vendredi 13 avril 2012

Fables de La Breuvoir

Crédit photo : Céline Côté
Gabriel Dharmoo, Alexandrine Agostini, Catherine Meunier, Isaiah Ceccarelli, Corine René

Une diseuse, un traducteur tantôt renard, tantôt centaure, trois percussionnistes, un texte qui joue aussi bien sur les sonorités qu'avec les sens, une trame en partie notée qui laisse place à une improvisation parfois effervescente des interprètes: le dernier projet de théâtre musical de Danielle Palardy Roger prend un malin plaisir à réinventer les codes du genre. Articulées autour de six tableaux, les Fables de La Breuvoir tour à tour transportent, émeuvent, jouent la carte du ludique, deviennent invitation au rêve, laissent parfois perplexe mais n'ennuient jamais.

D'entrée de jeu, on est happé par la présence d'Alexandrine Agostini, guide, voix qui fait sens (malgré les détournements des sonorités), entièrement incarnée aussi bien dans le personnage que dans le texte, faisant si bien siens les mots de Palardy Roger qu'à un moment, j'ai dû me ressaisir pour réaliser que ce n'était pas l'auteure elle-même qui transmettait son texte, mais bien une remarquable interprète. Gabriel Dharmoo, renard traducteur de la première fable, multipliant jeux de voix, bruits de bouche, sons gutturaux, devient ici étonnant prolongement vocal aussi bien que rythmique, déformant et reformant le sens au fur et à mesure du tableau. Dans « Le chapeau du tricéphale », hommage aux trois Claude (Vivier, Jutra, Gauvreau) il vient incarner Vivier, dans un déchirant duo avec Catherine Meunier, moment de pure poésie musicale, le vibraphone se fondant dans l'ombre de ce géant. Le troisième tableau, « Ana et le centaure », s'articule autour d'un hommage à Sirènes d'Ana Sokolovic, la belle causant la perte du centaure, qui ne réussira pas à l'oublier. Saluons ici la physicalité toute en intensité matée de Dharmoo en centaure, la subtilité des éclairages d'Émilie B-Beaulieu et l'articulation particulièrement subtile de Corinne René qui, tant dans le mouvement des doigts que dans la sonorité, réussit à capter parfaitement l'essence même du galop.

Hommage à Juliette Greco, moment hors du teps, « Les amoures » mise essentiellement sur la puissance du texte, incantation soutenue par un délicat accompagnement de balafon, portrait de ces amours multiples qui, à force de se redéfinir, oublient (et nous font oublier) leur signification première. Férocement ludique (comme semble l'avoir compris Isaiah Ceccarelli, multipliant avec un sourire contagieux les effets sur tambour), favorisant les jeux de cloches, « Gertrude the Cow »  détourne la célèbre citation de Gertrud Stein, « A rose is a rose is a rose » qui devient ici « A cow is a cow is a cow, a cow-cow » (le même jeu sera repris avec « bell »). Stein y voyait l'expression de la puissance d'invocation qu'un mot peut avoir, évident parallèle avec le propos même de ces tableaux de Palardy Roger dans lesquels les mots deviennent musique, alors que bruitisme aussi bien que sonorités mélodiques se chargent d'un sens prégnant.

Les 50 minutes de ce spectacle hors normes passent à une rapidité déconcertante et on se retrouve comme l'enfant qui sort d'un livre de contes aimé, avec l'envie de revisiter certains segments, de se réapproprier un jeu de textures ou l'autre, de conjurer de nouveau une juxtaposition de sens, un motif rythmique, une émotion.



Il vous reste deux occasions de vous approprier ces Fables de La Breuvoir (présentées ce soir et demain après-midi au Conservatoire de musique de Montréal). Ne les ratez pas!



mercredi 11 avril 2012

Un autre écho

Le texte signé de ma main, publié dans le numéro courant du fanzine de nouvelles courtes Lu-Si (vous pouvez obtenir le numéro entier, sans frais, ici...), sur le thème de la promesse, prend lui aussi une toute autre résonance, même s'il a été commis il y a quelques mois de cela déjà.

mardi 10 avril 2012

Gaza, Jérusalem... et les autres

Parfois, il y a de ces résonances... En lisant une critique du film Une bouteille dans la mer de Gaza, j'ai eu envie de lire le livre de Valérie Zenatti l'ayant inspiré, roman épistolaire qui réussit à tracer un portrait touchant de la situation des plus tendues, devenue depuis trop longtemps le quotidien de ceux qui habitent là-bas.

Prolongement naturel, je me suis ensuite plongée dans les Chroniques de Jérusalem de Guy Delisle, un regard touchant, mais d'une précision de scalpel, de l'année passée par le bédéiste à Jérusalem-Est, à tenter de maintenir à l’ombre du mur une vie d'un semblant de normalité avec ses enfants, à croquer les beautés de cette ville, à tenter de comprendre pourquoi rien n'est simple dans cette poudrière.

Curieux écho au poème de Günter Grass Was gesagt werden muss (Ce qui doit  être dit), qui fait couler beaucoup d'encre depuis sa parution dans le Süddeutschen Zeitung. (Ne cédez pas à la tentation de vous fier à l'une ou l'autre des analyses proposées; tirez vos propres conclusions en lisant le texte original ou la traduction française...)

dimanche 8 avril 2012

Fantasiestücke

« Quant à moi, la musique de Schumann m’oppressait, je ne pourrais dire autrement. Elle m’était comme une route sans repères, un paysage qui se transforme et s’efface à chaque pas, un pont qui s’effondre sitôt qu’on l’a traversé. D’insoutenables silences, des soudaines dissonances, déchirantes, des répits dont on sait qu’ils précèdent les gouffres. Des explosions de joie naïve et des moments d’une poignante douceur. Je ne pénétrais qu’avec réticence dans ces espaces hantés, incertains, dangereux et sans retour possible. Je demeurais à la lisière de ces lieux dont je devinais la menace, et m’émerveillais de leur beauté. À la différence de Sophie, je voulais rester intact en y pénétrant. » 

Gaële Josse, Nos vies désaccordées, p. 111



Joyeuses Pâques à tous!

vendredi 6 avril 2012

Nos vies désaccordées

Il est pianiste classique, elle est peintre. Quand ils se rencontrent dans un atelier de lutherie la première fois, leurs vies ne se croisent pas tant qu'elles se percutent. S'ils ne le réalisent pas alors, il y aura un avant et un après. Quand Sophie plonge dans la folie, incapable d'accepter la douleur indicible qui l'assaille, François accepte la donne, nie la perte, tente de poursuivre sa vie de concertiste respecté, jusqu'à ce qu'il reçoive un courriel d'un aide-soignant qui le force à replonger dans cette histoire, à aller plus profondément au cœur de lui-même, de la musique, celle de Schumann en particulier, lui qui a passé ses dernières années dans un asile psychiatrique, loin de sa Clara bien-aimée, incapable de reprendre un contact réel avec la musique, ne proposant qu'une série d'esquisses douloureuses de transparence.
« Toute entière immergée dans la lave brûlante des Kreisleriana, elle l’écoute jouer pour elle seule, et se perd dans les flots légers et volubiles de l’Arabesque.
Il a ouvert des portes sur d’infinis mystères.
Elle, assise à terre, les genoux sous le menton.
Muette. En larmes.
Il s’interrompt, plus ému qu’elle. Il la console, la fait rire, l’apaise. Il l’embrasse au coin des yeux, là où la peau est la plus douce.
« Tu peux jouer encore? »
Il tremble. Son rêve, au creux de ses mains. »

Gaëlle Josse signe ici un deuxième roman absolument magnifique, que l'on aborde en strates, comme la musique de Schumann qui lui sert de trame subtile, qui nous déroute d'abord (le narrateur semblant d'abord refuser de s'incarner entièrement dans le sentiment de perte), puis nous happe presque subrepticement, tel un dessin mélodique parfaitement transmis, avant de nous déchirer et nous apaiser comme seul peut-être peut le faire Schumann.
« Aimer comme on écrit une icône. On l’écrit avec du temps, du temps infini, avec des couleurs comme du rouge, de l’orange, du brun, avec des traces d’or et infiniment d’amour.
On l’écrit pour se souvenir d’un amour plus fort que le poids des jours, plus fort que ces fragments de mosaïque que nous tentons de rassembler afin que nos vies rencontrent un jour leur visage. Il s’y mêle toutes les larmes et le souvenir des musiques oubliées. »
Je n'attendrai pas très longtemps avant de me plonger dans Les heures silencieuses de l'auteure, dont on a dit le plus grand bien. Merci ému à ma tendre Caro_Carito pour cet envoi.

mercredi 4 avril 2012

Notes sur...

Il n'y a que moi peut-être pour accrocher sur une citation sur Mozart dans un livre en principe consacré à Chopin (mais qui comprend de fait d'autres textes à connotation musicale d'André Gide). 
La joie de Mozart: une joie qu'on sent durable; la joie de Schumann est fébrile et qu'on sent qui vient entre deux sanglots. La joie de Mozart est faite de sérénité; et la phrase de sa musique est comme une tranquille pensée; sa simplicité n'est que de la pureté; c'est une chose cristalline; toutes les émotions s'y jouent, mais comme déjà célestement transposées. « La modération consiste à être ému comme les anges! » (Joubert) Il faut penser à Mozart pour bien comprendre cela.  

lundi 2 avril 2012

Toute une journée

Trois programmes distincts, mais un seul long bravo pour saluer 30 ans de la carrière sans fautes de la pianiste Louise Bessette. Les festivités s'ouvraient en après-midi par un concert mettant en lumière quatre créations, pour différentes formations. Dans Les Cinq éléments, Michel Boivin a privilégié la verticalité, partant de l’hypothèse qu'arbres, montagnes, flammes et structures métalliques se voulaient autant de gestes d'érection (en contrepoint, il a préféré se concentrer sur le côté ondoyant de l'eau). Grâce à des aplats atmosphériques, qui rappelaient par moment l'esthétique de la Sonate de Berg, à un entrelacement de motifs, on pouvait percevoir à la première écoute cette verticalité et se laisser porter par le jeu subtil de Louise Bessette. Dans Les Sabliers de la mémoire, Serge Arcuri a opté pour une superposition de solitudes plutôt qu’un réel dialogue entre les instruments (même si ceux-ci évoquent un « passé » commun à quelques reprises). Après tout, jusqu'à quel point peut-on partager des souvenirs? La recherche des couleurs se révèle absolument admirable, sans jamais tomber dans le cliché. Je pense ici notamment à cette cadence de clarinette, jouée dos au public avec brio par Simon Aldrich, dans laquelle la résonance du Fazioli jouait un rôle de complément onirique particulièrement envoutant. Au fil de l'écoute, l'auditeur se perd dans ses propres réminiscences, tout en restant entièrement connecté au geste musical. Une œuvre magique, à réentendre dans un avenir prochain. City Songs d'Ana Sokolovic, une relecture de certaines chansons de ville serbes (évoquant essentiellement des thématiques amoureuses), a fini par me rejoindre dans ses deux derniers mouvements,  complaintes du violon à peine soutenues par le piano. Lark's Heel de Michael Oesterle, pour quatuor, agrégat de douze microcosmes, misait quant à elle sur les oppositions de caractère et de textures instrumentales, la juxtaposition des discours et des impulsions de ponctuation.


Le programme suivant proposait deux œuvres colossales pour piano solo, offrant une complémentarité d'esthétiques et démontrant la richesse de la palette sonore de Louise Bessette. Monolithique, évoquant par moments le calme des jardins chinois, la Suite no 9, « Ttai » de Scelsi, toujours pertinente près de 60 ans après sa création, se veut une étude en demi-teintes mais aussi en gestion de la respiration. Au fil des mouvements, on perçoit le temps différemment, accepte son inéluctabilité, s'abandonne au souffle. Ici, pas d'angles abrupts; la sonorité est absolument maîtrisée. Les accents ne sont jamais traités de façon gratuite par Louise Bessette, mais deviennent plutôt une impulsion qui permet à la note d'osciller, de scintiller. Les Planètes de Walter Boudreau se sont révélé un véhicule de transmission plus ludique, plus digital aussi. Les points de tension étaient particulièrement bien rendus, l'auditeur se retrouvant captif de la pulsation de la pianiste. Saluons quelques effets intéressants de pédale sostenuto, une égalité redoutable de la cellule mélodique qui s'enroule sur elle-même à la toute fin et un étourdissant decrescendo de clusters, d'une surprenante poésie.

Le pianiste britannique Peter Hill se joignait à Louise Bessette pour le dernier concert. (Il a par ailleurs évoqué de façon pertinente les deux œuvres au programme dans une vidéo présentée juste avant le concert.) Les complices ont d'abord offert une lecture stupéfiante de la version pour quatre-mains du Sacre du printemps de Stravinski. Véritable monstre à deux têtes, mais ne possédant qu'une seule respiration, particulièrement organique, les pianistes ont su réaliser un admirable travail sur les timbres, qui permettait de percevoir autrement l'architecture de la partition. L'unité de conception et de réalisation laissait pantois; comment une telle communion peut-elle s'établir en si peu de temps relève presque du miracle, puisqu’il s'agit ici d'une première collaboration. La soirée s’est terminée par les Visions de l'Amen de Messiaen, compositeur phare des deux artistes, qui ont bien transmis l'écriture complémentaire de la partition d'une redoutable densité. (Le deuxième piano, partie tenue par Messiaen lui-même lors de la création, joue essentiellement un rôle harmonique et thématique, le premier, tenu alors par Yvonne Loriod, mise plutôt sur la vélocité et les éléments rythmiques.) Ils nous ont notamment offert un « Amen du Désir » sublime, dont la magnificence a continué de me hanter le lendemain.

Une journée fébrile, fertile en émotions, qui restera dans les mémoires.