vendredi 29 novembre 2013

Cheese: sourire pour ne pas pleurer?

À l’invitation de Katya Montaignac, Nicolas Cantin, reconnu pour ses chorégraphies minimalistes, rencontre Michèle Febvre, interprète majeure des années 1970 et 
Phjoto: Nicolas Cantin
1980, ayant prêté son corps à certains des plus grands. Deux générations, deux voix, mais pourtant une langue commune et un passé partagé, celui de l’immigration. Cantin choisit de révéler Febvre en paroles, en musique et en gestes (on pourrait parler ici d’antimouvement tellement ce dernier est contraint presque du début à la fin), en un instantané éloquent, qui se découvre doucement à travers une série de motifs, transmis par la voix ou le corps, trafiqués comme les autofictions, nous en apprenant autant sur le chorégraphe que sur son sujet comme tout portrait réussi.
« Est-ce que tu me fais confiance? » D’entrée de jeu, la question est posée par Febvre qui, pour la première fois de sa carrière, se sert de sa voix pour communiquer – avec beaucoup de justesse d’ailleurs. Elle peut aussi bien s’adresser au chorégraphe qu’à l’interprète ou au public, qui devra faire fi de certaines de ses attentes pour céder autrement au propos.
Pour lire le reste de ma critique, c'est ici...
Vous pouvez encore assister à ce laboratoire ce soir et demain à l'Usine C...

mercredi 27 novembre 2013

Tout foutre en l'air

Simon Lanctôt est un passionné, de littérature, de transmission, de voyages, d'ouverture à l'autre. Il enseigne au Collégial, avec tout ce que cela peut supposer de désagréments (les bâtons dans les roues du système, la préparation à l'inéluctable Épreuve uniforme de française du Ministère), mais aussi de satisfaction (les étudiants qui le revoient deux ans après et lui confient avoir relu un livre, des travaux bien présentés, le plaisir de pouvoir parler littérature avec des collègues...).

Je me suis entretenu avec lui avec très grand plaisir il y a quelque temps (à écouter en balado ici) de ses Carnets d'un jeune prof, dans lesquels pendant un an il parle de littérature, bien sûr, mais aussi de tout ce qui l'empêche de vraiment n'être qu'un élément de transmission.

En partage, quelques passages qui ont particulièrement résonné en moi...

« Enseigner, j'aime ça. C'est l'école qui me tue. » (p. 22) 
« Je suis abattu et triste. Dans la deuxième partie du cours de ce soir, j'ai parlé des Lumières si vite que ça ressemblait plus à une éclipse. » (p. 28) 
« La société québécoise part souvent en croisade pour défendre le français, mais elle le fait trop souvent contre le mauvais ennemi, contre l'anglais et les anglophones, au lieu de s'attaquer à l'ennemi intérieur, c'est-à-dire notre manière approximative de nous exprimer... » (p. 107)
« L'éducation, c'est le rapport d'un peuple aux événements qui l'ont fondé, aux œuvres qui l'ont raconté, aux théories dont il s'est construit, aux sciences, aux techniques, aux métiers qu'il s'est appropriés - après tout, on ne peut enseigner que ce qui existe déjà, donc ce qui appartient au passé. C'est en enseignant l'histoire de nos relations avec les Amérindiens et en apprenant leurs cultures qu'on va réussir à construire notre pays avec eux, pas en se concentrant sur le commerce triangulaire. » (p. 208)

lundi 25 novembre 2013

Othello

Photo: Andrée Lanthier
Ma relation avec Othello a d'abord été disons un peu difficile, pour ne pas dire forcée. Je débarquais dans une ville étrangère, étudiais dans une langue que je ne maîtrisais pas encore et devais lire la pièce de Shakespeare en vieil anglais (avec multiples notes de bas de page) et rédiger un essay sur je ne sais plus quel point en particulier. Je n'en gardais donc que des souvenirs disons mitigés. Pourtant, je n'ai pas hésité quand j'ai vu que le Centre Segal  en proposait une adaptation, surtout que celle-ci était faite par une femme, Alison Darcy,Othello faisant assurément partie de ces pièces 100 % testostérone du grand Will, avec ces guerriers qui s'affrontent par honneur et tuent parce que celui-ci a, croit-on, été bafoué, Othello étant en fait victime de la manipulation presque diabolique d'Iago.

Ce regard féminin prend tout son sens d'ailleurs dès que Desdémone (Amanda Lisman, pure mais pas idiote, profondément amoureuse de son Maure mais consciente des jeux de pouvoir qui se jouent) et Emilia, sa servante (Julie Tamiko Manning, particulièrement éloquente) entrent en scène. Dans les premières scènes, alors que le décor minimaliste est plongé dans un éclairage diffus, qui souhaite évoquer une Venise nocturne, alors que les hommes entrent - et se mettent - en scène, on peine un peu plus à entrer dans la chair d'un texte très dense (qui fait quand même deux heures et demie avec entracte), qui comprend une série de références plus ou moins dissimulées que l'amateur de théâtre doit extraire. Mieux vaut se préparer à l'avance en relisant quelques analyses sommaires de la pièce. Sean Arbuckle propose un Iago juste assez vil pour être profondément désagréable, teinté toutefois d'une fourberie qui le rend profondément humain. Andrew Moodie, son vis-à-vis, campe un Othello plus victime que conquérant, non dépourvu de certains tics, en demi-teintes plutôt qu'en couleurs franches, ce qui empêche parfois l'auditeur d'entrer pleinement dans l'action.

Si je n'ai pas compris pourquoi le lit de mort de Desdémone de Véronique Bertrand (conceptrice également des très beaux costumes) ruisselait (référence à Venise encore? L'action s'est alors déplacée à Chypre. Rappel du sang inutilement versé?), il faut admettre que ce morceau de tissu qui servait aussi bien de ciel de lit que de linceul après avoir été arme du crime, s'est révélé une brillante idée.

Me suis-je réconciliée avec Othello? Mais oui, bien sûr...

La pièce est présenté jusqu'au 1er décembre au Centre Segal.
On peut voir un extrait de la production mettant en lumière les cinq principaux personnages ici... 

vendredi 22 novembre 2013

Le tour du monde en 80 jours: voyager en première classe

Photo: Luc Lavergne
Le Théâtre Advienne que pourra nous avait offert une relecture concluante desAventures de Lagardère, mais cette fois, avec Le tour du monde en 80 jours, il présente un spectacle pour tous particulièrement réussi, rodé au quart de tour, qui ne laisse aucun instant de répit au spectateur, petit ou grand.

Photo: Luc Lavergne
Ces 90 minutes filent comme l’éclair, au fond comme ce voyage complètement fou entrepris en 1872 par Phileas Fogg, gentleman sans trop d’envergure, à la vie réglée à la seconde près, qui fait le pari insensé pour l’époque d’un tour du monde à vitesse grand V. Aidé de son fidèle serviteur Passepartout, qui a plus d’un tour dans son sac, il avale les kilomètres, de Londres à Suez à Bombay puis Calcutta, sauvant d’une mort certaine la princesse Aouda «parce qu’il a le temps», avant de mettre pied en Chine, au Japon, puis en Amérique, revenant bien sûr à la date dite à Londres, au grand dam de ses partenaires de whist.
Cinq acteurs incarnent les 36 personnages avec un plaisir évident. Pour lire le reste de ma critique, passez sur le site de Jeu...
La pièce est présentée à la Salle Fred-Barry jusqu'au 19 décembre.  

jeudi 21 novembre 2013

Viande à chien: péchés de capitaux

Usurier cupide, plus ou moins indifférent à la belle Donalda, Séraphin Poudrier a rapidement remplacé dans l’imaginaire québécois le personnage shakespearien de Shylock. Après de si nombreuses adaptations (radio, cinéma, bande dessinée, sans oublier le mythique téléroman), était-il encore possible de l’inscrire dans une certaine modernité, sans pour autant altérer sa nature profonde? Avec Viande à chien, Alexis Martin, Jonathan Gagnon et Frédéric Dubois ont cru pouvoir relever le défi, mais ne livrent malheureusement la marchandise qu’à moitié. Péché d’orgueil?
Photo: Gilbert Duclos
La structure narrative de la pièce suit d’assez près à celle d’Un homme et son péché. Séraphin, pantalon de sport et polo d’une beigitude totale (en chaussettes dans ses Birkenstock!) est devenu un courtier qui passe ses journées à suivre les cours de la bourse. Donalda, vaguement exaltée, tant par la littérature (impossible de voir de mon siège le titre du livre qu’elle lit et cite) que par l’annonce d’une tempête solaire, s’occupe comme elle peut en attendant; elle avale des capsules télévisuelles (qui arrachent quelques sourires) ou quelques gorgées de vin blanc, danse comme une adolescente frénétique, se languit. Elle s’anime à peine quand Alexis revient d’un reportage photo sur les Indiens Haïda. Bertine n’est plus la fille d’Alexis, mais la gouvernante philippine de Lamont, rédacteur en chef du magazine Affaires d’en-Haut, qui signera le pacte avec le diable en offrant des actions en gage.  
Vous pouvez lire le reste de ma critique sur le site de Jeu...
La pièce est présentée à l'Espace libre jusqu'au 7 décembre

mardi 19 novembre 2013

Tu é moi

Photo: Martine Doyon
Tu é moi, première pièce de l’acteur Marco Collin, originaire de la communauté innue de Mashteuiatsh, se décline en grande partie dans la violence: celle entre un ravisseur et sa victime, entre un vieux grincheux blanc qui vit de glanage et d’alcool et une grand-mère innue, entre la tradition et la soi-disant «modernité». Si la première convainc sans peine et que la dernière est sous-entendue par le propos général, on devra admettre que la deuxième se révèle esquissée à trop gros traits pour être entièrement convaincante. La mise en scène d’Yves Siou Durand se veut pourtant soignée, tirant adroitement profit de ce lieu si particulier, les Ateliers Jean-Brillant, délimitant des zones de jeux complémentaires élargies, adroitement sculptées par le travail d’éclairage de Thomas Godefroid.

Quand les spectateurs entrent dans la salle, ils découvrent un homme, yeux bandés, attaché à un calorifère (Charles Bender, déjà habité par son personnage). Troublante dichotomie entre les babillages de ceux qui s’installent et cet emprisonnement forcé, dont la raison échappe d’abord à la victime. Des horloges projetées de chaque côté, haut sur les murs, deviennent oracles d’un compte à rebours qui s’enclenche dès les premiers mots prononcés, avec des arrêts en 1996 (Commission royale sur les peuples autochtones) et 1978 (signature de la Convention du Nord-est québécois et rencontre au sommet à Québec entre le gouvernement et 40 chefs de bande). « Le temps, c’est maintenant! » 

Pour lire le reste de ma critique...


dimanche 17 novembre 2013

Edmonton

« Je vais vite, je ne prends pas le temps de vous dire, on n’arrête pas la masse en mouvement, dès qu’il y a mouvement, souvenez-vous, on met tout ça sur l’ordinateur, il faut y aller d’un seul geste, technique de la terre brûlée, ne rien laisser derrière, je… je… attendez… »  Guillaume Berwald joue le tout pour le tout avec Edmonton, misant aussi bien sur son expérience personnelle (il a, comme son héros, cédé un temps aux sirènes de l’argent en apparence facile dans une province en pleine expansion économique) que sur ses acquis littéraires. Ni tout à fait road novel à la Kerouac ni tout à fait tributaire de la vague d’autofiction ayant frappé la littérature québécoise ces dernières années, ce premier roman s’appréhende comme un objet littéraire aux contours quelquefois fuyants, dans lequel les deux solitudes ne sont pas nécessairement celles que l’on croit.
L’argent y joue un rôle essentiel, à la fois plaie et panacée, mais aussi le sens de la famille, Émil espérant peut-être mieux comprendre son frère en s’extrayant de l’existence morne qu’il croit être condamné à mener. Une version presque désincarnée de l’amour (qui ne rime pas ici avec toujours) est intégrée en filigrane, les fils tissés par les mots qu’Émil dédie à celle restée là-bas devenant de plus en plus fragiles au fil des semaines passées entre hommes, dans des conditions sordides, les chèques de paye servant le plus souvent à éponger des dettes de consommation.
Si l’écriture de Berwald se révèle d’une belle fluidité, travaillée sans devenir plaquée, il faut néanmoins accepter de se frotter à certaines aspérités, que ce soit l’intégration – nécessaire? – de segments en anglais ou l’instillation ici et là d’une impression de décrochage, le lecteur ne saisissant parfois qu’à moitié le sens de la quête initiatique du protagoniste principal. Peut-être faut-il simplement alors adopter un autre rythme de lecture, moins raisonné, comme lorsque les choses se précisent avec une clarté fulgurante au milieu d’un rêve qui semble pourtant nous échapper.« J’avais besoin d’atteindre ce niveau de fatigue extrême jusqu’à ne plus trouver la force de ne pas écrire. »  Malgré ces quelques réserves, on referme le livre suffisamment intrigué pour avoir envie de suivre Berwald, sur la route ou ailleurs, dans sa prochaine aventure littéraire.