vendredi 3 septembre 2010

Pentaèdre: le plaisir de jouer ensemble

La prise de rendez-vous avec les cinq membres du quintette Pentaèdre relevait de l’exploit. Difficile en effet de gérer les vacances des uns et les engagements professionnels des autres, Normand Forget et Martin Carpentier participant aux Rencontres de musique nouvelle au Domaine Forget et Mathieu Lussier assumant les fonctions de directeur artistique du Festival international de musique baroque de Lamèque. Quand on ajoute les obligations familiales, les préparatifs de la rentrée (en tant qu’enseignants ou parents), le temps à gruger pour travailler son instrument, cela frise l’impossibilité. Les agendas enfin synchronisés, les cinq complices se retrouvent dans un bar de quartier, loin des circuits balisés, avec une joie presque effervescente. Des partitions circulent, quelques indications sont intégrées. Dans un enchevêtrement de conversations, on discute d’horaires de répétition, on encourage avec le sourire Louis-Philippe Marsolais, récemment papa, quand on semble d’un seul coup se rappeler que la rencontre a en principe été fixée pour répondre à d’autres impératifs : tenter un bilan, à l’aube de la 25e saison du quintette.

On sonne la fin de la récréation, mais pas pour longtemps. Dans une remarquable polyphonie, tout au long de l’entretien, les cinq musiciens compléteront les phrases de l’un ou de l’autre, ouvriront la porte aux souvenirs et démontreront hors de tout doute que les liens tissés vont bien plus loin que la simple association professionnelle. « C’est le plaisir d’être ensemble, de savoir que, dès la première note, cela fonctionnera tout de suite », avance le directeur artistique Louis-Philippe Marsolais. « Nous avons envie de dépasser la simple mise en place, de connaître les autres, précise le bassoniste Mathieu Lussier. Nous aimons savoir que, même de dos, juste en entendant respirer Danielle, nous serons parfaitement ensemble – ou que Louis-Philippe et moi ne serons pas d’accord à la première répétition. » Ce dernier conclut en souriant, sans chercher à s’en excuser : « Il y a plusieurs chefs et pas beaucoup d’Indiens. »

Vous pouvez lire la suite de cet entretien que m'ont accordé les cinq membres de Pentaèdre dans la toute dernière édition, disponible aujourd'hui, de La Scena Musicale, à la page 26... C'est rafraîchissant (et trop rare...) de rencontrer des musiciens professionnels qui dégagent une telle complicité!

mercredi 1 septembre 2010

Journal irrévérencieux d'une mère normale

Être mère au foyer, de nos jours, n'est pas une sinécure. Pas tant que le « travail » impliqué ait changé tant que cela au fil des ans, mais la perception des autres est souvent devenue plutôt péjorative, ce qui est bien dommage. Quand on fait le choix de consacrer quelques années à ses enfants et - ciel! - refuse de les mettre en garderie, on aura droit à regards courroucés ou au moins totalement incompréhensifs. « Quoi? tu ne travailles pas? », « Tu ne t'ennuies pas, toute seule avec les enfants? », « Tu n'as pas l'impression que ton cerveau fond? Je ne sais pas comment tu fais! » ne sont que quelques-uns des poncifs assenés régulièrement à la « pauvre » mère.

Dans son Journal irrévérencieux d'une mère normale, Véronique Fortin ose briser l'isolement, tente de déboulonner quelques préjugés tenaces et le fait de façon non seulement convaincante mais surtout attrayante. Elle y évoque aussi bien la frénésie de l'heure qui précède le souper (la pire de toutes, comme chacune sait) ou les nuits blanches (je serais incapable d'y faire face maintenant) que ses hésitations envers ses aptitudes de mère. Au fil de courts chapitres (retravaillés à partir de textes parus sur son blogue), elle nous fait souvent rire aux éclats (savoureux dialogue entre mère et fillette qui feint la maladie pour rater l'école ou les craquantes « photos de famille », instantanés charmants intégrés ça et là dans le texte) mais n'hésite pas à aborder la part sombre du rôle de mère. Le recul qu'elle doit prendre par exemple face à la petite correction physique qu'elle inflige à sa fille (presque rien, au fond, mais qui génère un poids de culpabilité certaine chez quiconque est passé par là) est admirablement rendu, de même que ses questionnements face à l'« après », quand les petites poursuivront toutes les deux leur éducation.

J'aurais aimé que jadis, on me glisse en douce entre les mains un tel livre, joliment illustré par Rémy Simard, dont j'ai toujours apprécié le coup de crayon. En ces instants où je considérais sérieusement déposer les deux garnements dans un sac vert et me sauver en courant, de savoir que, bien sûr, je n'étais pas seule dans cette galère, aurait peut-être apporté un bienvenu répit de quelques instants à ma journée - et à ma santé mentale. À voir le nombre de ventres bombés que je croise depuis quelque temps - témoin éloquent du baby-bump qui fleurit au Québec -, l'auteure ne devrait pas manquer de lectrices... et, rêvons un instant, si on le glissait aussi dans les mains de ces messieurs...

Merci à l'opération Masse critique lancée par le chapitre québécois de Babelio pour cette lecture. Je l'offrirai sans hésiter la prochaine fois que je serai invitée à un shower de bébé.

mardi 31 août 2010

Du plaisir des découvertes... encore et toujours

J'adore quand j'amorce ma journée et que je ne sais pas ce que j'y découvrirai. J'ai commencé par écouter un disque d'œuvres pour piano russes et ai eu le plaisir d'entendre quelques pièces de Bortkiewicz interprétées par un pianiste français au jeu très sensible, Didier Castell-Jacomin, dont je n'avais jamais entendu parler auparavant.

Pendant que je faisais le tour des blogues musicaux, histoire de me tenir à jour - et de maintenir à jour le blogue Analekta -, je suis tombée vers un lien sur un texte remarquable écrit par le pianiste jazz Brad Mehldau qui traite de la présence du mystique - ou du divin ou d'une force supérieure, appelez ça comme vous voulez dans le quotidien. Il y traite notamment de certains de ses émois musicaux adolescents (notamment à l'écoute du disque A Love Supreme de John Coltrane mais il évoque aussi bien Beethoven) et de la puissance de nombreuses révélations musicales. Suffisamment séduite par les mots de Mehldau, j'ai donc décidé de le laisser s'exprimer autrement, en musique, et suis maintenant plongée avec ravissement dans son dernier opus, Highway Rider, dont j'ignorais tout quand je me suis levée ce matin... Je ne suis pas chiche, je partage. (Pour l'album entier...)

dimanche 29 août 2010

Lait noir

J'avais commencé à lire cet essai, offert par une amie avec la dédicace  « Tu ne peux pas ne pas le lire! » juste avant de partir en vacances. En fait, je m'étais frottée à l'avant-propos, aux méthodes de lecture et au premier chapitre. Croyant plonger dans un essai assez chargé sur les difficultés pour l'écrivaine de marier maternité (tout particulièrement dépression post-partum) et écriture, j'avais jugé que le propos et le sable ne feraient pas nécessairement bon ménage. Pourtant, rétrospectivement, le ton n'a rien d'ardu.

Le livre aborde essentiellement deux axes. Le premier est celui de la crise d'identité quand une femme souhaite à la fois être mère et créatrice (on pourrait remplacer écrivaine par musicienne, peintre, danseuse, etc.). Partant de sa propre expérience, alors qu'Elif Shafak repoussait volontairement la possibilité d'une maternité - qui, croyait-elle, la « couperait » de sa force intellectuelle et créatrice -, elle évoque aussi certaines figures marquantes de la littérature, dont Virginia Woolf, Simone de Beauvoir, Doris Lessing, Zelda Fitzgerald ou Sylvia Plath, et les choix qu'elles ont su (ou ne pas su) assumer. L'autre axe, plus personnel, raconte ce même combat vers la maternité, en compagnie de son chœur de voix intérieures constitué de petites créatures qui l'accompagnent: Miss Cynique Intello, Miss Ego Ambition, Miss Intelligence Pratique, Dame Derviche, Miss Satin Volupté et Maman Gâteau. De façon absolument délicieuse, elle relate ce combat, le putsch de Miss Cynique Intello et Miss Ego Ambition qui décident de la « forcer » à accepter une résidence universitaire au Massachusetts, la rencontre surprise avec Maman Gâteau dans les toilettes de l'avion qui l'y mène, le pacte de non-maternité qu'elle prononcera sous l'Arbre-Cerveau mais aussi, bien sûr, la défaite quand elle rencontre l'homme de sa vie et qu'elle finit par accepter la maternité (sous le régime totalitaire de Maman Gâteau d'abord, puis de façon plus nuancée).

Un détail: elle n'avait pas prévu être visitée par Lord Poton, le djinn de la dépression post-partum, qui la maintiendra sous sa coupe pendant une dizaine de mois. J'admets que, à ce moment du récit, j'ai un peu décroché. Pas que la question de la dépression ne soit pertinente ou que je veuille minimiser les affres dans lesquelles elle peut plonger. Tout simplement parce que j'ai eu tout à coup l'impression d'une rupture de ton évidente qui, pendant trois chapitres, nous plonge dans un livre psycho-pop (ce qu'est la dépression, test pour la reconnaître, les traitements). Cette réserve étant émise, j'ai dévoré le tout, souriant à de nombreuses reprises et souhaitant me plonger dans les pages des auteures évoquées (dont malheureusement aucune ne figure en ce moment dans ma PAL tour de Pise, soupir...).

jeudi 26 août 2010

La rentrée

Oui, le téléphone a déjà sonné... L'autre cousine de deux cousins à qui j'enseigne pourrait bien se joindre à ma classe, cette petite fille qui habite à quelques pas de chez moi aussi. L'autre soir, la voisine qui ne m'avait jamais adressé la parole auparavant m'a houspillée alors que je promenais le chien: « C'est vous, le professeur de piano, non? » J'admets que j'en suis restée la mâchoire décrochée quatre ou cinq secondes. Euh? ma vie est-elle une sitcom suivie dont je suis l'héroïne plus ou moins consentante, comme dans le Truman Show? Réfléchissons quelques secondes... Eh bien, oui, on entend de la musique qui se déverse de mes fenêtres à l'occasion. Pendant l'année scolaire, il y a un va-et-vient assez impressionnant à certaines heures de pointe et on croise les mêmes visages à la même heure toutes les semaines. En plus, son fils est dans la même classe qu'un des jumeaux à qui j'enseigne. Dah, qu'en penses-tu, Watson?

Je vous confie un secret: je ne suis pas encore tout à fait prête à rentrer. Il me semble que j'aurais besoin d'un sas de décompression entre l'horaire plus flexible de l'été (même si je suis débordée côté contrats ces temps-ci) qui me permet de rencontrer un ami au café sur un coup de tête à quinze minutes d'avis, ne serait-ce que pour un passage éclair (nous parlons vite, voilà le secret!) et celui, quand même passablement plus régimenté de la « vraie vie ». Je sais pas, moi... trois ou quatre jours tout au plus, presque rien, quoi.

En même temps, j'admets volontiers que j'ai très hâte de retrouver les élèves, d'entendre parler de leur été, de réaliser combien ils ont grandi (l'eau de piscine et de mer fait grandir les enfants plus rapidement, tout le monde sait cela!), de m'assoir au piano avec eux et de leur proposer de nouvelles pièces. On pourrait croire que j'ai quelques chouchous. Ce n'est même pas vrai. Plutôt, je n'ai (presque) que des chouchous. Certains (très rares) pratiquent de façon admirable, la plupart en dilettante. Peu importe! Je les aime. Voilà, c'est dit... et sans rougir en plus. J'aime être cette présence dans leur vie, qui les écoute, vraiment, sans porter de jugement sur leur personne, car il n'y a pas grand chose de plus intime qu'une conversation musicale, quand on doit enlever l'armure pour transmettre le message (de joie, de tristesse, d'amour, de désespoir...) d'un compositeur, parfois mort il y a des siècles.

Bon, alors, je négocie deux jours symboliques de répit, un week-end, pour jouer du piano, lire (Walden à petites doses et la prochaine recrue en parallèle), faire de la cuisine (mon congélateur n'est pas prêt lui non plus pour la rentrée), compléter doucement mon paquet pour le swap de Kikine, essayer d'oublier que l'été s'achève, que les températures rafraîchissent. Après, je suis prête à remballer. Les élèves le savent: chez moi, la porte est toujours ouverte.

mardi 24 août 2010

Détour par la librairie d'Harvard

Par un samedi radieux, nous sommes partis explorer Cambridge (ville dans laquelle se trouve les très prestigieux Harvard University et MIT). Après avoir arpenté pendant quelques minutes les campus verdoyants, nous avons opté pour une visite détendue de la ville qui a inclus, je l'admets, un détour obligé par le Harvard Book Store, un croisement entre la bibliothèque universitaire à l'air raréfié et la librairie indépendante gorgée de trésors. Difficile de résister, surtout à la section musique assez touffue (j'aurais aussi bien pu céder à la section philosophie, histoire de l'art, études anciennes... vous avez compris le principe, je pense!).

Comme je ne prévois pas d'arrêt à Harvard dans les prochains mois, il fallait donc saisir l'occasion au vol et mettre la main sur quelques titres. Côté pratique, j'ai opté pour Note by Note, A Celebration of the Piano Lesson de Tricia Tunstall. Après tout, c'est la rentrée dans quelques jours, tout ressourcement ne peut être que positif. Côté inspiration, j'ai opté pour l'essai de Daniel Barenboïm, Music Quickens Time, qui traite de l'importance que la musique devrait avoir dans nos vie. J'ai aussi ramassé pour un ami une biographie d'un de ses compositeurs favoris (au cas où il passe ici, je n'en dis pas plus pour l'instant) et, histoire de rigoler un peu (jaune parfois), Lexicon of Musical Invective de Nicolas Slonimsky, un livre qui répertorie certaines critiques incendiaires.

Un exemple, au sujet de Debussy (en plus, le livre propose les citations dans la langue originale et en traduction, je vois déjà là une mine d'or potentielle pour mes notes de programme futures), pour vous donner le ton.
« La musique récente me fait l'effet d'une momie richement ornée, mais ne gardant l'apparence humaine qu'à grand renfort d'ingrédients. Ce n'est de la composition, c'est de la décomposition. La musique de Debussy a la grâce d'une jolie poitrinaire, aux regards languissants, aux gestes anémiés et dont la perversité a le charme de ce qui est frappé de mort. Une symphonie, un morceau, sont un organisme. L'organisme Debussy rappelle celui de méduses dont la substance translucide s'irise brillamment aux rais du soleil à fleur de la vague, mais qui ne seront jamais que des  protozoaires. » (Alfred Mortier, Rubriques Nouvelles, Paris, décembre 1909)
Le lendemain, j'étais dans un tout autre registre, puisque je suis allée à Concord (oui, comme dans la Concord Sonata de Charles Ives), là où le mouvement transcendantaliste américain a pris naissance. J'ai pu visiter la cabane qui a abrité Henry David Thoreau lors de la rédaction de son mythique Walden et le dit lac (nommé Walden Pound mais qui n'a rien d'un étang), qui vient de remonter illico au top niveau dans ma PAL. (Je vous glisse ici quelques photos du home de l'auteur.)

vendredi 20 août 2010

Il n'y a pas de hasard...

Après quelques heures de route, je suis arrivée chez mon amie qui habite en banlieue de Boston. Je n'ai pu m'empêcher de sourire en découvrant la chambre qu'elle m'avait assignée pour mon séjour: une grande pièce ouverte, séparée en son centre... par une immense bibliothèque, des livres et des partitions la couvrant des deux côtés. Oui, bien sûr, le deux tiers des livres sont en allemand (et l'autre en anglais) mais, je ne sais pas pourquoi, je me sens parfaitement chez moi. Dans mes bagages, outre le livre de Fottorino: les textes sur la musique de Hesse. Dans de telles conditions, impossible de croire au hasard...