mardi 22 juillet 2014

Mr Gwyn

Il y a des personnages si forts qu'on a l'impression qu'ils continuent de vivre, une fois le livre refermé. Mr Gwyn, cet auteur anglais aux convictions bien particulières, qui fréquente les laveries automatiques comme d'autres les cafés, est de ceux-là. Un jour, au grand dam de son agent et ami, il annonce en grande pompe dans un article du Guardian les 52 choses qu'il ne fera plus jamais, dont se faire « photographier le menton dans la main, songeur », mais surtout, écrire. Mais pourra-t-il entièrement tenir parole? Que fera-t-il de ses journées? Il décide d'apprivoiser le métier de copiste, histoire de réaliser des portraits de sujets qui posent pour lui contre rémunération, quelques semaines, en silence (hormis quelques phrases échangées, alors que les ampoules Catherine de Médicis rendront bientôt leur dernier éclat), nus?
« Troublée, elle s’aperçut qu’elle prenait conscience d’être nue uniquement lorsqu’elle était seule ou qu’il ne la regardait pas. Par contre sa nudité devenait naturelle quand il l’observait, et elle avait alors l’impression d’être vêtue, et accomplie, comme une œuvre d’art. »
Il ne s'agit pas ici de décrire ce qu'il voit, mais de permettre au modèle de retrouver son histoire, celle qui n'appartient qu'à lui.
« Jasper Gwyn m’a enseigné que nous ne sommes pas des personnages, mais des histoires, dit Rebecca. Chacun de nous s’arrête à l’idée qu’il est un personnage engagé dans Dieu sait quelle aventure, même très simple, or nous devrions savoir que nous sommes toutes l’histoire, et pas seulement ce personnage. Nous sommes la forêt dans laquelle il chemine, le voyou qui le malmène, le désordre qu’il y a autour, les gens qui passent, la couleur des choses, les bruits. » 
Après avoir évoqué sa jeunesse dans Emmaüs, Alessandro Baricco nous propose un conte philosophique, dans la lignée de Soie, en apparence toute en légèreté, mais qui force la réflexion. Peut-on se réinventer entièrement? Peut-on effacer sa présence sur terre? Quel est le rôle de notre histoire personnelle? Il y est question d'écriture, bien sûr, mais de façon indirecte. L'auteur (musicologue de formation) réitère son amour de la musique, mais de façon détournée, grâce à l'intégration dans l'histoire d'une étonnante bande-son commandée à un compositeur contemporain « sans l'ombre d'un rythme, mais juste quelque chose en devenir qui suspende le temps, et remplisse le vide d'un itinéraire sans coordonnées ». On retrouve surtout avec grand plaisir cette plume incisive et pourtant délicate, cette voix unique, ce souffle si particulier.

6 commentaires:

Adrienne a dit…

J'aime beaucoup Baricco! Voilà donc un autre titre qu'il me faudra lire :-)

Lucie a dit…

J'ai lu tout Baricco et celui-là est d'une excellente cuvée.

normand babin a dit…

awww, il me faut lire ça illico!

Lucie a dit…

Tu peux attendre quelques jours... ;)

Karine:) a dit…

On me l'a offert celui-là! Après ma folie actuelle de "je lis un tas de trucs jeunesse" et Québec en septembre... peut-être!

Lucie a dit…

Je viens de l'offrir hier! :)