dimanche 29 mars 2009

Adieu, vert paradis


Je ne propose pas ici de commentaire de lecture objectif de ce premier roman. Mais est-on jamais réellement objectif face à la lecture d'un auteur ou à l'écoute d'une œuvre musicale? Poser la question, c'est bien sûr y répondre. Si l'on aime un auteur, l'on connaît bien un compositeur, on acceptera avec certes beaucoup plus de grâce les petites faiblesses qui pourraient se glisser entre les pages. Il m'arrive assez souvent d'échanger là-dessus avec des élèves avancés, alors que nous trouvons par exemple un mouvement de sonate de Beethoven lumineux mais que nous avons l'impression que, pendant quatre ou six mesures, tout à coup, la voix semble moins convaincante. Devrait-on abolir ce passage? Bien sûr que non, tout n'est que question de perception et d'interprétation.

Après cette digression, je reviens donc à Adieu, vert paradis d'Alexandre Lazaridès, premier roman commis par un auteur mûr néanmoins, qui a déjà publié un ouvrage de référence sur Valéry et signé de multiples contributions pour la revue Jeu et de nombreuses recensions de disques classiques pour La Scena Musicale. Je suis ici incapable d'opter pour un tant soit peu d'objectivité puisque l'auteur est l'un des mes amis et que je me suis déjà penchée sur deux versions précédentes du manuscrit, tant au point de vue de certains choix de termes que de la structure narrative. Néanmoins, n'ayant plus touché aux ébauches depuis environ deux ans et m'étant contentée de suivre le travail de réécriture et les différentes étapes menant à la publication du titre en amie, j'avais donc eu le temps d'« oublier » certains éléments de ce texte puissant, doté d'un rythme unique, férocement en marge des textes publiés ces jours-ci et j'ai donc pu le réaborder d'une certaine façon sans a priori.

Le narrateur nous amène dans un curieux voyage, vers le passé, vers une enfance troublée par les secrets, les questionnements, mais aussi vers le rêve, l'épopée, la musique, tant classique - traitée avec une tendresse remarquable - que la petite musique des vies qui se déchirent puis tentent de se renouer autrement. Dans une langue riche, particulièrement travaillée, portée autant par un français parfaitement maîtrisé que par le souffle inhérent à la narration des contes orientaux, l'auteur nous mène au plus profond de la psyché des personnages. Quand la violence est abordée (certains éléments de l'intrigue sont particulièrement troublants), elle ne l'est jamais de façon gratuite (et nous restons toujours à des lieues des débauches de détails scabreux qu'on pourrait retrouver dans d'autres pages). En restant volontairement sur la ligne très fine entre le dicible et l'indicible, Alexandre Lazaridès nous force à assumer nos interrogations et tend le fil à son maximum entre fiction et réalité, là-bas et ici, passé suranné et présent assumé.

Pour apprécier le roman, il faut accepter de s'investir, de se couler dans une respiration bien particulière, d'abaisser d'une certaine façon notre pulsation cardiaque, de lire en marge de l'effervescence du monde contemporain afin de retrouver le bouillonnement d'une vie intérieure. Alors, on en ressortira grandi.

jeudi 26 mars 2009

Envoyé spécial


Parfois, les rencontres avec des auteurs sont planifiées (dans le cas de lectures recommandées fortement par des proches ou, bien sûr, lors d'entrevues) et parfois elles sont tout simplement fortuites. Dans cette deuxième catégorie, je dois inclure celle avec Michel Jean, croisé au stand de Stanké lors du dernier Salon du livre. J'avais bien sûr remarqué les affiches format géant de la frimousse de l'auteur mais mon cerveau n'avait pas encore eu le temps de superposer l'image aux reportages internationaux vus au Téléjournal il y a quelques années que, alors que j'étais en conversation avec Véronique, la charmante relationniste du groupe Librex, Michel Jean se joignait à la conversation. (Il a sans doute dû trouver que j'étais la moins groupie de toutes les lectrices présentes au salon puisque je n'ai complété l'association envoyé spécial - auteur devant moi que le lendemain.)

Quand j'ai repris le cours de journalisme en janvier, j'ai aussitôt pensé qu'il serait un invité exceptionnel pour la classe. Lauréat du Prix Judith-Jasmin en 2006 pour ses reportages (assez troublants) sur la guerre au Liban, il a dans sa besace de grand voyageur nombre d'histoires incroyables, qui se déroulent tour à tour aux Éboulements, à New York au lendemain du 11 septembre, en Thïlande (capitale du tourisme sexuel), en Irak, en Haïti (lors de la chute d'Aristide), au Sri Lanka... Dans son livre de souvenirs, Envoyé spécial, comme lors de son passage dans ma classe il y a deux semaines, il s'exprime sans esbrouffe. Deux jours après, mes élèves étaient encore sous le charme du personnage (ils s'attendaient à un monsieur sérieux en veston-cravate « comme à la télévision » mais il s'est présenté en tenue sport et lunettes soleil hip) mais aussi sous le choc des événements rapportés (un état d'esprit idéal pour les faire plonger dans le volet « international » du cours).

Michel Jean ne se targue pas de proposer un manuel de journalisme de terrain pour apprentis journalistes. Exit les termes techniques, les tournures pompeuses. Plutôt, il choisit de partager ses expériences, en termes clairs, accessibles pour n'importe quel téléspectateur qui s'interrogerait sur les dessous du métier, qui permettent de le suivre pas à pas lors de ses recherches, de ses reportages, réagissant à la couleur locale, lors des moments passés à la mince frontière entre la vie et la mort aussi. Je me tiens généralement assez loin des biographies et des livres de « souvenirs » mais là, je dois admettre que j'ai tourné les pages avec une certaine fébrilité.

En passant, après avoir complété l'écriture de ce livre, comme il avait intégré le tout à son horaire (en se levant aux aurores), il a continué à écrire... un roman cette fois qui (chut!, c'est un secret!) se passe en partie dans le monde du journalisme d'enquête. Une chose est certaine: la prochaine fois, au salon du livre, je le reconnaîtrai sans peine!

lundi 23 mars 2009

C'est bien meilleur avec orchestre


Un orchestre, un chef, trois commentateurs radio assis à une table, les écouteurs de studio sur les oreilles, un compositeur sans doute un peu nerveux et un public attentif. Comme je vous l'expliquais avant-hier, j'avais hâte d'entendre ce Concerto pour animateur de radio et orchestre. Étant devenu légèrement blasée - ce sont les risques du métier -, j'avais volontairement décidé d'arriver pour la seconde partie du concert, ne jugeant pas nécessaire d'écouter un nième interprétation du (néanmoins fort beau) Concerto pour violon de Beethoven.

Alors, la question qui vous brûle les lèvres: pari réussi? En tant qu'œuvre hybride et de surcroît, multimédia, oui. Le dialogue entre les voix et l'orchestre restait fluide et l'intégration des commentateurs virtuels (qui évoquaient la circulation, la météo et le sport) au contenu, tant au point de vue musical que visuel (leurs propos défilaient sur l'écran géant) était même brillante par moments. On regrettera que, parfois, on n'avait pas le temps de terminer la lecture du texte (question peut-être de choix de sièges) mais ce détail aurait pu être ajusté si une deuxième représentation avait été prévue ce soir par exemple.

J'aime l'univers de la radio, l'intimité que cela suggère et, depuis que j'ai à me rendre quelques fois par semaine au Collège pour mon cours de journalisme, j'ai écouté plusieurs fois l'émission de René Homier-Roy (une façon efficace de faire un tour rapide de l'actualité avant de la partager avec les élèves). Je pouvais donc entendre les intonations des absents comme reconnaître les particularités langagières de ceux présents dans le traitement musical adroit de Simon Leclerc: la façon si particulière qu'a Homier-Roy de terminer ses phrases par une question, la voix grimpant toujours un peu dans les dernières syllabes, la voix riche et profonde mais toujours amicale de Claude Quenneville (qui « racontait » notamment une autre défaite du Canadien grâce à une orchestration aux cuivres polytonale d'une rare efficacité), le côté effervescent de Catherine Perrin (qui nous a livré un très joli texte sur la peintre Madeleine Ferron), le sérieux de Marc Laurendeau quand il épluche la revue de presse, la façon qu'a Yves Desautels de nous transmettre les informations essentielles sans jamais être dépassé par les événements (les mots qui défilaient à l'écran exprimant habilement et par moments loufoquement l'heure de pointe), le côté doux et presque aérien de Véronique Mayrand, la miss Météo...

Reparlera-t-on de l'oeuvre dans dix ans? Est-elle « exportable »? J'en doute un peu. Si on voulait présenter par exemple ce concerto à Chicago, il faudrait adapter la structure narrative et musicale aux particularités des morning men locaux. Par contre, dans une ville francophone près de chez vous, peut-être bien... Certaines qualités indéniables de l'écriture de Simon Leclerc doivent néanmoins être soulignées. En réécoutant quelques extraits ce matin (on a pu entendre le concerto à C'est bien meilleur le matin et dès demain, on pourra le retrouver sur le site Internet de Radio-Canada), j'ai pu constaté que, sans la « distraction » visuelle (i.e. les textes défilant à l'écran ou la présence physique des trois animateurs), la musique se tenait assez bien toute seule. Grand arrangeur et surtout brillant orchestrateur, Simon Leclerc, qui a d'abord cru à une blague quand l'OSM lui a proposé ce projet inusité, admet en être encore à ses premières armes en tant que compositeur. Il me confiait en entrevue: « Depuis deux ans, j'ai de plus en plus la chance de m'exprimer, moi, musicalement, alors qu'en tant qu'orchestrateur, je devais être au service des idées des autres. Ce projet m'offre une belle occasion d'utiliser un langage, de le paufiner, de me définir en tant que compositeur. » Je suivrai ses prochains essais avec attention.

samedi 21 mars 2009

Concerto pour animateur de radio et orchestre

Lors d’un passage à l’émission matinale C’est bien meilleur le matin sur les ondes de Radio-Canada, Kent Nagano s’était révélé séduit par la « virtuosité » de l’animateur René Homier-Roy, sautant avec une adresse consommée et une rapidité foudroyante d’un sujet à l’autre, relançant ses chroniqueurs avec une fièvre jamais feinte. Souhaitant reproduire cet étonnant « ballet vocal », il soumet alors à Simon Leclerc – à qui l’on doit la musique de Dracula et les trames sonores de nombreux films dont, plus récemment, Le Dernier Continent – l’idée inusitée d’écrire une œuvre qui marierait les univers symphonique et radiophonique qui sera créée demain après-midi par l'OSM.

Le compositeur, qui connaît parfaitement les forces de l’Orchestre pour l’avoir dirigé dans plusieurs programmes pop au fil des ans, conçoit donc un concerto dont le soliste invité serait Homier-Roy, dont il exploite les talents, comme s’il devenait instrumentiste. Il sera rejoint sur scène par Catherine Perrin et Marc Laurendeau, de même que trois chroniqueurs « virtuels » qui s'exprimeront par le biais de textes défilant sur grand écran. On assistera notamment à un étonnant entretien avec le maestro, qui ne répondra pas en paroles, mais bien… en musique!

L’œuvre, d’un seul tenant, laisse la part belle à l’improvisation, les textes n’étant que partiellement esquissés. Pour éviter les débordements, des symboles ont été intégrés à la partition pour permettre à Kent Nagano d’indiquer aux chroniqueurs quand amorcer leurs échanges, mais aussi quand les conclure rapidement. Ces habitués du direct et de la répartie rapide se retrouveront sans nul doute en pays de connaissance, le décompte de l’horloge étant ici remplacé par les gestes du chef d’orchestre. « Malgré le côté à la fois amusant et fragmenté de cette mutation d'un médium à un autre, j'ai tenté d'en faire quelque chose de captivant, d'intrigant, mais aussi de touchant », soutient le compositeur.

J'ai hâte de découvrir l'œuvre hybride demain et vous en reparle...

vendredi 20 mars 2009

Juxtapositions cocasses

Parfois, un commerce est remplacé par un autre... mais le nouveau propriétaire n'a pas toujours à s'adapter à une murale qui orne trois des quatre façades de l'édifice. À Aylmer, en banlieue d'Ottawa, cela donne des juxtapositions assez étonnantes... (images croquées sur le vif dimanche dernier)

mercredi 18 mars 2009

Regards d'acier

J'étais de passage dans la capitale nationale le week-end dernier pour des raisons professionnelles mais ai pu ensuite y rejoindre une amie, avec laquelle nous avons arpenté pendant un peu plus d'une heure (heure de fermeture du musée oblige) certaines des salles du superbe Musée des beaux-arts du Canada. Je l'ai convaincue d'aller jeter un coup d'œil à Regards d'acier, une exposition photo consacrée aux artistes autochtones. Tirée des collections du Musée canadien de la photographie contemporaine et du Musée des beaux-arts du Canada, l'exposition explore (pour encore quelques jours à peine) la représentation du peuple aborigène par 12 artistes autochtones importants (et dont j'ignorais tout jusqu'ici, je vous l'avoue humblement): KC Adams, Carl Beam, Dana Claxton, Thirza Cuthand, Rosalie Favell, Kent Monkman, David Neel, Shelley Niro, Arthur Renwick, Greg Staats, Jeff Thomas et Bear Witness.

Décidés à tourner leurs critiques vers l'art du portrait et surtout ses abus gênants dans la représentation des peuples amérindiens (combien d'images du « bon sauvage » doit-on encore accepter avant d'admettre que la réalité est autre?), ces artistes ont plutôt décidé de revisiter le genre plutôt que de lui tourner le dos. Le « regard d'acier » du titre fait ici référence au regard gris et en apparence imperturbable qu'on a trop souvent associé aux représentations occidentales ou coloniales. En détournant le cliché, les artistes s'interrogent - et nous interpellent - sur les rôles qu'occupent l'image, les médias et les choix politiques qui les touchent de près.

Dana Claxton (photo du haut) transpose ainsi ses racines ancestrales à travers des images en apparence ludiques mais qui poussent à la relecture.

Jeff Thomas,
qui se surnomme lui-même « l'Iroquois urbain », propose quant à lui des fascinants diptyques dans lesquels il jumelle le portrait stéréotypé de l'Indien et des portraits de membres de son entourage (ou lui-même) dans une composition au parallélisme inspiré. Il choisit d'élaborer une série « d'images de [son] expérience d'Iroquois urbain, ainsi que la recontextualisation des images historiques des premières Nations pour un public contemporain ».

J'ai été également séduite par les portraits de KC Adams qui dénoncent les étiquettes que la société choisit d'apposer aux individus, choix qui vient ébranler plusieurs convictions que certains pourraient entretenir face aux « conventions ». Et si, au fond, le regard d'acier n'était qu'un masque?

RIP Père Lindsay

Le (très) petit monde de la musique classique québécoise est en deuil aujourd'hui, suite à l'annonce du départ du Père Lindsay, décédé hier soir, à l'âge de 80 ans. La nouvelle a surpris d'autant plus que lors d'une fête en son honneur, il y a quelques jours à peine, il semblait en bonne forme.

Le père Lindsay laisse une empreinte profonde dans le monde de la musique classique en tant que fondateur du Festival de Lanaudière (organisation à laquelle il était toujours attaché à titre de directeur artistique) et du Camp musical de Lanaudière à Saint-Côme. Fernand Lindsay avait été décoré à titre de membre de l'Ordre du Canada et comme chevalier de l'Ordre national du Québec. Son absence et sa bonne humeur contagieuse seront cruellement ressenties.