vendredi 30 mai 2008

Faire son marché

Les circonstances ont fait que j'ai été très « musique » ces derniers temps et moins « littérature ». Ce n'est pas que je n'ai pas lu, pourtant. Pour la rédaction des notes de la pochette du prochain disque Messiaen de Louise Bessette, je me suis replongée dans cet univers si particulier d'un compositeur que j'apprécie. J'ai relu avec plaisir de larges pans de ses Entretiens avec Claude Samuel, certaines pages du Olivier Messiaen d'Halbreich, dévoré il y a quelques années, ai découvert le regard légèrement suranné de Pierrette Mari (un livre daté de 1965 alors que Messiaen était dans la force de son génie créateur). Et puis, si Messiaen se qualifiait de compositeur, « rythmicien » et ornithologue, il possédait une belle maîtrise des mots, héritage potentiel de ses parents, une poétesse reconnue (Cécile Sauvage) et d'un professeur de littérature, traducteur de Shakespeare.
« La musique est un perpétuel dialogue entre l’espace et le temps, entre le son et la couleur, dialogue qui aboutit à une unification : le temps est un espace, le son est une couleur, l’espace est un complexe de temps superposés, les complexes de sons existent simultanément comme complexes de couleurs. Le musicien qui pense, voit, entend, parle au moyen de ces notions fondamentales, peut dans une certaine mesure s’approcher de l’au-delà. »


Dans un registre tout aussi poétique, j'ai aussi lu Ceci est mon corps de Jean-François Beauchemin, un livre dont les prémices sont des plus intéressantes. Jésus (qui ne sera jamais nommé mais dont on reconnaît facilement l'histoire) n'est pas mort sur la croix et n'a pas eu besoin de ressusciter. Placé au tombeau encore vivant, il réussit à s'enfuir, les gardes ayant été soudoyés. Plus de cinquante ans plus tard, au soir de sa vie, face au décès de sa bien-aimée Marthe, il se raconte. Il évoque quelques pans troublants de sa jeunesse: certains « miracles », la folie de Jean-Baptiste, son amitié avec Lazare, l'amour qu'il porte à son père Joseph, sa révolte face à ce père spirituel aussi, qu'il questionne férocement, comme tout autre humain. Il parle aussi avec tendresse de sa mère Marie, de l'émotion ressentie quand il est revenu à la demeure familiale, a retrouvé ses frères et sœurs, lors du décès de celle-ci. Dans sa postface, l'auteur justifie sa démarche: « Et pourtant, je rôde autour de Jésus, non pas comme le ferait un disciple, mais poussé par une curiosité qui ne veut plus me quitter. Qui est-il donc, lui qui m'est si étrangement familier et qui m'échappe tout à la fois? J'ai compris justement que ce qui se dérobait à moi était la divinité dont l'avaient revêtu l'Histoire et sa toujours fâcheuse habitude de glorification. »

Là où Éric-Emmanuel Schmitt tentait de jeter un regard neuf sur l'histoire de Jésus en la racontant d'un autre point de vue (avec un succès mitigé), Beauchemin choisit plutôt la voie de l'introspection, de la réflexion philosophique. La plupart du temps, le pari est tenu et on se fond dans les pensées de ce vieil homme revenu de tout mais qui a changé la face du monde, bien malgré lui. À certains autres, par contre, Beauchemin devient plus historien pointu que philosophe de l'humain et certaines pages deviennent alors plus lourdes à la lecture, nous emmêlant un peu dans les références à des événements très lointains (pas nécessairement inintéressants cependant). Le livre se déguste en petites sections, pour laisser les phrases se sédimenter dans l'esprit. Si on n'est pas dans le registre attractif de Garage Molinari, fable magique sur l'amitié, l'amour, la vie, on rejoint d'autres profondeurs, qui nous plongent en nous-même, nous forçant à revoir certaines « vérités » acceptées.

« Nous ne savons rien du vide où se termine la terre et où les astres commencent de se suspendre. Nous ne connaissons du temps que la caravane qu'il allonge et dont nous sommes les passagers contraints: le mécanisme de ses tyrannies ou de ses indulgences ne nous est presque jamais intelligible. Tout au plus ne bénficions-nous que de son enseignement, qui n'est déjà plus le temps lui-même, mais sa résonance. Nous repoussons cet horizon trop près par l'éclairage que jettent sur le monde nos raisonnements et notre faculté d'abstraction. Cela nous a donné quelques-uns de nos arts les plus admirables, et surtout les sciences, dont le langage mathématique n'a cessé de me fasciner, peut-être parce qu'il semble si près de celui dans lequel le monde est écrit. » (p. 65)

Si la poésie vous interpelle ou que vous sentiez curieux face à ses multiples visages, je vous invite en terminant au Marché de la poésie de Montréal 2008 qui se tient ce week-end: 170 éditeurs et poètes au rendez-vous sous le chapiteau de la place Gérald-Godin (métro Mont-Royal), des spectacles, des lectures, des visites commentées du quartier qu'ont habité plusieurs poètes québécois, un concert musicolittéraire, l'exposition « Sculpture sur prose »... La programmation complète est disponible ici.

1 commentaire:

Karine a dit…

Je crois que je n'avais jamais pris la peine de retourner "Ceci est mon corps" pour voir de quoi il s'agissait... J'ai bien aimé "L'évangile selon Pilate"... peut-être que de lire un autre point de vue pourrait m'intéresser.