lundi 30 juin 2014

Wunderkind

Sofia, Bulgarie, dans une école de jeunes musiciens prodiges. Nous suivons le destin de Konstantin et de ses collègues, dans un pays encore retiré derrière le Rideau de fer, deux ans avant la chute du mur, alors que le communisme règne encore en roi et maître, que des cours de manipulations d'armes sont toujours au programme scolaire, que des visites régulières au mausolée du père de la patrie font partie du quotidien.

Il est bien sûr beaucoup question de musique dans Wunderkind de Nikolai Grozni qui, lui aussi a été pianiste prodige, mais l'auteur a su s'extraire de son expérience personnelle pour nous livrer un troublant portrait d'époque, de lieu, si dépaysant que l'on pourrait croire qu'il relate un passé lointain. Il sait surtout camper efficacement des personnages, que ce soit la galerie de jeunes musiciens à la sexualité bouillonnante ou des professeurs, aux surnoms lapidaires, tous plus grands que nature, qui briment autant la créativité des jeunes artistes qu'ils crient leur mal-être.

Un livre que j'ai dévoré, portée par les différentes pièces proposées en trame sonore (titres de chaque chapitre), mais surtout le souffle certain qui s'en découle.

« Tant que quelqu’un jouerait l’Allegro maestoso de cette huitième sonate sur un piano, le monde ne finirait jamais. C’était une certitude absolue. Le thème d’ouverture de l’Allegro maestoso et ses variations étaient tout simplement plus importants, plus fondamentaux que les caprices du temps ou toutes les lois gouvernant le monde physique. Ces cadences fatidiques! Le pouls accéléré des accords de la main gauche, la façon dont les croches se transformaient en doubles croches et passaient de la main droite à la gauche tel un roulement de tonnerre, le long crescendo de la transition avec la charge des cymbales, des contrebasses et des caisses claires à l’arrière-plan : du rock ‘n roll à l’état pur, et de la meilleure espèce. » 

 

vendredi 27 juin 2014

La 35e édition est lancée

Le Festival international de jazz de Montréal a commencé sur les chapeaux de roue hier soir et la foule, visiblement ravie de retrouver l'atmosphère de festivals, se pressait nombreuse, sourire aux lèvres, sur le site du Festival. 

Avant d'assister au grand spectacle d'ouverture sur la Place des festivals avec l'iconoclaste mais surtout brillant Woodkid, un retour dans le passé au Upstairs, avec les légendaires Heath Brothers. Jimmy aux saxophones ténor et soprano, 87 ans, a joué avec une fougue spectaculaire. Les doigts, le souffle, mais surtout l'intelligence et la créativité musicale: tout est encore au sommet. Son jeune (79 ans) frère Albert « Tootie » à la batterie s'est lui aussi amusé comme un petit fou, se révélant un complice idéal tout au long de ce très généreux set de près de 90 minutes. Le pianiste Jeb Patton, bientôt 40 ans, ancien étudiant de Jimmy, a su prendre sa place (pas facile de ne pas se sentir dans l'ombre de tels géants) et nous a même proposé une de ses compositions qui m'a donné envie de le découvrir avec son propre trio, dont fait d'ailleurs partie le contrebassiste David Wong, efficace mais un peu sage (même s'il a enfin briller en fin de concert). Si vous êtes chanceux, vous pourrez vous glisser en cave ce soir...


Changement de registre, de siècle, d'approche, avec le spectacle extérieur de Woodkid, bien décidé à remercier les Montréalais de leur amour avec maestria. Je vous avais déjà dit tout le bien que j'avais pensé de son spectacle donné en juillet dernier (certainement le spectacle musical de l'année 2013, toutes catégories confondues, pour moi), mais saurait-il faire lever une foule constituée de dizaines de milliers de personnes? Si on l'a senti un peu nerveux en début de spectacle (il y avait sans doute de quoi être intimidé, plusieurs des spectateurs découvrant l'artiste), il a réussi à venir chercher la foule pour la première fois avec son classique I Love You, mais ce n'était rien par rapport à ce qui se produirait une fois la brigade de percussionnistes jouant de la caisse claire mise en lumière. Ouf!

On avait déjà pu apprécier la densité des orchestrations (les cuivres et percussions habituels ayant notamment été augmentés d'une section de cordes « made in Montreal ») et Woodkid nous rappellerait plus tard avec éloquence qu'il était pianiste avant de choisir de devenir artiste à part entière, mais il manquait cette énergie brute qui avait soulevé la foule au Metropolis. Bien sûr, il est plus facile de se laisser porter par le son quand on est à 10 mètres de la scène (comme je l'étais l'année dernière) qu'à un demi-kilomètre, mais la foule a fini par suivre unilatéralement Woodkid et sa bande, sautant à l'unisson et brandissant haut le poing. À la fin du spectacle, elle démontrerait sans réserve son amour pour le créateur, entonnant en boucle une de ses mélodies, offrande magnifique à un Woodkid en pleurs, visiblement sous le choc, qui a d'abord cherché à camoufler son émotion sous sa casquette avant de l'accepter, avec humilité et ravissement. 

« Merci Montréal, a-t-il hurlé. Merci du fond du cœur! » Non, merci Woodkid (et bravo aux organisateurs du FIJM d'avoir osé un tel spectacle d'ouverture)... Que j'ai hâte au prochain album!

Je vous laisse sur son électrisante performance en 4D donnée il y a un mois au Grand Journal.

mardi 24 juin 2014

Joyeuse Saint-Jean!

Parfois, on a besoin de se draper dans le fleurdelisée...

Photos prises hier soir à l’Ile-des-Moulins à Terrebonne, lors du spectacle du jeune groupe Korum.





lundi 23 juin 2014

Chat sauvage

« Quand je la saluai, elle répondit par un signe de tête sans lever les yeux, mais ne pouvais pas lui en vouloir: chaque livre semblait être pour elle une sorte de château où l'on avait le droit de se promener à sa guise, de négliger le monde réel et même de se perdre dans les oubliettes. »
Il n'y a rien comme de plonger dans un livre de Jacques Poulin pour se rappeler pourquoi il reste l'un de nos plus grands auteurs. Il évoque d'ailleurs dans Chat sauvage à quelques reprises la « petite musique » de ces écrivains que le narrateur apprécie (dont Hemingway, un favori de Poulin) et, assurément, quelques paragraphes suffisent pour avoir l'impression de pousser la porte d'un lieu vaguement suranné, pourtant jamais poussiéreux, et de découvrir des personnages en apparence comme tout un chacun, pourtant indéniablement uniques. 

Impossible de ne pas s'attacher à Kim, Macha, au Vieux, au Gardien et à Jack, cet écrivain public qui se prend parfois pour Bogart, mais toujours avec la distance nécessaire. Aucune esbroufe ici, pas de formule alambiquée, de surenchère de métaphore. Une histoire, une voix d'auteur assurée, un lecteur qui ne demande qu'à se laisser transporter.

samedi 21 juin 2014

Les Troyennes

Le théâtre d'Euripide continue d'inspirer les créateurs, que ce soit Sartre il y a presque 50 ans (son adaptation des Troyennes a été présentée pour la première fois au Festival d'Avignon en 1965) ou le Théâtre Omnivore ces jours-ci au Fringe. Aucun doute ici: le propos des Troyennes reste d'une brûlante actualité. Tant que des guerres continueront de ravager les continents, que des réfugiés confinés dans des camps se demanderont s'ils n'auraient pas dû mourir avec leurs proches, que des femmes seront violées par des militaires, ultimes tributs de guerre, nous aurons besoin du théâtre pour transcender l'horreur et vivre une nécessaire catharsis.

Dans son adaptation, une « condamnation de la guerre en général et des expéditions coloniales en particulier », mais surtout une brillante démonstration qu'une guerre ne fait que des perdants, Sartre avait déjà repoussé certaines balises, adoptant le verset pour mieux transmettre le côté oratorio de la tragédie. La lecture éclairée qu'en propose la metteure en scène Jacinthe Gilbert propose au spectateur d'aller encore plus loin, la musique de Marc-André Perron et la gestuelle d'Alessandra Rigano faisant partie intégrante de la démarche. Cela permet une efficace superposition d'époques, qui floue les frontières entre celles-ci, de la Grèce antique au Québec d'aujourd'hui en passant par une France qui tente de s'émanciper d'un lourd passé colonial, mais aussi des genres, entre mélopée antique, pantomime, mélodrame du 19e siècle (le texte récité se superposant à la musique) et musique contemporaine, s'articulant pourtant en partie sur les modes grecs anciens.

Qu'elle soit transmise de façon électronique (se superposant même au début au son des vagues se fracassant inlassablement sur le rivage) ou en direct, par le chœur des femmes ou des voix solistes, la musique de Marc-André Perron sert aussi bien de soutien que de deuxième narration ou de puissant et terrifiant moteur dans la scène finale, qui laisse le spectateur bouleversé sans qu'un seul mot ait besoin d'être prononcé. 

Si dans les premiers instants de la pièce, on se trouve presque submergés par les stimuli sonores (bruits de vague, musique, texte déclamé) et que l'on peine à fixer son attention, les éléments finissent par se mettre en place. Jeanne Ostiguy campe une Hécube digne, qui contient sa colère et sa douleur, Béatrice Aubry nous offre un beau numéro d'actrice en Cassandre, qui avance presque malgré elle sur le mince fil de la folie. On soulignera aussi la puissance d'Émilie Allard en Andromaque, veuve encore éperdument amoureuse d'Hector et mère ravagée par la nouvelle de la mort de son jeune fils Astyanax et la maîtrise avec laquelle Joëlle Lanctôt transmet la rouerie d'Hélène, femme fatale qui finira par séduire de nouveau son mari trompé Ménélas (Tommy Lavallée, excellent).

Soulignons en terminant l'opulence et l'inventivité des costumes, ainsi que l'efficacité des éclairages et des choix scénographiques.

Vous pouvez encore vous glisser en salle ce soir à 20 h 15. Détails et billets ici...
 

vendredi 20 juin 2014

Tremblement de mère

Les histoires d’adoption internationale sont en général synonymes d’attente, de très longue attente : étude du dossier, amorce des procédures, rencontre du bébé dans un pays étranger. Quand, à 47 ans, Diane Lavoie réalise qu’elle ne pourra pas vivre sans enfant et contacte des agences d’adoption, elle se dit que des années passeront avant qu’elle ne tienne dans les siennes la main d’un enfant. Le destin en décidera autrement. Suite au tremblement de terre d’Haïti en janvier 2010, un peu plus de six mois après le dépôt de sa demande, Mélodine, trois ans, forcément bouleversée par les divers arrachements qu’elle a subis, débarque à Montréal. Pendant plus de deux mois, la petite hurlera toutes les nuits, la mère malgré elle se découvrant totalement impuissante face à tant de colère.

Impossible ici de porter des lunettes roses, de s’attendrir sur les premiers mots de l’enfant, les liens de confiance qui s’établissent. Épuisée par les nuits sans sommeil, l’impression d’être inadéquate, vivant en marge de la vie qui était la sienne, Diane se révèle désemparée. À bout de ressources, elle envisage le suicide et vivra une véritable descente aux enfers en institut psychiatrique.
« Je ne suis pas ce que tu souhaites, je le sais. Je ne suis pas la maman que tu veux. Je serai là pour toi, toujours. Je sais que tu veux ta maman, ton pays, les tiens, ta vie d’avant. Je sais que tu les pleures, car ils ne reviendront plus. Je prendrai ta peine, si tu veux bien me la donner, je prendrai tes deuils, si tu veux bien les partager. Je serai là pour toi, toujours. Je serai là pour toi, toujours. »

La plume alerte, jamais complaisante, de Diane Lavoie permet aux lecteurs de transcender les limites du témoignage. On perçoit l’adoption internationale autrement, mais on entre aussi de plain-pied dans les méandres de la détresse psychologique, sujet trop rarement abordé. Le livre se referme sur mère et fille apaisées, conscientes de l’importance du lien qui les unit désormais, soucieuses d’en préserver la nature intime. Un récit à la fois percutant et inspirant.

jeudi 19 juin 2014

Trop de lumière pour Samuel Gaska

« Donc, oui, j’accepte de t’écrire une petite composition, mais à condition que tu me laisses raconter l’histoire à ma façon. Au début, ça te semblera tout mélangé, mais fais-moi confiance, tu finiras par comprendre. »
Voilà en quels termes Samuel Gaska se justifie quand son ancienne amoureuse Catherine le contacte pour qu’il écrive la musique de scène de sa prochaine pièce. C’est sans doute aussi à cet instant précis, presque au milieu de cet étrange objet littéraire qualifié de récit, que l’on commence à saisir la démarche de l’auteur.
Même s’il est compositeur, le narrateur entretient une relation alambiquée avec la musique. Cette langue que l’on dit universelle, au fond, il ne l’a pas choisie. Son père, immigrant d’origine polonaise, lui a plus ou moins imposée. Pourra-t-il s’affranchir de cet héritage encombrant? Osera-t-il s’extraire de sa vie et enfin prendre son envol, comme cette oie à laquelle son nom fait référence – mais aussi tous ces oiseaux qui peuplent chacun des chapitres de ce livre? Finira-t-il par admettre que l’œuvre ne définit pas l’homme? 
« … un nom n’est jamais le nôtre, ni une œuvre, c’est plutôt nous qui leur appartenons et qui devons les incarner du mieux que nous le pouvons, le temps de leur donner corps et qu’ils nous délaissent. »
Étienne Beaulieu dispose assurément d’une plume exceptionnelle, que l’on voudrait par moments contraindre, tant elle semble se disperser, comme ces rayons de lumière qui traversent les vitraux. Le fil narratif se révélant fragile, on se demande parfois si l’auteur n’aurait pas dû adopter une autre forme pour transmettre ses réflexions sur la filiation, l’immigration et les liens que l’homme doit maintenir avec la nature. Un recueil de poésie – ou même d’aphorismes – n’aurait-il pas pu distiller plus efficacement l’essence du propos? La musicalité de la langue n’aurait-elle pas été mieux servie par une scission des éléments?

Comme plusieurs pages sérielles de Schoenberg, Trop de lumière pour Samuel Gaska se laisse difficilement apprivoiser. On croit en cerner le contour, pour constater que la musique nous échappe aussitôt. Pourtant, on se surprend à y repenser, à vouloir en extraire des clés de compréhension. La vie, la mort, la création, ne sont-elles pas au fond que fragmentations complémentaires d’un même concept insaisissable?