vendredi 22 mars 2013

FIFA: photo


Vendredi dernier, j'ai replongé avec délice dans l'univers de l'artiste un peu iconoclaste, qui travaille aussi bien la photo que la vidéo ou les installations, avec Sophie Calle, sans titre. Le personnage lui-même, qui se met presque constamment en scène dans ses projets - se met en abime, devrais-je plutôt dire - reste fascinant. On pourrait la croire torturée, volontiers déconnectée de la réalité; on découvre plutôt une femme qui aime rigoler, même - surtout? - de la mort, qui se sert de ses projets à large connotation autofictive pour désamorcer les douleurs qui pourraient la ronger, freiner son élan créateur. On la découvre ici dans son quotidien et à travers certains projets-clés, qui se raconte elle-même, quitte son appartement pendant un certain temps pour que la réalisatrice puisse  piocher comme bon lui semble dans ses archives, refusant le dialogue attendu intervieweuse/interviewée. La vie est bien trop courte pour s'embêter de ce genre de conventions, semble-t-elle nous dire, par exemple quand elle n'hésite pas à nous convier à devenir témoin de l'achat du lot de son dernier repos, lieu où elle a réalisé ses toutes premières photos, en Californie. Savoureux.

De facture très classique, presque clinique, La nouvelle objectivité allemande propose un regard sur l'École de Düsseldorf, fondée dans les années 1960 par Bernd et Hilla Becher, qui avaient alors choisi d'entreprendre un inventaire photographique de bâtiments industriels voués à la destruction. Ici, peu importe la fonction de la structure photographiée (château d'eau, silos, hauts fourneaux), le regard doit apprendre à reconnaître l'assemblage des formes, les lignes horizontales et verticales se trouvant parfaitement définies, les jeux d'ombres proscrits, le sujet se révélant de façon géométrique, en tant que matière première, sculpture en deux dimensions. Le film s'attarde aussi bien aux travaux des Becher que de certains de leurs étudiants les plus influents: Candida Höfer, Petra Wünderlich, Thomas Struth, Thomas Ruff et Andréas Gursky dont la photographie 99 cent a été vendue en 2007 plus de 3 millions de dollars et Rhein II plus de 4 millions quelques années plus tard.


Le film est présenté ce soir 21 h au Musée d'art contemporain et dimanche 18 h 30 au Centre Phi.


Le siècle de Cartier-Bresson nous invite dans un univers tout autre, les prises de vue du célèbre photographe français, reconnaissables entre mille, misant avant toute chose sur un point de vue subjectif, sur l'instant arraché au sujet - que le photographe n'hésite pas à qualifier de « viol » - qui doit néanmoins être traité avec le plus grand respect. Pour lui, il est essentiel d'unir œil, tête et cœur en une même ligne de mire. Refusant les traitements ou correctifs apportés aux photos, fidèle à son Leica dont il apprécie les proportions, Cartier-Bresson croit foncièrement en l'intuition du moment, quand le doigt fige l'instant. Comme chez les Becher peut-être, le noir et blanc permet une certaine abstraction, de raconter l'histoire autrement, sans transposition, mais avec une force certaine. « Il y a l'instant, puis l'éternité. Entre les deux: le vide. » Un très beau portrait.

La photographie devient inspiration, complément littéraire dans l'envoutant film Dans les pas de Joseph Conrad. Ici, une collection de photos prises au Congo dans les années 1890, propriété d'un antiquaire, devient contrepoint visuel aux mots de Conrad, fil narratif subjectif, qui permet la naissance d'un étonnant carnet imaginaire qui s'appuie pourtant uniquement sur les textes de l'auteur. Les images sont traitées de façon fort habile, donnant parfois l'impression de surgir d'un rêve, avant de se reconstruire sous nos yeux. Une fois magnifié par la caméra, le grain des photos devient texture, coup de pinceau, permettant au spectateur de s'approprier ce récit de voyage impressionniste.

Le film est encore présenté demain soir, mais affiche déjà complet.

Même s'il a été présenté le week-end dernier, je m'en voudrais de ne pas revenir sur le magnifique Dans un océan d'images (j'ai entendu le tumulte du monde), qui continue de me hanter à plusieurs niveaux depuis. Ce film sur le photojournalisme, pratiqué notamment en zones de guerre, se veut un véritable questionnement sur notre compréhension des images. Comme le fait remarquer un des intervenants, si nous apprenons à lire à l'école primaire, nous apprend-on jamais à lire les images? Comment peut-on encore extraire un sens d'un cliché quand, chaque jour, des milliers d'images assaillent notre rétine? Peut-on encore se laisser émouvoir par une image prise en zone de conflits, par le regard d'une enfant qui ne comprend pas le monde dans lequel elle vit à des milliers de kilomètres de chez nous? Si on traverse de l'autre côté de l'objectif, le photojournaliste peut-il vivre avec le souvenir de ces instants d'une violence souvent insupportables ?

On y découvre notamment le travail poétique de Lana Šlezić en Afghanistan (qui travaille avec un appareil-photo qu'elle insère dans une boîte, ce qui permet aux visages de rayonner tels des icônes), les transpositions de photos en objets de Philip Blenkinsop (qui couvre les conflits en Asie), l’engagement politique d’Alfredo Jaar (qui lors d'une exposition sur le Rwanda, n'a pas hésité à cacher les photos pour n'en extraire que les légendes, frustré sans doute que les gens ne « voient » plus), les mises en scène miniatures de guerre de Paolo Ventura (qui peuvent à première vue sembler presque inoffensives, mais qui possèdent une réelle charge), le travail narratif de Stanley Greene, la lecture de Geert van Kesteren de la guerre en Irak, la lutte en images contre la mafia en Sicile de Letizia Battaglia ou les troublantes installations de Bertrand Carrière en Normandie, véritable travail de mémoire, comme le sont les romans graphiques de Sera Phousera Ing qui relatent les années sombres du Cambodge. Souhaitons que le film soit présenté en salle ultérieurement et que le jury y ait été sensible. (Le palmarès sera révélé demain soir et le prix du public lundi.)

2 commentaires:

Germain Bonneau a dit…

Vous avez raison de vous attarder sur les participants : ils constituent le matériau même de ce magnifique film. Soulignons tout de même que Le film a été réalisé par la cinéaste québécoise Helen Doyle, (entre autres lauréate d'une des premières bourses de carrière en cinéma octroyées par le Conseil des arts et des lettres du Québec) et que le film a remporté le Prix du meilleur film canadien du Festival du film sur l'art (FIFA)...
(j'aime votre site)

Lucie a dit…

J'ai souligné quelques jours après le prix reçu par le film. J'étais vraiment très heureuse que son excellence ait été reconnue.

Merci de votre passage.