dimanche 9 septembre 2012

Éclats de verre en vase clos

La couverture a tout de suite happé mon regard quand je l'ai vue dans la section « nouveautés » de ma bibliothèque de quartier, le titre a suscité en moi maintes associations. Sans même lire le quatrième de couverture, j'ai su que le recueil repartirait dans mon sac. La semaine suivante, au milieu d'un orage mémorable, une amie et moi nous sommes réfugiées à la librairie Port de tête. Sur le seuil, hésitant à sortir, nous avons croisé l'auteure, Danielle Roger, sans que sur le coup je n'associe le livre qui attendait patiemment mon bon vouloir et le visage à moins d'un mètre du mien.

Une fin d'après-midi ensoleillé, je l'ai ouvert, avec une certaine révérence, et ai plongé, dans l'enfance, la fissure, l'oppression que peut exercer une cellule familiale dysfonctionnelle comme il en existe trop sur une enfant qui ne sait pas encore nommer ce qu'elle ressent.
La lame d’un couteau s’enfonce facilement dans la partie tendre de l’enfance. / Mais il est plus difficile de retirer des éclats de verre qu’une lame. 

En quelques pages à peine, je suis entrée dans cet univers par la béance de la blessure. La maîtrise avec laquelle l'auteure anime son album de souvenirs empêche le propos de tomber dans un misérabilisme ou un nombrilisme stériles. Les mots ont été des armes, dès le début, mais elle a appris avec le temps à en émousser le tranchant, à retourner la lame vers le miroir, à le fracturer en dizaines d'éclats, qui hantent l'imaginaire, des semaines après avoir refermé le livre.  
Mon père nous lance une poignée de mots qui tintent comme des pièces de monnaie en déboulant dans nos têtes. Les mots s’enfoncent dans la caverne de nos mémoires. / Nous gardons leur écho et des acouphènes en guise d’héritage.


Récit fragmenté - peut-on nommer la douleur autrement? - mais d'une grande cohérence, Éclats de verre en vase clos revient sur la violence, tant physique que verbale, du père, y appose en contrepoint l'incompréhension de l'enfant et la résignation de la mère.  
Ce  n’est pas une vision de l’avenir que j’espère en regardant dans la boule de cristal./ Ce que je cherche se cache dans les plis du passé. / L’homme que ma mère a épousé va-t-il apparaître?
Elle permet à l'adulte d'accueillir l'enfant blessée, d'accepter, des années plus tard, que ces cicatrices auront permis à une voix poétique de prendre son essor.
J’écris pour que la pointe des mots perce ce mur organique et que nous soyons enfin libérés les uns des autres.

Un livre d'une rare puissance, duquel j'ai tiré des dizaines de citations, que je devrai me procurer, histoire de le relire, dans un mois, dans trois ans, que j'offrirai, que je chérirai.



 

9 commentaires:

Adrienne a dit…

c'est tellement vrai, ces images utilisées pour parler des blessures d'enfance!
et il me semble qu'on n'a jamais fini de retirer des éclats de verre...

Lucie a dit…

Sans doute... pour certains, les éclats restent plus profondément enfoncés.

caro_carito a dit…

Tu donnes envie.

Karine:) a dit…

Quelles images fortes... je note. En plus, je lis trop peu de ce type de livre.

Lucie a dit…

Caro: Tant mieux

Karine: ce n'est peut-être pas pour les soirs de déprime, mais c'est vraiment très beau.

Danalyia a dit…

Un sujet qui me parle et me touche... En effet, il est difficile de ne pas tomber "dans un misérabilisme ou un nombrilisme stériles", j'en ai fait l'expérience et ne sais si j'y ai réussi...

Lucie a dit…

Je pense que oui...

Guillaume Lajeunesse a dit…

Le titre est exquis!

La poésie semble belle.

Lucie a dit…

J'ai beaucoup aimé en tout cas.