiniste) et c'est absolument saisissant de lire leurs commentaires insérés ici et là dans le texte quant aux difficultés rencontrées lors de la réalisation de la traduction. La réviseure s'en donne à-cœur-joie (et nous aussi!) en surlignant en couleurs les multiples répétitions des termes, en encerclant les erreurs syntaxiques (une des phrases est particulièrement boiteuse, il est vrai), émettant quelques « réserves » (hum!) sur le style de l'auteur.

On a ainsi droit à 107 déclinaisons, détournements de la lettre qui deviennent autant de pistes potentielles de détachement pour Calle. Si on pourrait craindre la surenchère, il n'en est pourtant rien. L'exposition est présentée dans des salles sur quatre niveaux, suffisamment intimes pour qu'on ressente la chaleur des lieux et suffisamment vastes pour qu'on puisse circuler de façon libre entre les divers éléments de l'installation tandis que les vidéos sont présentés dans un autre édifice (également rue Saint-Jean). Dans des conditions idéales (c'était le cas cette semaine puisque nous étions très peu sur les lieux, un après-midi de semaine plutôt maussade, de plus lors de la première semaine de l'expo), on peut s'y plonger pendant des heures. (J'ai passé deux heures et demie sur les lieux avec une amie et nous nous promettons toutes deux de revivre l'expérience au moins une autre fois. En plus, comme l'expo est gratuite, pourquoi se priver?) Certains points de vue sont profondément émouvants (la réflexion de la spécialiste des droits de la femme de l'ONU ou la lettre de la mère de l'artiste, par exemple, qui se conclut sur une phrase l'invitant à se servir du matériau pour en tirer une œuvre!). D'autres sont franchement ludiques et déclenchent un rire contagieux. Comment oublier le vidéo du perroquet qui déchiquette la lettre et l'avale, cette clown qui « commente » la lettre ou cette actrice italienne qui transforme la lecture de la lettre en un numéro d'un comique consommé!

Si, à un moment, on n'en peut presque plus de disséquer la lettre sous ses multiples angles (un processus très proche de celui privilégié quand on retourne dans tous les sens les termes d'une rupture, vous reconnaîtrez ici l'astuce de la chose), on finit par se l'approprier, par se laisser toucher par la poésie qui se dégage des objets, par être happé par les choix de chacune. Si ce projet semble à la base terriblement narcissique, au fil de ses circonvolutions il devient universel parce qu'il nous rejoint tous, dans un lieu intime qu'on ne visite qu'à l'occasion, histoire de ne pas réveiller les vieux démons ou raviver les vieilles blessures. Amour, désir, perte, abandon, sont des termes qui ne peuvent que résonner profondément en nous. Ici encore, comme dans plusieurs de ses œuvres antérieures (que j'avoue ne pas encore connaître mais, dès mon retour, je me suis mise à faire des recherches Internet intensives sur le sujet), Sophie Calle réussit magistralement à redessiner les frontières parfois bien floues entre vie privée et vie publique.


  • On peut voir ici deux vidéos de l'expo parisienne (les lieux n'ont rien à voir avec ceux de DHC/ART) sur le site de Louis Roederer, partenaire de l'événement en France. En cliquant sur le mot « femmes », vous avez aussi accès à certaines photos de l'expo.
  • On peut aussi consulter le site de DHC/ART (on offre notamment des visites commentées gratuitement! Vive le mécénat!) Heures d’ouverture : mercredi au vendredi de 12 h à 19 h, samedi et dimanche de 11 h à 18 h – Entrée libre. 451 et 468, rue St-Jean (angle Notre-Dame, dans le Vieux-Montréal).
  • Pour la petite histoire, Sophie Calle parle toujours à cet homme, le fameux X qui, peut-être bien consciemment, lui a offert un finalement plutôt somptueux cadeau de rupture, se doutant peut-être que l'objet pourrait très bien servir d'inspiration à un projet de l'artiste.
  • Pour les littéraires, fanas de Paul Auster (comme moi), le personnage de Maria dans Leviathan est inspiré de Sophie Calle. Ils ont ensuite collaboré à un fascinant projet. À découvrir ici...
  • Une entrevue avec Sophie Calle dans le Voir de cette semaine...