jeudi 28 février 2013

De Stravinski à Thoresen

Photo: Bo Hjang, National Post
J'aime passionnément Le Sacre du printemps de Stravinski. Je l'ai découvert à 8 ou 9 ans dans la version de Béjart et ne m'en suis jamais entièrement remise. Si j'ai d'abord été probablement choquée par le côté tribal de la chorégraphie, j'ai rapidement voulu plonger dans la partition. Quelques années plus tard, Le Sacre deviendrait le premier disque classique acheté avec mes économies. J'en ai écouté de nombreuses versions sur disque (dont celle, foudroyante, du 50e anniversaire de la création, dirigée à Paris par Boulez), l'ai entendu au concert en version quatre-mains, deux pianos, piano seul, dirigé par quatre directeurs musicaux de l'OSM (la version de Frühbeck-Burgos reste mémorable)... Le Sacre du printemps demeure indubitablement mon œuvre symphonique préférée et la chorégraphie qu'en a tiré Pina Bausch me bouleverse rien qu'à y penser. C'est dire combien j'attendais le concert de l'Esprit Orchestra, qui célèbre cette saison ses 30 ans, dimanche soir.

Complètement exaltée par À court de mots, j'ai repris mes esprits (et mon souffle) pendant Orion de Vivier, une page manifestement maîtrisée par l'ensemble torontois. Même massée derrière la porte, les couleurs orchestrales m'ont tout de suite paru d'une limpidité surprenante, comme si chaque volume était minutieusement sculpté. Esprit Orchestra a ensuite interprété une œuvre de 1993 de son directeur musical, Alex Pauk, Portals of Intent, au propos un peu ésotérique sur papier, mais très intelligible à l'écoute. Là aussi, force état d'admettre l'attention portée aux détails par le compositeur (qui maîtrise certainement son orchestration) et le chef. Les pianissimos ne se dissipaient jamais, les attaques restaient précises sans devenir agressives, les pupitres se répondaient avec une belle cohésion, qui facilitait le lâcher-prise de l'auditeur, qui se laissait simplement porter, envoûté sans le réaliser entièrement par l'univers magique de Carlos Castaneda.

Enfin, la pièce de résistance, présentée dans une version réduite pour orchestre de Jonathan McPhee. Malaise dès les premiers instants, le célèbre solo de basson se révélant presque offensant tellement il était imprécis. Quelques flottements chez les bois ont ensuite fait craindre le pire et puis les choses ont semblé se replacer. Pauk adopte un tempo volontairement modéré, qui occulte une partie de la folie bestiale du ballet, mais qui curieusement en a révélé d'autres rouages. Jamais peut-être n'ai-je pu décortiquer avec autant de facilité les superpositions de rythmes, chaque temps se détachant du précédent. Le tempo presque majestueux par moments rendait le propos plus menaçant qu'échevelé. Si le pouls de l'auditeur s'accélérait à peine, l'impression d'implacabilité du sacrifice finissait par agir, de façon presque insidieuse. Je suis sortie de la salle en me disant qu'apparemment (et heureusement), je n'avais pas encore fait le tour du Sacre.

Le lendemain soir, au Bain Mathieu, le NEM (sous la direction de Lorraine Vaillancourt) proposait une expérience toute autre, avec Lop, Lokk, og linjar du Norvégien Lasse Thoresen. Influencé par la musique spectracle française et la « juste intonation » d'Harry Partch, le compositeur puise une grande partie de son inspiration dans la musique traditionnelle de son pays, tant au niveau de l'analyse de ses microintervalles que de ses structures rythmiques. Pourtant, son travail dépasse largement le domaine de l'ethnomusicologie, la musique folklorique servant ici de moteur créatif plutôt que de matériau de base (malgré l'utilisation de citations), comme le deviennent aussi chants d'oiseaux et sonorités entendues dans la nature, qu'elles soient animales (comme ce ranz des vaches, avec meuglements aux cuivres et cordes graves dans le 3e mouvement) ou végétales (Thoresen réussit admirablement à évoquer les frémissement du vent).

La partition se révèle souvent organique, le bâton de pluie servant par exemple de ponctuation dans le 1er mouvement, et semble évoquer une mémoire collective millénaire. Ainsi, le côté incantatoire du 4e mouvement, magnifiquement servi par le velouté de la voix de la mezzo-soprano Berit Opheim, semblait, de façon assez troublante, inciter l'auditeur à plonger dans des souvenirs d'une autre époque. Construit en arche autour du 3e mouvement, les trilles de la chanteuse y rappelant les roucoulades des oiseaux et les percussions les appels de bec des pic-bois, l’œuvre n'hésite pas à transmettre en musique le côté exubérant de la fête populaire dans les 2e et 5e mouvements, pieds, mains et embouchures des cuivres devenant percussion, une lutte entre contrebasson et trompette ajoutant un élément des plus ludiques au propos. On sort du concert intrigué, avec la conviction d'avoir entendu une page nécessaire, parfaitement articulée, et l'envie de découvrir d'autres œuvres du compositeur, visiblement ravi de l'interprétation donnée par le NEM.

2 commentaires:

Montréalistement a dit…

Drôle de hasard, j'ai commencer mon billet sur le concert du Sacre avec à peu de choses près, les même mots!

Il faut croire que nous avons eu la même éducation musicale!

no.

Lucie a dit…

Cela explique aussi peut-être notre amitié? ;)

Pour lire le billet de No: http://montrealistement.blogspot.ca/2013/02/le-sacre-de-lesprit.html