jeudi 29 septembre 2011

Petite armoire à coutellerie

Roman, récit, autofiction, recueil de poèmes en prose, florilège de pensées éparses? Impossible de saisir les contours de cet objet littéraire et pourtant, on le fait nôtre en quelques courtes pages à peine. Dans ce texte d'une densité remarquable, Sabica Senez traduit la peine d'amour, la transcende pour en extraire l'essentiel, polit chaque instant de douleur, le contemple, réussit à sublimer ces instants qu'il lui a dérobés en la quittant (pour une autre, un ailleurs, l'au-delà, on ne le saura jamais entièrement).
« Notre histoire est un chapelet que je récite en avalant une à une les perles de verre. Un Mon amour qui s’égrène dans ma gorge jusqu’à m’asphyxier. »
Elle écrit, elle crie, le déni, l'amour qui l'a fuie, la chute, les rechutes, et cette incompréhension dont on l'entoure.
« Personne n’a compris. Ou pire, n’a voulu comprendre : j’ai dû me séparer de nos gestes et de nos mots, mon amour, comme on laisserait sa peau et ses os au vestiaire, contraint par un doorman de 6 pi 4 po, 325 lb, et une pétasse grimée de dix-neuf ans derrière son comptoir.
Pour assister à la suite du spectacle de ma propre vie, on m’obligeait à t’abandonner dans cette sinistre et sombre pièce. »
On sort soufflé de cette lecture, balayé par la vague, conscient que cette histoire nous bouscule parce qu'elle est universelle, avec une envie de se réapproprier sur le champ quelques phrases, quelques pages.

« Un jour, je classerai par ordre de grandeur
Un jour, je classerai par ordre
de candeur
Un jour, je classerai par ordre de douleur tous les mots prononcés depuis ma naissance. »

mardi 27 septembre 2011

Mensonges

Certains disent que dans « traduire », il y a « trahir », qu'un traducteur ne peut offrir qu'un autre regard, son regard, sur les mots d'un autre, qu'il s'y frotte pour la première ou la vingtième fois. Quand je traduis, je me vois plutôt comme une interprète, qui transmet l'essence du propos de l'auteur, mais forcément dans cette nouvelle couche de texte, il y aura un peu de moi également.

Valérie Zenatti, dont j'avais beaucoup apprécié Les âmes sœurs il y a quelques semaines, traduit depuis quelques années les œuvres du romancier et poète israélien Aharon Appelfeld, récipiendaire notamment du prix Médicis en 2004, considéré comme le plus grand écrivain de langue hébraïque contemporain. Fait intéressant, né à Czernowitz (alors en Roumanie, maintenant en Ukraine) mais ayant fui le pays lors de la montée du nazisme, il a choisi d'écrire dans sa « langue maternelle adoptive » plutôt qu'en allemand. Il aurait vraisemblablement pu faire siens ces mots de Zenatti: 
« Mais, par un inévitable mouvement de balancier, l’hébreu, dont je me suis imprégnée pendant huit ans, m’est devenu nécessaire. Il a creusé en moi un espace sensible accessible uniquement avec ses mots, son rythme, sa musique, et dont l’étude me comble. »

La traductrice, l'auteure, qui au fond est demeurée cette petite fille en équilibre entre la France et Israël (où elle a passé son adolescence) voue un énorme respect à l'artiste, mais connaît aussi l'homme pour avoir échangé avec lui. Elle saisit surtout les subtilités de son univers littéraire, ses personnages, son style, car elle s'en est imprégnée à plusieurs reprises. Avec une impudeur doublée d'une extrême tendresse, elle décide donc de transformer l'homme qu'elle admire en personnage d'un roman poétique, qui propose des pistes de lecture (enfance de l'une et l'autre, appropriation de la langue étrangère, sensation de n'être jamais ancré dans un lieu) pour mieux les brouiller.

On suit auteure et multiples doubles pas à pas, en retrait afin de pas trahir le moment à notre tour, troublé par ce récit qui n'a plus rien de l'autofiction, mais devient plutôt un conte philosophique qui nous plonge dans le matériau même de toute entreprise littéraire, le mensonge.

« Ce sont des lettres très anciennes qui contiennent tout. La joie et le mystère, les questions et les réponses, qui contiennent elles-mêmes d’autres questions et d’autres réponses. Je ne sais pas ce qui est écrit ici, mais les lettres m’ont relié à cette chanson que chantait mon grand-père, chaque année au printemps. »

dimanche 25 septembre 2011

Broken Hearts & Madmen

Il y a certains albums qu'on voudrait garder pour soi tant ils nous enveloppent. Pourtant, ce serait fort injuste d'en priver tous les autres, surtout quand ils sont aussi séduisants que Broken Hearts & Madmen, dernier projet du Gryphon Trio qui, une fois encore, repousse les frontières d'un genre qu'on considère à tort poussiéreux. L'album, sorti cette semaine, se veut le prolongement d’un spectacle qui proposait des tangos, des chansons populaires et des chants folkloriques mexicains, spectacle hors normes qui a permis au Gryphon de renouer des liens avec ses partenaires de Constantinople, projet multimédia encensé, Patricia O’Callaghan et Roberto Occhipinti.

J'admets avoir commencé par écouter la dernière pièce de l'album, I Want You, chanson d'Elvis Costello que j'aime particulièrement. J'avais un peu peur d'être déçue (quand on aime trop, parfois...), mais les arrangements de Roberto Occhipinti m'ont tout de suite convaincue et j'ai succombé en deux phrases au moelleux de la voix de Patricia O'Callaghan. J'ai ensuite repris l'album au début. J'ai découvert avec plaisir River Man de Nick Drake, ai repassé deux fois Volver (traité d'une façon tout à fait inusitée ici) et me suis laissée porter par la tendresse de Cucurrucucu Paloma, une chanson que je trouve pourtant habituellement assez insipide. Comme quoi, des arrangements réussis peuvent faire toute la différence... Sinon, quelle excellente idée que d'inclure Pieces and Parts de Laurie Andersen, Yo soy Maria de Piazzolla (compositeur que le Gryphon a fréquenté avec succès auparavant), The Gypsy's Wife de Leonard Cohen et La confession de la regrettée Lhasa de Sela. (Soupir de contentement...)

Vous n'êtes pas obligés de me croire sur parole; écoutez plutôt tout l'album en streaming (et téléchargez-le tout de suite après) ici...

vendredi 23 septembre 2011

À toi

Je suis rarement l'une de celles qui se précipite en librairie quand un livre sort, sauf peut-être s'il est signé Paul Auster (et même là, j'attends presque toujours la traduction). Pourtant, intriguée par les prépapiers, je n'ai attendu que quelques jours avant de me procurer À toi, correspondance entre Kim Thuy (dont le premier livre, Ru, a causé une véritable onde de choc) et Pascal Janovjak, dont j'ignorais tout, né en Suisse d'une mère française et d'un père slovaque, qui signait en 2009 un premier roman, L'invisible.

Le thème de la correspondance ne pouvait que m'interpeller. En effet, depuis l'école primaire, je demeure une épistolière convaincue (le facteur était mon héros, sans contredit) et ai abreuvé pendant des années les amis de missives sur papiers tous plus exotiques les uns que les autres et qui, aujourd'hui, m'entretiens par courriel avec quelques proches sur une base régulière sinon quotidienne et ce, même si je leur parle au téléphone ou les rencontre régulièrement. Je suis incapable de tenir un journal plus de trois jours de suite, peut-être parce je préfère de beaucoup l'échange et que, des mots de l'un surgissent ceux de l'autre, que le partage de pièces musicales, de citations tirées de livres aimés, de petits instants d'une vie dont on aime être témoin m'est infiniment précieux.

Dans À toi, deux écrivains s'apprivoisent. Ils se sont rencontrés à Monaco, ont senti tout de suite qu'une complicité pouvait se développer entre eux, et ont décidé de se connaître à travers ce qu'ils maîtrisent le mieux: les mots. Il y sera question de souvenirs d'enfance, de déracinement, d'amours perdues, de celles qu'on protège, de maternité assumée et de paternité à venir, de patries perdues, de terres d'accueil, d'écriture, du temps qui passe.

« Toi, je sais où est ta place : elle est avec les rondeurs des o des a, entre les roucoulements des r ou sur la pente des accents aigus et graves, parce que ta voix se révèle dans les murmures des espaces blancs et sous les accents circonflexes les jours de pluie. » (Kim, p. 65)

On plonge en quelques instants dans ces pages, happé par la vie qui bat, tout simplement, revenant sur quelques tournures de phrase habiles, laissant la douceur d'une émotion se prolonger encore un instant juste parce que, conscient que les deux complices n'ont pas tant partagé de façon impudique une correspondance  qu'ils ont érigé une œuvre littéraire à part entière, qui se savoure par fragments, comme ces souvenirs que l'on accumule en secret, qui nous soutiennent dans les moments où tout chavire.  
« Ce que j'aime dans notre correspondance, c'est cet étrange silence des messages, qui ressemble au faux silence des déserts. En ce moment précis, un magnétophone posé dans la chambre ne capterait rien d'autre que mes doigts sur les touches, un léger cliquetis, quand dans nos têtes résonnent les voix d'une conversation ininterrompue, les nuances et les modulations de nos gorges et le claquement des langues contre les palais, les exclamations et les rires, et les interrogations muettes. » (Pascal, p. 100)

J'ai découvert avec plaisir une nouvelle voix, celle de Pascal Janovjak (8 des 12 passages que j'ai recopiés dans mon fichier de citations sont de lui), plaisir que je prolongerai par la lecture de son roman. Vive les rencontres...

La photo est de Robert Skinner, Cyberpresse.

mercredi 21 septembre 2011

Aimer faire

Une question me fait grincer des dents plus peut-être que tout autre: « Que fais-tu dans la vie? » Cette manie d'associer aux gens des étiquettes m'horripile et surtout me laisse toujours profondément démunie, avec la conviction qu'il n'y a ici aucune bonne réponse. Si je commence à énumérer le titre de mes multiples emplois, j'ai l'air de vouloir étourdir l'auditeur, surtout que je brandis une série de professions que les gens ne connaissent pas vraiment: professeur de piano peut encore passer (quoi que...) mais quand j'en arrive à rédactrice et journaliste spécialisée en musique classique « mais qui couvre également le théâtre et la littérature », généralement, je perds le client. Je n'ose pas ajouter traductrice et réviseure, même si ce sont des activités que je pratique sur une base quasi quotidienne. J'ai généralement droit tout au plus à un « Ah... eh bien... », avant que mon interlocuteur ne cherche désespérément une autre victime à punaiser.

Un ami m'a envoyé un SMS hier, m'expliquant qu'il avait enfin trouvé une façon de contourner cette fâcheuse propension à l'étiquetage. « Plutôt que de demander ce que les gens font dans la vie, on pourrait leur demander ce qu'ils aiment faire. » Quand même... Il nous faudrait un groupe-témoin, histoire de tester le concept. J'imagine fort bien les mâchoires décrochées de la plupart des interpellés. Il faudrait sans doute insister. « Vraiment, ça m'intéresse. Dites-moi tout. » Tentant, non?

Si je réponds moi-même honnêtement à la question, je suis obligée d'admettre que mes divers emplois sont le reflet de l'une ou l'autre de mes passions et que je dois donc me considérer choyée. Alors, pêle-mêle ou presque...
  • J'aime lire, apprendre, transmettre. Déjà, à huit ans, j'aidais le professeur avec une élève en difficulté et à dix ans, malgré ma timidité (qui s'est soignée), je pouvais parler pendant une heure des écureuils ou de l'imprimerie. Maintenant, je suis celle qui parle de musique classique dans des endroits assez saugrenus, du bureau du dentiste (qui m'a demandé il y a quelques semaines, vaguement intimidé, si j'avais été un prodige, avant que je n'éclate d'un rire impossible à contrôler) à une cérémonie de graduation.
  • J'aime écouter, la musique, les autres, les oiseaux, la vie qui bat.
  • J'aime jouer du piano, que ce soit pour moi ou avec ou pour d'autres, devenir ce canal de communication directe entre un compositeur et un auditeur, à première vue nullement liés.
  • J'aime les voyages et les rencontres qu'ils sous-entendent, n'avoir qu'une seule certitude quand on part: qu'on reviendra autre.
  • J'aime être émue par ce que je vois, j'entends, savoir sans réaliser encore comment que ce tableau qui m'aura chavirée, ces phrases d'un auteur, cette modulation, sera transmise autrement, dans deux mois, trois ans, dans un article, une note de programme, une nouvelle.

Là aussi, aurais-je perdu mon interlocuteur? Fort probablement, mais celui qui n'aurait pas pris ses jambes à son cou aurait vraisemblablement eu beaucoup à m'apprendre. Alors demander et répondre autrement la prochaine fois que les circonstances s'y prêteront ou non? Intéressant dilemme à considérer.

lundi 19 septembre 2011

Quand le livre alimente la pièce


Anna sous les tropiques, pièce de l'auteur cubain Nilo Cruz, prix Pulitzer 2003, a pris l'affiche jeudi dernier au Théâtre du Rideau vert (en première en version française). Le propos en est assez séduisant. On retrouve une famille élargie dont les membres, tous les jours, se côtoient dans une fabrique de cigares. Plutôt que d'être abrutis par la répétition des gestes, ils écoutent un lecteur, homme distingué et bien mis (Benoît Gouin, suave) qui partage avec eux Anna Karénine de Tolstoï. Les étendues enneigées font rêver Marela, la plus jeune fille d'Ophélia et Santiago (Geneviève Schmidt, qui joue à merveille le rôle de l'ingénue, entre petite fille et femme en devenir), le triangle amoureux parle doublement à Conchita qui s'engage dans une relation passionnelle avec le lecteur, Santiago trouve inspiration dans un personnage secondaire et tente de retrouver le souffle de sa jeunesse. Une fois le livre refermé à la fin de la journée de travail, il continue adroitement de faire son œuvre, tant auprès des personnages que du spectateur.

Si je n'ai pas été éblouie par une mise en scène somme toute assez sage (mais qui avait le mérite d'être claire) de Jean Leclerc, j'ai été séduite par un texte souvent fort travaillé (peut-être trop, considérant que ces mots sortent de la bouche d'employés d'usine, mais peu importe, au théâtre, on veut parfois être édifié) et la façon dont le chef-d’œuvre de Tolstoï devient personnage du récit, moteur d'action. En sortant du théâtre, je me suis aussi dit qu'il était impératif que je lise ce roman. Comme quoi, les grands canons de la littérature peuvent se glisser dans des endroits où on ne les attendait pas nécessairement.

samedi 17 septembre 2011

Un secret

« Aussi longtemps que possible, j’avais retardé le moment de savoir : je m’écorchais aux barbelés d’un enclos de silence. »

Il y a de ces livres qui vous hantent, quelques jours, quelques semaines après que vous ne les ayez refermés. Vous avez l'impression que les personnages continuent de vivre dans un univers parallèle, pourtant si proche du vôtre. Cela m'est arrivé, continuer de m'arriver avec Un secret de Grimbert.

Le livre a fait le voyage Amsterdam-Montréal avec une amie, qui l'a lu ici, avant de me le prêter. J'aurais pu le déposer sur ma PAL (que j'ai passablement de difficulté à mater et qui déborde des deux - minuscules, mais quand même - étages de bibliothèque qui lui sont assignées) et l'ouvrir dans deux semaines, trois mois. Non, impossible, le livre m'appelait. Inutile de lui résister, j'avais besoin de le lire sur le champ.

Après quelques pages, j'étais déjà envoutée. Les propos, délicatement ciselés, de Philippe Grimbert qui relate ici un pan de l'histoire familiale, me touchaient, l'histoire pourtant si personnelle devenant universelle. L'impression de prendre part à une plongée à la fois tendre et douloureuse dans les méandres de la Deuxième Guerre mondiale, d'entendre la voix de ces absents qui continuent de hanter la vie des survivants, des décennies après.

Hier, une amie me racontait son voyage en Pologne, sur les pas de ces trop nombreux disparus. Profondément troublée par sa visite d'un camp, elle en tremblait encore, deux mois après. « Je ne pourrai pas t'en parler longtemps, je t'avertis... » J'ai eu un instant l'impression que le livre me parlait, une fois encore...