mercredi 18 août 2010

Bleu de Delft

Parfois, la lecture nous permet de nous évader. À d'autres moments, elle nous fait réfléchir. Dans Bleu de Delft. Archives de solitude, un séduisant abécédaire qui n'a rien de contraint, Louise Warren nous fait voyager dans les méandres de la création, du geste. Si elle emprunte parfois des sentiers balisés, elle préfère de beaucoup saisir l'instant au vol, le décortiquer, lui rendre une autre dimension, le sortir de sa gangue pour en offrir la quintessence. On a ainsi droit à une dissertation très touffue sur la présence de Van Gogh dans l'œuvre de Jacques Poulin, de jolies pages sur la mélancolie comme moteur d'inspiration, sur l'importance de privilégier la lenteur, aussi bien dans l'écriture que dans la façon dont on perçoit le monde qui nous entoure...

J'ai dispersé ici et là plusieurs post-it de passages à recopier, à méditer. J'en partage un avec vous ici.

MATIÈRE

Ce que je lis, je pourrais le comparer à du compost. De la philosophie, de la poésie, des albums pour enfants, des essais, des mystiques, des baroques, tout cela j'en suis certaine se dépose au fond de  moi, se mélange à ma langue.
J'ai toujours cru que toute cette matière invisible que nous laisse la lecture s'organise, se transforme, afin de se préparer au lent travail de transfiguration que produit la pensée.

dimanche 15 août 2010

Onze petites trahisons

On possède souvent les défauts de ses qualités. Agnès Gruda démontre depuis des années la maîtrise qu’elle a atteinte dans son travail de journaliste : saisir l’élément déclencheur, structurer un texte, transmettre le message de façon directe et précise, interpeller, convaincre, toucher le lecteur. Ces qualités se prêtent-elles à l’univers de la nouvelle? Pas toujours, si l’on se fie à son premier recueil, Onze petites trahisons.

À n’en pas douter, Agnès Gruda sait, avec une précision remarquable, toucher au point de bascule (pour citer le titre d’une de ses nouvelles à la prémisse assez originale). Tapie dans l’ombre, elle attend la chute, le moment charnière, après lequel plus rien ne sera jamais pareil. Elle dissèque, articule, laisse parfois pantoise comme dans Un prénom simple (d’une redoutable efficacité) ou place sous une loupe grossissante comme dans Un collier de perles (à la fois triste et tendre) ou Le jeu des statues (qui m’a rappelé l’atmosphère du film d’Ang Lee The Ice Storm). Dans d’autres cas, pourtant, elle laisse le lecteur sur le pont.

En ouverture de recueil,  L’attente (dans laquelle une femme guette, avec un certain égoïsme, la mort de sa mère) m’a laissée vaguement indifférente et Le regard extérieur m’a paru cousue de fils blancs. La promesse, certes charmante pour tout propriétaire d’animal de compagnie, n’avait pas vraiment sa place ici, ni Pour qui elle se prend, derrière laquelle j’ai beaucoup trop senti la journaliste indignée. (Oui, notre système de santé est perclus de failles, mais pourquoi tenter de défendre cette thèse à l’aide de personnages aussi antipathiques?) Des nouvelles de la haine m’a suffisamment happée par contre pour souhaiter que l’auteure ait tiré du sujet un roman. Dans ce texte plus long, foisonnant, Agnès Gruda démontre qu’elle a du souffle mais surtout qu’elle sait jumeler avec succès petite et grande histoires. Peut-être devrait-elle plutôt fouler cette route lors de son deuxième opus…

Les autres collaborateurs de La Recrue y ont été plus sensibles. Vous pouvez lire leurs commentaires ici...

vendredi 13 août 2010

Le violon noir

Neige m'a suffisamment envoûtée que j'ai fait un détour par le rayon des F lors de ma dernière visite à la Bibliothèque Nationale pour mettre la main sur Le violon noir. Après tout, comment résister à une histoire « musicale », dans laquelle les deux personnages principaux sont un violoniste prodige et un luthier, dans la Venise de la fin du 18e siècle?

Déjà, après le premier paragraphe, j'étais sous le charme.
« Par une curieuse inclination d'esprit qui confinait parfois à la folie, Johannes Karelsky n'eut jamais d'autre but dans l'existence que de changer sa vie en musique. En d'autres termes, son âme était une partition inachevée qu'il déchiffrait chaque jour avec un peu plus de génie. » 

J'étais donc prête à plonger dans cet univers de musique, de questionnement face à elle (le violoniste doit abandonner l'instrument pour devenir militaire), d'amours sublimées par l'art (le luthier a souhaité rendre hommage à la femme aimée en créant ce violon noir, dont la sonorité se rapprochait de la voix humaine), en chapitres courts, série d'amorces de phrases musicales qui laissent plus de place au silence qu'au mot.

Mais - parce qu'il y a un mais - l'enchantement n'a pas totalement fonctionné ou, du moins, de façon beaucoup moins organique qu'avec Neige. Peut-être attendais-je trop du livre? S'il avait été lu avant Neige, aurais-je été aussi critique? Peut-être aussi que le souvenir du style bien particulier de l'auteur était encore trop présent en mon esprit? J'ai aimé l'histoire, j'ai adoré me plonger dans les ors et les fastes de la Venise soumise au contrôle de Napoléon, de nombreuses images me sont venues à l'esprit en lisant ces pages mais je n'ai pas entendu cette petite musique, celle qui ensorcelle, qui berce, qui continue de résonner une fois le livre refermé.

Par contre, cette lecture confirme mon souhait de mettre sur pied un swap musique et littérature pour la Sainte-Cécile (22 novembre). J'aime quand la musique joue un rôle dans les livres autant que quand les mots inspirent les musiciens. En seriez-vous?

mardi 10 août 2010

Le Concert

Le film avait beaucoup fait parler de lui lors de sa sortie européenne et j’avais très hâte de découvrir si les vivats étaient mérités. (Je me méfie parfois des engouements massifs.) J’ai donc saisi la première occasion possible au retour de mes vacances pour me glisser en salle pour voir Le Concert, film de Radu Mihaileanu. J'admets que, le moment venu d'acheter mon billet, j'ai trouvé particulièrement délicieux le paradoxe d'annoncer « un billet pour le concert ». En tout autre circonstance, je me serais fait demander: « Oui, bien sûr, mais lequel? »

Vous pouvez lire ma critique du film sur le blogue Analekta, ici...

dimanche 8 août 2010

Autoportrait au radiateur

Les relectures, à dix ans d'écart, ont ceci de fascinant qu'elles offrent un tout autre regard sur un livre. J'ai toujours lu Christian Bobin. (Peut-être devrais-je plutôt écrire « je lis Christian Bobin depuis toujours. ») Même quand, autrefois, je diluais certaines de mes lectures dans un certain registre disons plus mièvre (oui, j'ai eu ma phase Paulo Coehlo, je plaide coupable), j'ai toujours savouré les pages de Bobin, parce qu'elles permettaient de revenir à un essentiel, à quelque chose qui ressemble à la quintessence du quotidien même. Je connais peu d'auteurs qui soient capables en aussi peu de mots de saisir l'instant dans sa magie. On ne lit pas Bobin pour plonger dans une trame narrative mais pour ces moments bénis où il façonne les phrases comme un joaillier manie les métaux précieux.

Juste avant que je parte en vacances, il a été question de Bobin, alors que deux amis partageaient lors d'une soirée leur livre préféré de l'auteur. Une entente immédiate, une reconnaissance d'une certaine façon: « Autoportrait au radiateur », suivi d'un profond soupir de part et d'autre. Je me rappelais l'avoir lu mais le souvenir demeurait des plus ténus (contrairement par exemple à Geai ou à La plus que vive). Quand un des deux a glissé sa copie du livre catharsis écrit après la mort de son aimée dans mon sac, je me suis dit que j'avais besoin de le relire.

Avec les années, le côté  « chrétien » de Bobin me laisse de marbre (je n'avais pas besoin ici de référence à Ste-Thérèse d'Avila ou à la puissance de Dieu, même s'il est question de vie après la mort, non pas résurrection mais vie de ceux qui restent) mais son regard sur le quotidien, la vie, la mort, l'art, Mozart, jamais... Je viens de retranscrire deux pleines pages de citations, que je viens de transmettre à mon ami qui, lui aussi, d'une certaine façon, ainsi, pourra relire le livre... mais à travers mon regard.

« Bienfaisante est la littérature éternelle et cette manie qu’elle a de nous parler à bas bruit, à bruit de source. Merveilleuse la croyance autour de laquelle elle sécrète ses histoires, comme le lierre autour de son arbre : tant que quelqu’un nous parle, mourir est impossible. » (p. 159)

jeudi 5 août 2010

Changer de tempo

Le temps file à une vitesse folle, qu'on s'amuse beaucoup... ou un peu moins, comme mon retour au travail me le fait sentir depuis un peu plus de 24 heures (les joies du travailleur autonome en demande, j'imagine). C'est un peu comme si tous mes contacts professionnels s'étaient réveillés d'un plus ou long sommeil d'un seul coup. Un alignement de planètes bien particulier peut-être? On m'a notamment déjà réservée pour décembre (un concert saxophone et piano) et... mai (trois conférences pré-concert)! Étrange impression d'entrer dans un tunnel temporel...

Depuis mon retour, beaucoup moins de temps pour lire, bien sûr, mais j'ai quand même pris le temps de retrouver mon piano qui, après une bouderie d'une journée, semble m'avoir pardonné ma désertion, heureusement! (Après les premières tentatives d'« approche », j'avais craint le pire.) Je l'admets humblement: j'aime la mer (énormément) , le soleil (jusqu'à un certain point, ma peau appréciant beaucoup moins les excès que jadis autrefois), la lecture sans pression (sans aucune réserve), le farniente (mais pas trop longtemps), les bons repas de poisson frais (miam...) mais... je m'ennuyais (beaucoup) de mon piano, peut-être pour la première fois de façon aussi criante.  Je serais tentée de paraphraser Jean-Pierre Ferland: « Eh, boule de gomme, serais-tu devenue... une musicienne? »

lundi 2 août 2010

Mer et livres

De retour de dix jours particulièrement ensoleillés et chauds à se brûler la plante des pieds sur le sable (le mercure ayant affiché jusqu'à 44 avec l'index Humidex, malgré les vents marins). La température de l'eau semblait aussi imprévisible que le cours de l'essence, passant de la morsure au mollet au très agréable, parfois même à l'intérieur de quelques heures.

Alors, au final, qu'aurais-je eu le temps de lire? La question vous a sans aucun doute traversé l'esprit. J'ai amorcé le périple avec un livre « maritime » signé Olivier Adam, Des vents contraires, qui sentait bon le vent du large, celui de Saint-Malo plus précisément. L'histoire est tragique (un père de deux jeunes enfants doit réapprendre à vivre après le départ inexpliqué de sa femme) mais narrée avec une tendresse remarquable. J'ai dû m'adapter au style de l'auteur (une manipulation qui laisse parfois perplexe de la ponctuation notamment) mais, rapidement, je m'y suis coulée et me suis laissée emporter par cette histoire toute en demi-teintes. (Et, fait amusant, une énorme vague a littéralement ramassé mon exemplaire, heureusement en poche et pas un livre de la bibliothèque. Il a conservé un gondolement presque sympathique, surtout considérant l'importance de l'océan dans le propos. Quand la réalité dépasse la fiction...)

Je suis passée ensuite à un registre autre, celui des nouvelles de Les gens fidèles ne font pas les nouvelles (quel titre savoureux!) de Nadine Bismuth, dont j'avais beaucoup aimé jadis Scrapbook. J'ai retrouvé l'œil alerte de l'auteure, très forte pour capter les infimes changements dans une situation en apparence statique. Elle traite ici aussi bien des doutes amoureux enfantins que des non-dits de couples dans la cinquantaine ou du quotidien d'un vieux couple dont la femme attend de façon presque désespérée la visite des enfants devenus grands en farcissant le congélateur de petits plats. Un livre mémorable? Peut-être pas mais un agréable moment néanmoins.

Après cet opus en (relative) légèreté, j'étais prête à attaquer un livre plus dense, repéré à sa sortie il y a deux ans, qui a croisé ma route « par hasard » lors d'un périple à la Bibliothèque nationale récemment, Élégie pour Américain de Siri Hustvedt. J'avais beaucoup aimé Tout ce que j'aimais mais je me rappelais que j'avais dû m'accrocher avant de pouvoir plonger réellement, l'auteure optant pour le foisonnement, les références fouillées (ici, psychanalytiques, le narrateur pratiquant ce métier), les histoires emboitées et un rythme qui tient plus du ressac que de la ligne droite. Oui, un effort est exigé du lecteur mais, une fois celui-ci assumé, le voyage intérieur au cœur des tiroirs secrets de cette famille du Midwest américain en vaut amplement la peine et force aux questionnements.

J'ai opté pour un petit livre après, Le canapé rouge de Michèle Lesbre, dont j'avais lu beaucoup de bien à sa sortie et qui s'était retrouvé dans ma PAL en format poche il y a quelques mois. Grand coup de cœur pour ce voyage aux niveaux multiples, aussi bien physique (alors que la narratrice se rend au Lac Baïkal sur les traces d'un ancien amant) que moral (alors qu'elle revisite amitiés et amours) qu'historique (puisqu'elle raconte quelques pans de la vie de femmes importantes à l'une de ses voisines).

Transition qui m'a semblé « naturelle » ensuite, puisqu'il était question de Milena Jesensk, je suis passée à la Lettre au père de Kafka, que je terminerai aujourd'hui, livre qu'un ami proche avait glissé (à ma requête) dans mes bagages. Il est fascinant de lire un texte qu'un ami considère essentiel dans son parcours parce que, bien sûr, la lecture en est teintée, chargée même. En me glissant dans les lignes de Kafka, je peux deviner sans aucune difficulté quels passages ont dû l'interpeller plus particulièrement, l'ont même bouleversé. De plus, la lecture de ce texte lui avait été suggérée par une connaissance commune, ce qui me permet là aussi d'établir d'autres projections, nettement plus floues, puisque mon lien avec cette personne n'a été qu'épisodique.

Je reprends le boulot après-demain et profiterai de l'entre-deux pour retrouver mon piano, pas exactement ravi de me retrouver hier après l'absence. Mais, une chose à la fois...