vendredi 30 avril 2010

Un Vivaldi qui décoiffe

Quand il évoquait l'œuvre de Vivaldi,  Stravinski se révélait particulièrement  lapidaire : « Quatre cents fois le même concerto! » Pourtant, au cours des dernières décennies, peu de compositeurs ont été réinstitués avec autant de conviction que le violoniste virtuose et renommé pédagogue  vénitien. Il est vrai qu'à force d'entendre des dizaines de versions édulcorées, on finit par s'en lasser. Et pourtant...

Hier soir, j'étais curieuse de découvrir la vision des Quatre Saisons que transmettrait le violoniste Stefano Montanari, invité du dernier concert de la 29e saison de l'Orchestre baroque Arion. La demi-heure de répétition que j'avais pu attraper lundi midi laissait présager une énergie débordante et une liberté de mouvement accrue. La rencontre avec l'artiste m'a permis de comprendre que les idées semblaient en constante ébullition et qu'on serait à des lieues du baroque gentil, tendance musique d'ameublement. L'écoute de son enregistrement réalisé il y a une dizaine d'années avec l'Accademia Bizantina confirmait que les tempos, les articulations, les phrasés, les intentions avaient été dépouillés de toute scorie. Mais je n'avais encore réellement rien entendu ou plutôt ressenti.

Le Vivaldi de Stefano Montari est effervescent, dangereusement délinquant et pourtant tout à fait naturel. Entièrement habité par la musique, il donne l'impression de l'écrire au fur et à mesure, de l'inspirer, de la danser, de la rire. La technique est irréprochable mais n'explose jamais en vaine pyrotechnie. Avec un magnétisme presque troublant, il nous force à respirer avec lui, à apprivoiser les sons de la nature comme si nous tentions nous-mêmes de les retranscrire, à voir les scènes défiler devant nos yeux, à apprécier comme si c'était la première fois ces pages que l'on aurait pu croire galvaudées. Une grande soirée, reprise ce soir.

On peut le voir ici en répétition avec Tafelmusik.



On peut aussi l'entendre dans cette playlist de l'Accademia Bizantina.

mardi 27 avril 2010

La délicatesse

Vous vous demandiez peut-être pourquoi j'ai pris autant de temps pour lire La délicatesse, ce livre aussi léger et délicieux qu'un de ces fameux « drink de filles ». D'une part, je suis en plein marathon. Le concert de mes élèves se donne dimanche et je dois donc inciter tous ces charmants interprètes en herbe à trouver en eux l'énergie de la 25e heure, histoire d'offrir une interprétation à la hauteur de leur potentiel (ou de mes attentes, ce qui revient au même). D'autre part, j'ai été plongée dans des recherches sur l'art et la littérature baroques, en prévision de conférences que je prononcerai jeudi et vendredi avant le concert de l'Orchestre baroque Arion, au Centre Pierre-Péladeau. Je mettrai en effet en parallèle les pages musicales des éternelles Quatre Saisons de Vivaldi avec les œuvres picturales, architecturales et littéraires de certains de ces contemporains. J'ai entendu une demi-heure de répétitions hier et avoue que j'ai été assez séduite par les choix interprétatifs du violoniste et chef Stefano Montanari. Il y a aussi que j'étais happée par la lecture attentive d'un manuscrit qu'on m'a confié.

Revenons à cette Délicatesse... Je dois d'abord vous raconter l'histoire derrière cette lecture. En effet, il y a quelques semaines, je me suis servie d'une amie qui passait quelques heures au salon du livre de Paris pour qu'elle remette à Caroline les prochains titres qui seront lus dans le cadre de La Recrue. Je m'étais entendue avec notre collaboratrice française que, plutôt que de remettre le montant du livre à mon intermédiaire, elle lui remettrait plutôt un livre. (C'est tout de même plus attrayant.) Caroline m'avait demandé si j'avais un titre en tête et j'avais été plus ou moins honnête là-dessus. En effet, j'avais lorgné La délicatesse, me disant que, peut-être, comme elle passerait au Salon, elle se sentirait obligée d'aller saluer Auteur Chouchou no 1 et que peut-être que, euh, pourquoi pas, elle pourrait m'en faire signer un exemplaire... Je trouvais que c'était vaguement cavalier de ma part de faire une telle requête alors je lui ai plutôt laissé carte blanche. Il semble  qu'elle ait lu dans mes pensées (c'est fort les liens dans la blogosphère!) et, oui, effectivement, j'ai un exemplaire dédicacé de la main du beau David, joli dessin inclus. Merci, Caroline!

Alors, côté satisfaction lecture? Si j'ai préféré Qui se souvient de David Foenkinos, on retrouve dans ce dernier opus ce qui fait sa marque de commerce de l'auteur: des histoires romantiques ancrées dans le 21e siècle, des références à Genève, ses personnages clins d'œil, un humour délicieux, un style efficace, toujours soigné.  
« Le conducteur proposa un peu de musique. Mais très vite, Nathalie lui demanda d'éteindre. C'était insoutenable. Chaque air lui rappelait François. Chaque note était l'écho d'un souvenir, d'une anecdote, d'un rire. Elle prit conscience que ce serait terrible. En sept ans de vie commune, il avait eu le temps de s'éparpiller partout, de laisser une trace sur toutes les respirations. Elle comprit qu'elle ne pourrait rien vivre qui puisse lui faire oublier sa mort. »  (p. 36)
On sort de la lecture avec un sourire presque tendre aux lèvres, porté par les mots, les situations, la perspective (l'illusion? mais il faut parfois rêver...) que, peut-être que, au fond, l'amour peut être aussi simple qu'il ne semble compliqué.

samedi 24 avril 2010

La rue de la musique?

Lentement mais sûrement, mon quartier se métamorphose. De l'extérieur, peut-être pas, mais derrière les portes closes, c'est autre chose. Non, rassurez-vous, je ne vous révélerai pas de détails croustillants sur mes voisins (même cette jolie blonde qui a recommencé à retrouver son amoureux toujours à la même heure). Je parle de l'invasion subtile de la musique, puisque j'ai quelques élèves qui habitent très près de chez moi.

En biais, il y a les petits jumeaux (bientôt huit ans). Un a commencé l'année dernière, l'autre cette année. Bien sûr, ce ne sont pas encore de grands pianistes mais, parfois, on a tout de même droit à de jolis moments de musique et l'un des deux aime beaucoup improviser et retrouver des airs classiques par oreille. Leurs parents jouent également (mais n'ont jamais osé le faire devant moi).

Un peu plus loin sur la droite, il y a mon élève promeneur de chien attitré. Quand je quitte pour 24 heures, il profite des visites au canin pour travailler sur mon piano à queue. Il paraît que le chien insiste (!) pour écouter de la musique quand il vient. (Sa mère se demandait d'ailleurs pourquoi la marche était si longue un certain soir mais il avait alors décidé de rejouer tout son répertoire pour le plaisir... On ne voit pas le temps passer quand on s'amuse, n'est-ce pas?)

Vers la gauche, il y a « les colocs ». J'enseigne à deux des quatre, de niveau avancé. L'une s'assoit devant l'instrument depuis presque 15 ans (même si elle étudie en littérature), l'autre souhaite être chef d'orchestre et a une tendance vaguement compulsive quand il s'agit de musique. Récemment, un futur cinéaste et un ami corniste se sont joints à la maisonnée, remplaçant un apprenti philosophe. Le corniste - également pianiste jusqu'à l'année dernière - travaille lui aussi avec un certain acharnement et, depuis quelques semaines, quand il le peut, dehors, sur le balcon avant, histoire de ne pas trop envahir la bulle de tranquillité des trois autres (en examens de fin de session ces jours-ci). Hier soir, il répétait des pages de suites de Bach et je n'ai pu m'empêcher de sourire en l'entendant. (En effet, l'instrument n'est peut-être pas des plus discrets mais, bien joué, que c'est beau et ce jeune homme est vraiment très doué.)

Il semble qu'au début leurs propriétaires - d'un âge certain - aient été vaguement déstabilisés par la présence quasi continuelle de musique (quand ils ne jouent pas, ils en écoutent ou organisent des fêtes auxquelles ils invitent d'autres musiciens!). Il y a quelques jours, ils sont plutôt venus cogner pour leur dire qu'il y avait beaucoup trop de guerre dans le monde et que les dirigeants devraient prendre exemple sur eux et jouer, tout simplement. Je pense que j'ouvrirai ma fenêtre la prochaine fois que je travaille, tiens...

mercredi 21 avril 2010

La musique en partage

J'avais rendez-vous cet après-midi avec les participants d'un atelier offert par Au Coup de pouce Centre-Sud, un organisme d'éducation populaire qui a pignon sur rue depuis 1973, rue Ontario Est et dont la mission est d'aider les gens du quartier, de briser l'isolement, de susciter l'entraide et d'éduquer. Noble mission, n'est-ce pas? J'y donnais un cours d'initiation au répertoire classique, un « Musique classique pour les nuls » si vous voulez. En fait, plusieurs des participants connaissaient le répertoire, sinon de façon encyclopédique, du moins avec le cœur.

Pendant plus de deux heures (j'ai beaucoup de difficulté à me limiter quand on me lance sur le sujet de la musique classique), j'ai tracé les grandes lignes des périodes musicales, ai évoqué les styles de certains compositeurs, les changements stylistiques, ai expliqué ce qu'était un concerto, l'inéluctabilité de la dissolution de la tonalité telle qu'on la connaissait au milieu du 20e siècle... Bien sûr, et plus important encore, j'ai fait écouter des extraits musicaux de Bach, Vivaldi, Mozart, Beethoven, Chopin, Smetana, Chostakovitch, Estacio, etc. parce que parler de musique sans pouvoir l'apprécier viscéralement me paraît complètement incohérent.

À la fin des dites deux heures, personne ne semblait vouloir décoller. L'une a commencé à évoquer le sampling et m'a demandé ce que j'en pensais. (Quand c'est bien fait, pourquoi pas?). Un autre nous a raconté une histoire absolument délicieuse sur l'achat de son premier disque Tchaïkovski à l'adolescence. (Il avait rapporté le disque au magasin car il ne savait pas que l'Ouverture 1812 comprenait des coups de canon et pensait que le disque sautait!) Une troisième a parlé avec fierté de sa petite-fille qui complétait un baccalauréat en musique à Waterloo. (J'aime voir les grands-mères rayonner de fierté.)

Cette rencontre, prévue depuis plusieurs mois, était entièrement bénévole. Je ne vous dis pas cela pour que vous applaudissiez mon sens civique. Je le mentionne seulement parce que, un instant, j'ai rêvé. Imaginons que tous les musiciens professionnels de la ville offrent un atelier du même genre dans l'année, un seul. Combien de vies seraient changées?

Oui, bien sûr, tous n'ont pas la fièvre nécessaire pour transmettre, c'est vrai. Nous ne sommes pas tous, comme Obélix, tombés dans la potion magique enfant. Changeons donc la donne. Imaginons qu'un dixième des musiciens professionnels offrent un tel atelier dans leur année. Déjà, l'impact serait troublant. Bien sûr, certains le font déjà. Par exemple, il faut saluer la constance du pianiste Alain Lefèvre, pourtant une « star », qui continue de rencontrer les jeunes dans les écoles et de visiter des délinquants pour leur parler de musique classique. Mais les autres? Combien oseraient, comme Pollini le faisait il y a quelques dizaines d'années, offrir un récital pour des employés d'usine par exemple? Et si la musique pouvait vraiment changer la monde?

Une chose est certaine. La prochaine fois qu'on m'invite, je n'hésiterai pas une seconde. L'amour de la musique croît quand on le partage.

lundi 19 avril 2010

Attachements. Observation d'une bibliothèque

« La bibliothèque est un lieu d'allers et retours, à l'image du labyrinthe... » (p. 87)

Alberto Manguel nous avait proposé il y a quelques années de très belles incursions dans le monde des livres et de sa bibliothèque en particulier. Plus récemment, Alain Finkielkraut avait fait de même, de façon un peu plus cartésienne peut-être. La poète et essayiste Louise Warren n'a pas non plus su résister à cet appel mais elle y répond de façon entièrement autre. À travers une série de textes courts, qui regroupent aussi bien portraits d'auteurs qu'analyses de livres, citations ou même retranscriptions de rêves liés à sa bibliothèque ou certains souvenirs de lecture, elle nous propose un voyage plus poétique que didactique, dans l'univers des auteurs ou dans son passé (toujours évoqué avec une rafraîchissante économie de détails).  

« À travers les livres, nous nous construisons. Il est rare que, dans nos gestes quotidiens, nous soyons sollicités de la sorte. » (p. 42) 
 On y retrouve aussi bien des livres qui ont marqué sa première enfance, son adolescence que des titres qui ont accompagné sa vie de mère, ont prolongé la magie de certains voyages, ont été offerts par son amoureux, dans un séduisant jeu de pistes qui nous pousse à nous approprier plus profondément certaines auteurs  (Antonio Munoz Molina, Marina Tsvétaïéva, Michèle Desbordes, William Carlos Williams, Philippe Jaccottet ou Saadi Youssef, par exemple) ou nous invite à replonger dans des mondes fréquentés jadis mais délaissés depuis (que j'ai aimé Gaston Bachelard, pour les mêmes raisons qu'elle).

Malgré l'inhérent foisonnement de la proposition, on ne se sent jamais perdu dans cette bibliothèque qu'on voudrait posséder en partie. On sort de l'expérience avec une liste de titres à s'approprier impérativement mais surtout avec l'impression d'avoir partagé un moment d'intimité avec une autre grande lectrice.  

« Ce qui m'unit aux livres tient en partie au rythme, à la respiration, à l'air qui passe entre les paragraphes, aux choses qui ne se voient pas, mais vibrent. La voix existe pour vrai, tournée vers moi. » ( p. 156)

samedi 17 avril 2010

Une visite au MOMA?

Vous ne savez pas quoi faire de votre week-end et considériez un voyage à New York mais, faute de fonds ou de temps, vous avez dû abandonner l'idée? Et si je vous proposais de visiter le Museum of Modern Art en 2 minutes 5 secondes, top chrono?

jeudi 15 avril 2010

Il ne faut pas parler dans l'ascenseur

Avec son premier roman, Martin Michaud aborde un genre peu traité au Québec : le polar. On pense connaître le genre, les codes, les lieux, et pourtant, avec Il ne faut pas parler dans l’ascenseur, l’auteur réussit à nous surprendre, mieux, à nous séduire. Une histoire de vengeance, un inspecteur sympathique et bougon, vaguement dépassé par les soubresauts de sa vie personnelle, une victime potentielle qui vit des expériences à la limite du paranormal, des liens qui s’établissent entre différents protagonistes, la toile dans laquelle Michaud tente de nous attraper est tissée avec une certaine minutie. Le style est enlevé, fluide, fait mouche presque à tout coup; on tourne les pages avec un plaisir presque coupable.

Je me suis attachée à l’inspecteur Lessard, ai été glacée par le tueur, troublée par Simone. J’ai surtout beaucoup aimé la façon dont l’auteur a réussi à transformer l’arrondissement Côte-des-Neiges- Notre-Dame-de-Grâce en témoin de ces histoires en chassé-croisé. J’y ai reconnu avec plaisir des lieux que je fréquente régulièrement, en ai cherché d’autres (pour réaliser que certaines libertés avaient été prises par l’auteur en lisant la notice en postface). J’avais l’impression, ce faisant, de devenir partie intrinsèque du récit, ce qui est rarement le cas avec un polar, genre abordé le plus souvent avec un certain détachement, conventions obligent. Une chose est certaine : je surveillerai avec plaisir la prochaine aventure de l’Inspecteur Lessard… en espérant qu’il ne soit pas réaffecté dans un autre quartier.

Les autres collaborateurs de La Recrue ont en général apprécié leur lecture. Vous pouvez lire leurs avis ici...