La musique et l’écriture ont été de tout temps les deux pôles de la vie créatrice de l'auteure. Ce site se veut donc un hommage à la musique (particulièrement classique) et à la littérature, mais aussi au théâtre et aux autres manifestations artistiques.
vendredi 14 septembre 2012
Le piano d'Horowitz
Je vous propose de passer une heure et demie (ou quelques minutes) avec Vladimir Horowitz lui-même, immense artiste que j'ai eu la chance d'entendre en concert une seule fois, à Philadelphie, quelques années avant son décès. J'ai encore des souvenirs très vifs de la poésie qu'il avait insufflé à certaines pages du Carnaval de Schumann, même si la critique avait été lapidaire. (Oui, il a eu quelques trous de mémoire, les doigts étaient un peu moins agiles, mais il restait encore tout le reste.)
vendredi 18 mai 2007
Faire surface après l'horreur
Autre relation filiale, celle relatée dans Horowitz et mon père. Cette fois, on aborde plutôt le lien père-fils et on revit la grande Histoire à travers la petite, celle qui, peut-être, au bout du compte, est la plus signifiante. Deux pianistes, Horowitz (Gorovitz, surnommé « feuille de chou ») et Dimitri, deux parcours aux antipodes (l'un super-vedette, l'autre pianiste amateur de haut niveau) mais surtout une galerie de portraits attachants des membres d'une famille russe émigrée en apparence extravagante (la grand-mère, très « vieille Russie », est particulièrement truculente).
Aussi aérien qu'une crème chantilly mais aussi épicé qu'un savoureux cari, Rentrée littéraire de Christine Arnothy nous plonge dans un univers à mi-chemin entre les films d'Hitchcock et la haute satire. Le milieu littéraire français est disséqué, ridiculisé (on est vraiment prêt à tout pour un Goncourt!) mais on s'attache aux personnages typés (quasi des archétypes), même au « méchant de service », l'éditeur Éberlé. La dédicace est limpide: « À tous ceux qui veulent écrire et publier un roman et surtout à ceux qui ne s'y aventurent pas. » Je ne verrai plus jamais l'avalanche de nouveautés françaises de septembre sous le même oeil. Un plaisir coupable mais foncièrement jouissif!
lundi 22 septembre 2014
Jean-Philippe Sylvestre : dépasser la virtuosité
Virtuosité : un mot à double tranchant, devenu presque
galvaudé au fil des ans. Des premiers concerts de Liszt aux olympiades
pianistiques où tout un chacun tente de jouer une œuvre pyrotechnique plus vite
que son compétiteur, le concept a malheureusement été déformé. On souhaitera
peut-être se rappeler ici que le terme vient de l'italien virtuoso, du latin virtuosus,
dérivé de virtus qui veut dire « compétence,
virilité, excellence ». Nulle part, il n’est fait mention de vitesse, de
puissance ou de nombre de notes à la seconde.jeudi 25 octobre 2012
Leçon de poésie
S'il a semblé prendre quelques instants pour s'installer dans le premier des Six Moments musicaux de Schubert et qu'on pourrait chipoter une seconde sur l'explosion sonore presque intempestive du cinquième, il a su transmettre toute la poésie du deuxième, dépouiller de toute scorie l'architecture contrapuntale du quatrième, et nous faire passer par toute la gamme d'émotions dans le dernier. Plutôt que de chercher à renouveler la donne de la trop célèbre Sonate « à la lune », il a plutôt choisi d'en extraire l'essence, de la débarrasser de tout tic interprétatif, révélant les assises harmoniques du premier mouvement, faisant (enfin) sens du Menuet, toujours parent pauvre de ce triptyque aux mouvements extérieures devenus presque galvaudés.
En ouverture de la deuxième partie, Perahia avait programmé le Carnaval de Vienne de Schumann, trop peu joué, qui lui a permis de démontrer l'étendue de sa palette expressive, de la tendresse délicate, tremblante d'intériorité, du deuxième mouvement aux tourments passionnés du quatrième. Le scherzo pris à une vitesse plus assise permettait au dernier mouvement de s'émanciper en une course effrénée, jamais incohérente cependant, menant ces scènes croquées sur le vif vers une conclusion d'une inexorable évidence.
Si son Deuxième Impromptu de Chopin n'était peut-être pas aussi mémorable que sa lecture sur disque, son Premier Scherzo a renversé, entre folie à la violence à peine contenue et une section centrale suspendue, qu'on aurait voulu voir s'étirer pendant quelques pages encore.
Deux rappels ont été offerts en remerciement des applaudissements chaleureux: un Impromptu opus 90 no 2 de Schubert tout simplement parfait, grande leçon de pianisme concentrée en quelques minutes à peine et l'Intermezzo opus 119 no 3 de Brahms, pétillant comme les pages de Moskowski que son mentor Horowitz proposait jadis à son public.
Après le concert, j'ai attendu, patiemment, mon LP Mendelssohn sous le bras, dans l'espoir que, peut-être, ma route croiserait celle du maître.J'ai eu le privilège de lui serrer la main. (Il ne signe pas d'autographes.) Quand je lui ai expliqué pourquoi cet objet était si important pour moi, partageant même dans un moment de folie cette photo de moi prise devant la reproduction de la pochette, il a chaussé ses lunettes, un peu désarçonné par cette histoire. « Vous savez que cet album était le premier que j'ai enregistré avec orchestre? » Il a relevé l'année d'enregistrement (1975), l'air de dire que cela faisait si longtemps déjà, lui qui, pourtant, à 65 ans, possède encore la fougue et l'éclat dans le regard d'un jeune pianiste. Je suis rentrée chez moi, les oreilles pleines de poésie, avec la certitude que cette soirée resterait parmi celles dont je me souviendrai longtemps.
jeudi 5 mai 2011
Denis Matsuev en récital ce soir
Nous le découvrirons cette fois autre, dans un récital « à l’ancienne » qui comprend deux pierres angulaires du répertoire, l’« Appassionata » de Beethoven (enregistrée à ses débuts) et la Deuxième Sonate de Rachmaninov. Souhaitons qu’il sache démontrer sa subtilité dans la Sonate opus 142 de Schubert en début de programme. Il en jettera assurément plein la vue avec sa Méphisto-Valse (Matsuev reste l’un des rares pianistes d’aujourd’hui capable d’occulter la dimension tapageuse de ces pages) et réservera sans doute un petit bonbon ou deux aux amateurs en bis. Une grande soirée de piano en perspective?
vendredi 23 décembre 2011
Scènes d'enfants
Un dramaturge réputé vient de perdre sa femme, qui a cédé aux avances de la folie, ravagée par un souvenir d'enfance qu'elle n'aura jamais pu exprimer autrement qu'en se mettant au piano et en jouant les Scènes d'enfants de Schumann, ce recueil qui se veut évocation de l'enfance, sublimée par la distance, le passage du temps, à la profondeur presque impossible à saisir pour les jeunes pianistes qui oseraient s'y frotter.Le roman s'ouvre sur un passage magnifique sur la musique de Schumann que j'ai relu d'emblée et que je rêve de pouvoir utiliser un jour dans une note de programme:
« La musique de Robert Schumann est douce, enveloppante et parfois si passionnée que, même à ses heures les plus inoffensives, il s’en dégage une impression de tempête qui alerte les fous. Ce doit être la raison pour laquelle j’ai aimé Vanessa. Sa vie était un énorme malentendu se traduisant par de longs entretiens avec le piano, où tout semblait se résoudre en apparence, mais où l’on sentait, plus que jamais une brisure. Je n’aurais su dire s’il s’agissait d’un trait particulier à la musique de Schumann ou si cette fébrilité venait de l’interprétation de Vanessa. Par le mélange des deux, probablement, celle-ci semblait évoquer d’anciens secrets avec plus de précision que ne l’aurait fait les mots. La musique étant ce qu’elle est, j’eus plus d’une fois l’impression qu’un récit m’était conté. »
Lui-même dramaturge renommé, Normand Chaurette a signé un roman à tiroirs qui se veut aussi bien un hommage au pouvoir libérateur du théâtre qu'à celui, consolateur ou peut-être magnifiant de la musique. On y retrouve les personnages dans leur « réel » mais aussi dans un prolongement théâtral, Mark Wilbraham ayant choisi d’exorciser ses démons en écrivant une pièce dont le rôle principal sera tenu lors d'une unique représentation par son ancienne belle-mère, envahissante castratrice dont la profondeur se révélera au fil des pages. On suit le processus créatif de l'auteur à travers ses notes de travail, les conversations avec ses actrices (l'une jouant le rôle de la professeure de musique ressuscitée et l'autre d'une soldate prétendant avoir connu le fils aîné de cette famille ensevelie sous les secrets), les répétitions souvent houleuses (les actrices travaillant à partir d'un canevas qui se verra modifié selon les interventions des beaux-parents). On reconnaît la maîtrise du texte de Chaurette, le ton si particulier qui hante nombre de ses pièces. En filigrane, les premières mesures des Scènes d'enfants hantent, lancinantes, rappel de ce qui a été et aurait pu - dû - être vécu autrement.
Merci Lali pour cet exemplaire signé par l'auteur!
Et, en complément, l'oeuvre, jouée par Horowitz...
mercredi 2 janvier 2008
Une nouvelle année
Christine Arnothy, Rentrée littéraire ***
Paul Auster, Dans le scriptorium **
Muriel Barbery, L'élégance du hérisson ***1/2
Muriel Barbery, Une gourmandise ***
Jean-François Beauchemin, Garage Molinari ***1/2
Philippe Besson, Se résoudre aux adieux ***1/2
Ketil Björnstad, La société des jeunes pianistes ***
Stéphane Bourguignon, Sonde ton coeur, Laurie Rivers **
Meg Cabot, Une envie de sucré**1/2
Emmanuel Carrère, Un roman russe ***
Albert Cohen, Belle du seigneur ***1/2
Philippe Delerm, La bulle de Tiepolo ***1/2
Philippe Delerm, Paris l'instant ***
Nicolas Dickner, Nikolski ***
Stéphane Dompierre, Mal élevé ***
Jean-Paul Dubois, Hommes entre eux **1/2
Christine Eddie, Les carnets de Douglas ****
Anna Enquist, Le chef-d'oeuvre ***1/2
Anna Enquist, Le secret ***1/2
Élizabeth Filion, De la part de Laura ***
Sébastien Fritsch, Le mariage d'Anne d'Orval ***1/2
Ernest Hemingway, L'étrange contrée **1/2
Hermann Hesse, Demian ***1/2
Eric Holder, La correspondante **1/2
Nancy Huston, Lignes de faille ****
Eugène Ionesco, Rhinocéros ***1/2
Gilles Jobidon, D'ailleurs ***
Yasmina Khadra, Les sirènes de Bagdad ***
Robert Lalonde, Espèces en voie de disparition ***1/2
Robert Lalonde, La belle épouvante **1/2
Robert Lalonde, Le monde sur le flanc de la truite ***1/2
Robert Lalonde, Un jardin entouré de murailles ***1/2
Réal Larochelle, Les recettes de la Callas *
Philippe Labro, Franz et Clara ***
Dany Leclair, Le sang des colombes**1/2
Jonathan Littell, Les Bienveillantes **1/2
Alberto Manguel, Journal d'un lecteur ***
Christian Mistral, Vamp ***
Richard Millet, La voix d'alto ****
Denis Monette, La paroissienne **
Suzanne Myre, Mises à mort **1/2
Cees Nooteboom, Perdu le paradis ***
Amélie Nothomb, Journal d'Hirondelle *
Eric Orsenna, La révolte des accents ***
Jean Paré, Délits d'opinion ***
Arturo Pérez-Reverte, Le peintre de batailles ****
Michèle Plomer, Le jardin sablier ***
Jacques Poulin, La tournée d'automne ***
Jacques Poulin, La traduction est une histoire d'amour ***
Jacques Poulin, Le vieux chagrin ***
Julie Powell, Julie and Julia **
Yann Queffélec, Mineure ***
Pascal Quignard, Villa Amalia *1/2
Pascale Quiviger, Le cercle parfait ***1/2
CS Richardson, La fin de l'alphabet **1/2
Alexis Salatko, Horowitz et mon père ***
José Saramago, La lucidité ****
Philippe Ségur, Écrivain (en 10 leçons) ***
Aki Shimazaki, Hamaguri **1/2
Jane Urquart, Les rescapés du Styx ***
Thrity Umrigar, Tous ces silences entre nous ***
jeudi 1 mai 2008
Les Études de Chopin: un trésor inépuisable
Si plusieurs commentateurs considèrent Le Clavier bien tempéré de Bach comme l’Ancien Testament et les 32 Sonates de Beethoven le Nouveau Testament du piano, on ne peut nier la place essentielle qu’occupe les 27 Études de Chopin (opus 10, opus 25 et ses Trois Nouvelles Études) dans la littérature pianistique. Comme ce sera le cas avec le scherzo, le nocturne ou même le prélude, Chopin transforme un genre aux repères bien ancrés en une somme colossale considérée, aujourd’hui encore, comme un passage obligé pour tout jeune pianiste qui cherche à maîtriser les écueils techniques et tout interprète sérieux qui souhaite travailler d’un même souffle langages pianistique et poétique.
Les Études de Chopin font irrévocablement basculer la technique du piano dans l’ère moderne. Les compositeurs du XVIIIe et même du début du XIXe siècle dédiaient essentiellement à l’instrument des traits de gammes ou d’arpèges, évitaient toute utilisation du pouce sur les touches noires, privilégiaient une écriture regroupée pour les cinq doigts et rejetaient presque systématiquement les sauts de plus d’une octave. Néanmoins, au fil des ans, les possibilités mécaniques de l’instrument s’étaient déployées (puissance accrue, arrivée du double échappement) et l’instrument était prêt à prendre sa place de « roi des instruments ».
Particulièrement perspicace face aux possibilités renouvelées de l’instrument, Chopin a choisi de se concentrer sur ses forces, saisissant qu’il faudrait adapter la technique au nouvel instrument et non le contraire. « Et quelle qu’ait été la rigueur réfléchie des “exercices” dont il s’était imposé l’obligation et qui ont donné naissance aux deux cahiers d’Études (les premières d’entre elles ayant au reste vu le jour sous cette domination résolument utilitaire), il faut admettre qu’une immortelle collection de chef-d’œuvres consacrés à l’ennoblissement poétique de la virtuosité instrumentale n’aurait pas été conçue, la main de Chopin n’eût-elle pas été celle dont la nature lui avait fait le royal présent », explique Alfred Cortot dans Aspects de Chopin. Cette main, dont le moulage émeut quand on le contemple, avait nombre de particularités étonnantes, dont une grande agilité qui avait porté un contemporain de Chopin à s’exclamer : « Mais il a des mains de serpent! »
Résumer les Études à une série de prouesses techniques à maîtriser ou à une nouvelle technique pianistique à s’approprier serait mal saisir l’essence même du cycle. Pour Chopin, la musique demeure un langage, capable de tout exprimer : pensées, sentiments, sensations. Plutôt que de traiter le piano comme un instrument de percussion, il lui octroie le rôle de confident, transforme sa mécanique en chant. « Sous ses doigts, chaque phrase musicale sonnait comme du chant, et avec une clarté telle que chaque note prenait la signification d’une syllabe, chaque mesure celle d’un mot, chaque phrase celle d’une pensée », précise Carl Mikuli dans Chopin vu par ses élèves de Jean-Jacques Eigeldinger. « Caressez la touche, ne la heurtez jamais! » disait d’ailleurs Chopin. « De quelle souplesse caressante, de quelle agilité miraculeuse, ces doigts nettement détachés à leur base et dotés d’une manifeste indépendance individuelle ne se sont-ils pas témoignés dans leurs instinctifs recours aux enchantements de cette virtuosité ravissante et profuse dont ils paraient les élans d’une inspiration aussi prompte à les accueillir que l’est la branche inclinée au souffle du vent, des capricieux enroulement du chèvrefeuille et des volubilis. “doigts de velours” aimait à dire George Sand… », poursuit Cortot.
Si chaque Étude est ouvertement consacrée à la maîtrise de l’une ou l’autre des difficultés techniques qui peuvent handicaper la fluidité du jeu pianistique, Chopin réussit à y insuffler, avec une maestria extraordinaire, un sens musical qui transcende la difficulté pour élever l’exercice en une véritable œuvre d’art. Pour le compositeur, intellect et émotion ne font qu’un et tenter de les dissocier serait pure futilité. « Et le moyen mécanique ici, pour demeurer secondaire à l’intention créatrice qui l’ordonne et l’anime, ne se doit pas moins de prendre sa place, et d’importance, dans l’analyse des éléments constitutifs du génie de Chopin, qui n’a pas été seulement le plus musicien des pianistes, mais également – à mon gré du moins, et à ne s’en tenir qu’aux exemples dont son œuvre nous donne témoignage – le plus miraculeusement pianiste d’entre les musiciens », conclut Cortot.
La portée de ces études fut immédiate et le cycle s'avérera essentiel au développement du genre, comme en témoigneront les essais subséquents de Liszt, Schumann, Debussy, Rachmaninov, Debussy ou, plus récemment, Ligeti.
Quelques études, interprétées par Horowitz.
