vendredi 30 mai 2014

Hate Radio: frontal

« Il y a des choses innommables. » Le spectateur qui, casque d’écoute en main, s’installe d’un côté ou de l’autre du cube reproduisant la station de Radio-télévision libre des mille collines (RTLM), comprend les enjeux de la reconstitution du metteur en scène suisse Milo Rau. Pourtant, rien ne le prépare exactement au direct en plein visage qu’assène Hate Radio.
D’entrée de jeu, il est confronté à des témoignages bouleversants de survivants (incarnés par des acteurs, projetés sur les murs extérieurs du studio, pas encore dévoilé). Des mots simples, massue, qui évoquent l’horreur la plus pure, l’abjection dans ce qu’elle a de plus vil, de plus universel. « C’était des mots; c’était irréel. »
Sur un extrait de la Septième Symphonie de Bruckner, qui avait troublé Hitler profondément, quintessence même selon lui du germanisme, on apprend la mort du président rwandais Juvénal Habyarimana (avec aussi à son bord celui du Burundi Cyprien Ntaryamira), dont l’avion est abattu par un missile le 6 avril. Le durcissement des positions est inévitable et les animateurs de RTLM deviendront les porte-étendards d’une radicalisation idéologique, les Hutus s’arrogeant le droit de se débarrasser de ces «cafards» de Tutsis.
Sur scène, quatre comédiens endossent les rôles de trois animateurs vedettes – Habimana Kantano, Valérie Bemeriki et Georges Ruggiu, Belge d’origine italienne – et du DJ qui, derrière sa console surmontée d’une improbable vierge clignotante, fait jouer les disques et prend les appels des auditeurs. Une radio-poubelle interactive d’une troublante actualité, dans laquelle le message haineux est transmis avec le sourire – sinon sur fond de franche rigolade –, entre un air de souk, I like to move it de Reel 2 Real (chanson emblématique de l’année 1994) ou Rape Me de Nirvana qui, en moins de trois minutes, résume le propos de la pièce. 
Représentations ce soir et demain soir, complètes, mais en vous présentant sur place, vous pourriez trouver une place.

mardi 27 mai 2014

Mellissa Larivière: de toutes les couleurs

Mellissa Larivière est l’une de ces femmes n’ayant pas froid aux yeux. Interprète, créatrice, elle est reconnue pour ses initiatives offrant une visibilité essentielle à la relève artistique, dont Zone Homa, festival qui, au fil des ans, a su rallier les publics de toutes allégeances. L’OFF.T.A lui a proposé une carte blanche qui s’est transformée au fil des discussions et des conversations en « soirée qui goûte le mauve », couleur préférée de la codirectrice du festival, Jasmine Catudal.
« C’est un beau cadeau que m’a offert Jasmine d’organiser une soirée où il y aurait plusieurs artistes aux tendances à la performance et au théâtre», explique Mellissa Larivière en entrevue. D’entrée de jeu, on a choisi d’ignorer les contraintes trop strictes du spectacle traditionnel ou le traitement cabaret. «Il y avait ce goût d’offrir un instantané, de présenter ces artistes, de laisser quelque chose. Nous trouvions que le mauve était un beau clin d’œil au kitsch, une couleur que les gens ne portent pas souvent. »
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La Soirée qui goûte le mauve se tient demain aux Écuries. Plus d'info ici...

dimanche 25 mai 2014

Sad Sam Lucky

Srečko Kosovel, le «Rimbaud slovène», demeure une icône qui, à travers plus de 1000 poèmes, a su se renouveler, tout en transcendant les limites de l’impressionnisme, de l’expressionnisme et du constructivisme, les teintant de touches dadaïstes, surréalistes ou futuristes, souvent ironiques, troublantes de contemporanéité.
Le sujet se révèle donc idéal pour Matija Ferlin, artiste inclassable, qui carbure aux expériences transdisciplinaires et multiplie les projets atypiques. «Un kaléidoscope du macrocosme / est le microcosme», écrivait Kosovel. Cela pourrait résumer d’une certaine façon la démarche de Ferlin qui, en proposant un dialogue entre l’œuvre du poète slovène et son propre parcours, trace un étonnant portrait de la création au quotidien, des affres à l’exaltation.
«A lot of work awaits me. Isn’t that cheerful?» (Beaucoup de travail m’attend; n’est-ce pas réjouissant?) Cette strophe de Kosovel ponctuera chaque tableau. Si Ferlin reproduit certains des mêmes gestes (prendre quelques feuilles imprimées de poèmes, les disposer minutieusement sur la table, les brocher, boire une gorgée d’eau), les tonalités demeureront néanmoins hautement contrastées.

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Le FTA bat son plein! Matija Ferlin présente son autre spectacle, Sad Sam Almost Six ce soir et demain, 19 h au FTA.

vendredi 23 mai 2014

C'est pas facile d'être une fille

Mécanique générale nous offre ce printemps deux albums qui combleront l’amateur de bande dessinée. Si Cumulus de Guillaume Perreault se lit comme une fable, C’est pas facile d’être une fille, Bach (Estelle Bachelard) sait quant à lui trouver le ton juste pour tracer un portrait aussi peu complaisant que possible de la jeune femme d’aujourd’hui.
Si la couverture rose nous laisse croire à un énième détournement de la chicklit, on se rend compte en quelques planches qu’il n’en est rien. L’auteure possède un très beau coup de crayon, mais surtout un sens très aiguisé de l’observation.

Estelle nous ressemble indéniablement, que l’on veuille l’admettre ou non. Qu’elle ne sache pas quelles paires de chaussures apporter en vacances, qu’elle passe des heures à se préparer avant une sortie (Charles, son copain, est bien sûr alors endormi depuis belle lurette), qu’elle envie l’élégance des Parisiennes lors d’un voyage au point de négliger la découverte de la ville pour écumer les boutiques ou qu’elle fasse signer sa mijoteuse par Ricardo au Salon du livre, on rit un peu d’elle, mais surtout beaucoup de nous.

Si on peut d’abord être tentée de qualifier Estelle de « superficielle » (elle fait par exemple une montagne d’une simple coupe de cheveux), ses réflexions nous démontrent qu’elle est aussi capable d’un recul salutaire, ce qui permettra à ces messieurs qui oseront feuilleter l’album de ne pas se sentir largués, mieux de se sentir soutenus dans cette difficile recherche de la complicité avec cette étrange chose qu’est devenue la femme moderne.

jeudi 22 mai 2014

Un concert rempli de surprises

Il faut se méfier des a priori. Pour son dernier concert de la saison, l'Orchestre de chambre Appassionata juxtaposait un concerto pour piano de Mozart à la Deuxième Symphonie de Beethoven et au Tombeau de Couperin. Je me faisais une joie d'entendre le Concerto K. 488 et son sublime mouvement lent, une des pages les plus déchirantes du répertoire, n'étais pas certaine que la Deuxième de Beethoven me convaincrait et serrais les dents à l'avance pour le Ravel, que l'OSM joue et rejoue à chaque saison et qui m'indiffère profondément. C'est du moins ce que je croyais et évoquais même avec l'amie qui m'accompagnait quelques minutes avant le concert. Erreur sur toute la ligne...

Quelques secondes ont suffi pour que je me rappelle combien la hautboïste Josée Marchand était une musicienne exceptionnelle, mais aussi que je cède unilatéralement à la lecture de Daniel Myssyk. Plutôt que d'être noyée dans une masse orchestrale imposante, chaque ligne du Tombeau de Couperin ressortait avec une clarté décuplée, les textures devenant aériennes, les articulations limpides et les couleurs translucides.  La moindre respiration avait été étudiée, comme en ont par exemple témoigné les fins de phrase adroitement calibrées du Menuet. Le tempo très assis de la Forlane permettait au Rigaudon final de se déployer, frais et éclatant. Une impression de découvrir la pièce pour la première fois, d'enfin comprendre l'hommage que Ravel avait voulu rendre aussi bien aux clavecinistes de jadis qu'aux amis disparus au front.

L'introduction orchestrale du Concerto de Mozart a confirmé que Myssyk entretient une conception opératique, jamais mièvre, des pages du compositeur. Les phrases respirent, l'atmosphère est établie en quelques gestes tout au plus. L'entrée du piano se fera malheureusement avec moins de douceur et de subtilité, chaque note se trouvant étrangement isolée de la précédente, comme si David Jalbert avait voulu sculpter chacune d'entre elles, peut-être afin de s'assurer qu'elles seraient adéquatement projetées dans la salle. Ce découpage accru aurait sans doute été nécessaire dans une grande salle, à l'acoustique imprécise (comme la Salle Wilfrid-Pelletier), mais donnait l'impression ici de forte surjoués. Pourtant, les passages piano et même mezzo-piano ne manquaient aucunement de subtilité et coulaient de façon naturelle. Avait-on ici affaire à deux visions différentes d'une même oeuvre, non complémentaires?

L'après-entracte était consacré à la Deuxième Symphonie de Beethoven. Les chefs ont souvent la tentation de la traiter comme le prolongement d'une certaine esthétique mozartienne, même si elle est contemporaine du Testament d'Heiligenstadt. Daniel Myssyk la conçoit plutôt comme préfigurant l'énergie ravageuse de l'« Héroïque », tous les éléments qui feront la marque de commerce de Beethoven étant déjà présents: scherzo à part entière, travail sur les oppositions de nuances, implacabilité de la rythmique... On note aussi un remarquable travail sur les nuances, les sforzandos se révélant aussi bien éléments de surprise que soutien - ou détournement - agogique. Le son demeure toujours rond, jamais forcé, les crescendos parfaitement dosés (quelle belle montée que celle vers l'apex du deuxième mouvement, juste avant le retour du thème principal!), chaque thème se voit octroyer une personnalité distincte. 

On sort du concert en se disant que même les œuvres qu'on croyait ne plus pouvoir entendre n'ont pas fini de révéler leurs secrets. Il suffit parfois d'un guide qui sache en enlever les scories...

mercredi 21 mai 2014

Improviser, firent-ils

Une très belle journée passée en compagnie des six candidats de la première édition du Prix d'improvisation Richard Lupien et de Gabriela Montero. 

Les quatre défis étaient intéressants, même si en apparence plutôt contraignants: une série de variations sur Die Forelle (La truite) de Schubert, des pastiches Bach/Handel, Chopin/Schumann et Prokofiev/Chostakovitch du thème de Schindler's List (choix particulier compte tenu que quatre des six étaient israéliens), une transition entre les thèmes d'Un canadien errant et des Moulins de mon cœur de Legrand et une improvisation « libre » qui devait prolonger l'atmosphère suggérée par une historiette au sujet d'une longue solitude rompue par l'arrivée d'une petite fille qui récite un haïku parlant de gros chat s'éveillant à l'amour. Cela a par exemple inspiré une utilisation du thème de la « Pathétique » de Tchaïkovski brillante à Yoni Leyatov. 

Mon préféré, que je souhaitais voir gagner même avant qu'il ne joue une seule note, Serhiy Salov, qui a démontré toute la profondeur et l'intelligence de son jeu, a donc réussi l'exploit de faire un doublé (après avoir remporté l'édition 2004 du CMIM). Je réécouterai assurément le tout dès que ce sera disponible en rediffusion sur Medici.tv, ainsi que la prestation de Yakir Arbib, que j'ai ratée, car j'étais entre la salle et chez moi, mais avec lequel j'ai eu le plaisir d'échanger, hier soir, après le concert de Gabriela Montero.

Cette dernière nous a démontré avec brio et finesse pourquoi elle était la « reine de l'improvisation ». Elle a transcendé admirablement les limites de thèmes connus (Star Wars, La folia, L’hymne à la joie...), a réussi à ébaucher de petites histoires complètes à partir d'indications plus abstraites du public (l’histoire d’une vie, un clown en amour avec la lune ou encore ces trois nains de jardin qui se mettent à danser au clair de lune) et a livré une improvisation d’une grande tristesse sur le Venezuela. D'ailleurs, quand j'ai fini par me rendre à l'arrière-scène avec mon ami après le concert, nous avons pu entendre un groupe de Vénézuéliens chantant un air traditionnel, en cercle autour de la pianiste... Il y avait là quelque chose d’assez magique (et celle qui était « soliste » avait une voix magnifique). S'est ensuivi un bel échange avec la pianiste, que j'avais interviewée en mars, notamment au sujet de la douleur de savoir son pays sous le joug d'un dictateur.
 

mardi 20 mai 2014

Turandot: un feu roulant

Photo: Yves Renaud
Graeme Murphy a peut-être réussi l'impossible: mettre sur pied une mise en scène d'opéra si efficace qu'elle puisse fonctionner peu importe où, peu importe la distribution. Venant du monde de la danse, il a posé un regard entièrement renouvelé sur la notion même de la mise en espace, de la gestion du mouvement et de la scénographie. Oui, par moments, c'est un peu tape-à-l’œil et cela ressemble à un  « show de boucane », mais on ne s'ennuie pas une seule seconde, trop occupé à regarder les costumes, à scruter les mouvements des choristes (fort bien préparés au demeurant par Claude Webster), à saluer la dextérité avec laquelle Ping, Pang et Pong (Jonathan Beyer, Jean-Michel Richer et Aaron Sheppard) semblent glisser sur la scène, s'enrouler de parchemin ou se laisser porter par ceux-ci quand ils deviennent d'étonnantes balancelles, à guetter la prochaine extravagance de ce deus ex machina d'une diabolique efficacité. 

Photo: Yves Renaud
Oui, on pourra trouver ridicule que l'empereur soit juché au-dessus d'une structure immense, qui ne peut que rappeler le personnage de Winnie dans Oh les beaux jours de Beckett, ne pas comprendre pourquoi le costume de Timur, père de Calaf, semble sorti d'une production des Dix commandements ou trouver la gestuelle de Kamen Chanev (Calaf) étrangement statique quand il tente de répondre aux énigmes alambiquées de la cruelle Turandot. Pourtant, on se prendra au jeu, en se disant que Wagner aurait sans doute été plus que troublé par cette nouvelle façon d'approcher la Gesamtkunstwerk, assurément très 21e siècle. Bien peu d'endroits ici pour se « poser » en tant que spectateur, laisser la musique de Puccini se stratifier en nous (sauf peut-être lors du dernier air de Liu). Nous sommes à l'ère du 2.0 et oublions souvent de regarder les surtitres, l’œil (presque trop) stimulé par ce déploiement fastueux, digne de la fascination qu'exerçait jadis le « cinéma des attractions ».

Photo: Yves Renaud
La distribution est sans faiblesses. Si Galina Shesterneva en met parfois un peu trop côté vocal, elle campe une Turandot implacable jusqu'à ce qu'elle accepte son amour pour le prince. Kamen Chanev en Calaf dispose d'une voix puissante qu'il n'a pas eu besoin de pousser, mais semble bouger avec moins d'aisance que d'autres. La reine de la soirée au niveau vocal demeure incontestablement Hiromi Omura en Liu (la foule ne s'y est pas trompée et l'a ovationnée plus longtemps que les deux chanteurs incarnant les rôles principaux), absolument impeccable tant vocalement qu'au niveau du jeu. L'Orchestre métropolitain, efficacement mené par Paul Nadler, s'est révélé à la hauteur et nous a même offert quelques moments de réelle émotion.