Murray Perahia a démontré avec éloquence hier soir qu'il faisait partie de cette race, malheureusement en voie d'extinction, des grands artistes, toutes catégories confondues. Quelques mesures de Haydn, transmises avec une élocution irréprochable, ont permis de prendre la mesure de la profonde compréhension des œuvres privilégiée par Perahia. Chaque phrase est découpée, l'articulation réfléchie, les points de tension harmoniques méticuleusement préparés, le développement du matériel motivique devenant d'une limpidité presque confondante.

S'il a semblé prendre quelques instants pour s'installer dans le premier des
Six Moments musicaux de Schubert et qu'on pourrait chipoter une seconde sur l'explosion sonore presque intempestive du cinquième, il a su transmettre toute la poésie du deuxième, dépouiller de toute scorie l'architecture contrapuntale du quatrième, et nous faire passer par toute la gamme d'émotions dans le dernier.
Plutôt que de chercher à renouveler la donne de la trop célèbre Sonate « à la lune », il a plutôt choisi d'en extraire l'essence, de la débarrasser de tout tic interprétatif, révélant les assises harmoniques du premier mouvement, faisant (enfin) sens du Menuet, toujours parent pauvre de ce triptyque aux mouvements extérieures devenus presque galvaudés.
En ouverture de la deuxième partie, Perahia avait programmé le
Carnaval de Vienne de Schumann, trop peu joué, qui lui a permis de démontrer l'étendue de sa palette expressive, de la tendresse délicate, tremblante d'intériorité, du deuxième mouvement aux tourments passionnés du quatrième. Le scherzo pris à une vitesse plus assise permettait au dernier mouvement de s'émanciper en une course effrénée, jamais incohérente cependant, menant ces scènes croquées sur le vif vers une conclusion d'une inexorable évidence.
Si son
Deuxième Impromptu de Chopin n'était peut-être pas aussi mémorable que sa lecture sur disque, son
Premier Scherzo a renversé, entre folie à la violence à peine contenue et une section centrale suspendue, qu'on aurait voulu voir s'étirer pendant quelques pages encore.
Deux rappels ont été offerts en remerciement des applaudissements chaleureux: un Impromptu opus 90 no 2 de Schubert tout simplement parfait, grande leçon de pianisme concentrée en quelques minutes à peine et l'Intermezzo opus 119 no 3 de Brahms, pétillant comme les pages de Moskowski que son mentor Horowitz proposait jadis à son public.
Après le concert, j'ai attendu, patiemment, mon LP Mendelssohn sous le bras, dans l'espoir que, peut-être, ma route croiserait celle du maître.J'ai eu le privilège de lui serrer la main. (Il ne signe pas d'autographes.) Quand je lui ai expliqué pourquoi cet objet était si important pour moi, partageant même dans un moment de folie cette photo de moi prise devant la reproduction de la pochette, il a chaussé ses lunettes, un peu désarçonné par cette histoire. « Vous savez que cet album était le premier que j'ai enregistré avec orchestre? » Il a relevé l'année d'enregistrement (1975), l'air de dire que cela faisait si longtemps déjà, lui qui, pourtant, à 65 ans, possède encore la fougue et l'éclat dans le regard d'un jeune pianiste. Je suis rentrée chez moi, les oreilles pleines de poésie, avec la certitude que cette soirée resterait parmi celles dont je me souviendrai longtemps.