samedi 28 février 2015

Ennemi public: dialogues de sourds

Avons-nous perdu toute habilité à dialoguer? Oui, assurément, du moins si on en croit Ennemi public, plus récente proposition d'Olivier Choinière, Le trait est-il volontairement grossi? Peut-être un peu. Il faut néanmoins admettre que quiconque a vécu un souper de famille lors du printemps érable (celui qui vient risque d'être de la même eau) a indéniablement été témoin de cette polarisation des propos, de cette intransigeance face aux questions politiques ou sociales. On arborait carré rouge ou vert et aucun terrain d'entente ou zone intermédiaire n'était envisageable. Les échanges sur les réseaux sociaux, aujourd'hui en 2015, sont-ils plus nuancés? Bien sûr que non.

Ce qui se révèle particulièrement intéressant dans la pièce de Choinière est la façon dont il a choisi de traiter cette incommunicabilité, les voix se superposant littéralement, en une fascinante polyphonie, chaque discussion parallèle demeurant à la fois cohérente et perdant une partie de son sens considérée dans l'ensemble.

Une mère (Murielle Dutil, superbe comme toujours) et ses trois enfants (Brigitte Lafleur, Steve Laplante et Frédéric Blanchette) discutent après le repas. On abordera tous les sujets chauds de l'heure, de la tragédie du Lac Mégantic à l'affaire Magnota, de la libération de Guy Turcotte à l'intégration des immigrants ou à la théorie du complot. Chacun a son point de vue duquel il ne dérogera pas, cherche à parler plus fort que l'autre. Le spectateur doit faire un choix conscient, décider quelle voix lui semble plus pertinente, celle qu'il accompagnera - jusqu'au bout ou non -, comme il l'aurait fait dans un tel repas. Les comédiens se transforment ici en chanteurs, chaque partition étant travaillée à la fois de façon horizontale et verticale, certains légers silences permettant à l'édifice sonore de ne pas s'écrouler. L'oreille est désengorgée par des interventions auprès des deux adolescents, qui se chamaillent dans la pièce à côté pour la télécommande, souhaitant être ailleurs. 

La scène sera reprise, dans l'intégralité, mais présentée autrement, grâce à un astucieux plateau tournant de Jean Bard, qui sectionne l'espace scénique en salle à manger, salon et balcon extérieur (où nous serons plus tard d'une troublante scène d'assassinat d'écureuil). Les adultes relancent à l'identique la discussion (on pourra alors choisir d'écouter une autre ligne mélodique), tandis que le garçon tente d'effrayer sa cousine, en lui racontant des extraits des films Jackass ou en lui faisant croire qu'un rat dort sous le coussin du canapé. 

Aux deux-tiers de la pièce, le point de non-retour semble atteint et la scission possible au sein de la fratrie. Pourtant, on retrouve tout le monde un an plus tard, la nouvelle copine de Daniel (Amélie Grenier, truculente), une Québécoise d'ascendance polonaise particulièrement intransigeante faisant indéniablement basculer le délicat équilibre et renvoyant chaque spectateur à la notion même d'identité (nationale et personnelle), particulièrement lors de la dernière scène, aussi douloureusement nostalgique que le « Notturno » tiré des Mikrokosmos de Bartók que l'on entend.

Certains y verront une lecture cynique de notre monde. D'autres entendront l'appel à l'éveil.

Jusqu'au 21 mars au Théâtre d'Aujourd'hui.

jeudi 26 février 2015

We are not alone: fascinant

Écrire une pièce pour un seul acteur sur les OVNI; il faut le faire quand même! Damien Atkins, plus jeune dramaturge à avoir été produit au prestigieux festival de Stratford qu'il n'avait que 26 ans, lauréat de plusieurs Prix Dora a relevé le défi haut la main avec We are not alone, présenté en première mondiale dans l'intime Studio du Centre Segal, qui ne cherche pas à prouver ou non le phénomène, mais réfléchit plutôt à la question: « Qu'essaient-ils de nous dire? » Après avoir vu le solo, on serait tenté d'avancer: « Qu'est-ce que le phénomène révèle de nous? »

Photo: Guntar Kravis
La pièce s'amorce par une série de témoignages de gens ayant observé des OVNI, qui nous permet de prendre la pleine mesure des dons d'acteur d'Atkins, un seul geste ou un changement d'attitude réussissant à dresser un portrait cohérent (et unique) de chacun des personnages. On se demande un instant si le propos est ici de convaincre, d'offrir des « preuves », mais on comprend qu'au fond qu'il n'en est rien, qu'Atkins propose plutôt de l'accompagner tout au long du processus de création de sa pièce. 

On le retrouve ensuite à un congrès international sur les OVNI, alors qu'il avale, tantôt goulûment, tantôt avec une incompréhension certaine (la séance de thérapie des experiencers reste un morceau d'anthologie, alors qu'Atkins passe d'une chaise à l'autre et incarne tous ceux - ou plutôt toutes celles - présents), présentations scientifiques, récits personnels et propos plus ou moins ésotériques. Loin d'être convaincu, il accepte pourtant de suivre son ami Christian (Barry, co-metteur en scène du spectacle avec Chris Abraham) dans le désert de l'Arizona, où ils rencontreront notamment une « hybride », à la fois humaine et extra-terrestre, qui voit et entend tout. 

Ce rendez-vous fera-t-il basculer sa vie? Pas nécessairement comme on pourrait le penser, mais le cheminement de l'auteur reste suffisamment intéressant pour que le spectateur ait l'impression d'avoir assisté non seulement à une proposition dramatique cohérente, mais aussi à un brillant numéro d'acteur, Damien Atkins se révélant particulièrement virtuose tout au long de l'heure et demie du spectacle, sans aucun temps mort.

La fin de la pièce reste volontiers ouverte, laissant le spectateur face à ses questions et à ses réflexions. Que nous pensions côtoyer des extraterrestres ou non (il faut admettre que certains de nos concitoyens nous les rappellent parfois) importe peu au fond. Tout dépend de la façon dont vous choisissez de lire les « signes ».

Au Segal jusqu'au 11 mars. On peut voir un extrait de la pièce ici...

Festival MNM: ça commence aujourd'hui!

Comme moi, vous en avez marre du froid polaire que nous subissons et qui verdit notre teint? Oubliez tout cela en vous glissant en salle lors d'un ou plusieurs concerts de la courante édition du festival biennal Montréal Nouvelles Musiques (jusqu'au 7 mars).

Quelques incontournables dans le lot, assurément, comme cette Atlantide, proposée ce soir en ouverture, concert à grand déploiement de la SMCQ à la Salle Pierre-Péladeau. Si vous aimez les œuvres monumentales, vous noterez assurément à l'agenda le concert de l'Orchestre de McGill demain, alors que les jeunes musiciens interpréteront la Turangalîla-Symphonie de Messiaen à la Maison symphonique.  

Deux événements majeurs gratuits se dérouleront au  Complexe Desjardins : Les Papes hurlants et ses 150 chanteurs samedi 23 h dans le cadre de la Nuit blanche et 100 Guitares le samedi suivant 15 h, qui soulignera le 100e anniversaire de naissance de Les Paul, inventeur de la guitare électrique.  

De mon côté, j'assisterai aussi samedi à Hiérophanie, un concert de l'ensemble allemand Musikfabrik qui propose notamment la création nord-américaine d'Hiérophanie de Claude Vivier, ainsi que des pages de Haas et Grisey (pour deux percussionnistes).

Lundi, ce sera soir de synesthésie avec Practices of Everyday Life / Cooking, alors que Tony Chong interprétera la pièce de Navid Navab. Une expérience multisensorielle dans laquelle les bruits des ustensiles de cuisine font écho aux gestes du cuisinier en tant réel dans une chorégraphie inusitée. Intrigant.

Jeudi, mon cœur était déchiré entre Musique d'art pour quintettes à cordes et Freebirds avec Tim Brady, mais si vous marchez d'un bon pas, vous pouvez faire les deux. Dans le premier, on assistera à la création d'une oeuvre pour quintette à cordes, spatialisation et traitement de Simon Martin avec le Quatuor Bozzini et le contrebassiste Reuven Rothman. Dans le second, Tim Brady jouera à la guitare électrique des œuvres de Jean Piché, Louis Dufort et deux des siennes (dont une création).

Vendredi, avec 5 Waves, on pourra entendre le plus réputé ensemble de musique contemporaine d'Israël, le Meitar Ensemble, jouer Dunietz, Eisler, Grisey, Palacio-Quintin (création de Fluctuations organiques, pour flûte, clarinette, violon, violoncelle, piano et traitement) et Pelz,

De nombreux concerts jeunesse sont aussi offerts. Apprenez-en plus ici...

mercredi 25 février 2015

L'écriture vue par Jean-François Beauchemin

Dans Une enfance mal fermée, Jean-François Beauchemin revient sur sa jeunesse, le départ de ses parents, sa vie quotidienne. Son lien à l'écriture demeure particulièrement fascinant. Quelques citations choisies à partager...

« Oui, il me semble que la littérature n’est pas tellement autre chose qu’un assemblage de matériaux simples (les mots), maintenus ensemble par des boulons et des rivets, si on veut, ou par un mortier (la joie). Un assemblage éclaboussé par l’esprit, si j’ose dire, fait en pleine lumière, mais guère plus qu’un assemblage. » (p. 20) 
« Puis, le visage tourné vers le nord magnétique, j’ai compris un jour qu’écrire des livres de ne m’irait pas mal, puisque j’avais depuis toujours au fond de moi-même les éléments nécessaires : le silence, une sensibilité de grand blessé, une aptitude pour l’architecture, un certain goût pour les phrases. » (p. 28) 
« Ce n’est pas une recherche, un écrivain n’est pas un chercheur. C’est un éclairagiste qui rectifie sans cesse le mouvement subtil de la lumière et de l’ombre jetées sur les mots par l’esprit. » (p. 130) 
« Comment construire un livre? En puisant parmi tous les mots éparpillés plus ou moins au hasard dans l’esprit (comme les matériaux dans l’atelier d’un ouvrier), puis en choisissant avec sensibilité la place que chacun occuper au sein des phrases. » (p. 158) 
« Par exemple, je suis devenu écrivain au moment où le malheur m’arrivait de partout, mais c’est lorsque nous sommes heureux qu’il faut commencer à être artiste. » (p. 172)



mardi 24 février 2015

Le repaire des solitudes

Danny Émond ne souhaite pas faire de quartiers avec Le repaire des solitudes. Vingt-neuf nouvelles, presque autant d’uppercuts assenés au lecteur, en quelques dizaines de lignes à peine.
L’auteur, également poète et musicien dans un groupe de métal, sait assurément comment brosser un portrait à larges traits. Comme un documentariste un peu voyeur, il capture une image, un instant, nous révèle la détresse dans laquelle plusieurs de nos semblables vivent et nous laisse libres de dresser – ou non – un constat de société.
Si le recueil peut bien sûr être apprivoisé de façon fragmentée, quelques nouvelles à la fois, on aura avantage à le lire d’un seul souffle pour que des thèmes récurrents s’en dégagent : la filiation impossible, un sexe presque toujours très triste, la violence qui fait partie du quotidien, les secrets qui finissent par nous ronger de l’intérieur. La folie ordinaire, au fond…
Le retour ponctuel du personnage de Maurice offre une respiration naturelle à l’ensemble, nous permet ensuite de discerner des échos aux nouvelles, de voir le tout comme un immense prisme qui, selon l’angle de la lumière qui le traverse, nous montre le monde autrement. L’auteur trouvera-t-il le souffle nécessaire pour développer une histoire sur une centaine de pages? On le souhaite, car plusieurs des laissés pour compte présentés ici mériteraient qu’on leur offre une vie de papier.

dimanche 22 février 2015

Le concert comme madeleine

Vendredi soir hivernal, Maison symphonique de Montréal. J'attends mon meilleur ami en jetant un coup d’œil sur les mélomanes qui se pressent pour assister au récital d'Emanuel Ax. Je réalise avec surprise que je ne reconnais personne. Amis, autres pianistes, public habituel de l'OSM (que l'on identifie sans peine, même si on n'a jamais été présenté) ont sans doute préféré entendre « Manny » dans le Premier concerto de Brahms dans les jours qui ont précédé. (On a également pu entendre pour la première fois le magnifique Nocturne de Samy Moussa, à découvrir en reprise sur Medici.)

Photo: Lisa Marie Mazzuco
Nous nous pressons dans la salle, nous posons et, là, au milieu de ces inconnus, je me rappelle d'un seul coup tous ces concerts gratuits, proposés les vendredis Salle Claude-Champagne par Radio-Canada, qui enregistrait le tout. (Les temps ont bien changé.) À combien ai-je assisté? Grand mystère. Certains (liés au piano, dont ceux de Raoul Sosa et Louis Lortie) se sont inscrits de façon indélébile, d'autres restent souvenirs fugaces. Je me souviens comment j'avais l'impression d'être bombardée de notes, gracieuseté de mon oreille absolue que je n'avais pas encore appris à désamorcer. Des années après, en discutant avec un ami chef d'orchestre, je comprendrais que, lorsque j'entends distinctement notes ou enchaînement harmoniques, c'est que le cœur n'est pas touché, que seule la tête assimile les données. 

Les lumières s'éteignent et Emanuel Ax s'avance, nous offre en entrée une pièce jamais jouée, les Variations chromatiques de concert de Bizet, une série de déclinaisons d'une simple gamme chromatique d'abord ascendante puis descendantes. Je me laisse charmer par certains détournements du thème, sans ressentir de réelle connexion avec l'oeuvre. Pourtant, je ne peux m'empêcher de remarquer comment Ax est efficace dans sa production du son, son contrôle absolu de la respiration musicale et la profondeur du lien qu'il établit avec le public. (Aucun applaudissement intempestif ne ponctuera le récital entier, tant tous sont entièrement sous son joug.)

Le pianiste nous propose ensuite six pièces de Rameau, parfaitement ciselées, qui donnent l'envie de plonger dans ces pages habituellement réservées aux clavecinistes et de les travailler, d'y entrer plus profondément, de les partager avec des élèves aussi. Je me souviens ici des quelques fois où j'ai enseigné le «Tambourin » de Rameau, réalise ce que pourraient apporter « L'indifférente » ou « L'enharmonique » aux plus avancés.

Le segment Debussy est celui que j'attendais avec le plus d'impatience: les Estampes, l'« Hommage à Rameau » tiré de la première suite d'Images et L'isle joyeuse. Impossible de ne pas céder à l'ondoiement des « Pagodes », à la chaleur de la « Soirée dans Grenade » ou à l'effervescence des « Jardins sous la pluie », particulièrement bien rendus par Emanuel Ax. À l'écoute du triptyque se superposent le souvenir des heures passées à l'instrument alors que je travaillais ces pages, mais aussi le souvenir du récital de Menahem Pressler offert dans le même lieu il y a quelques années. À l'entracte, une conversation s'engagerait avec une autre pianiste qui avait préféré cette version, alors que je donnais Ax gagnant ici, même si c'est tout particulièrement dans l'« Hommage à Rameau », pièce souvent rendue de façon assez fade, qu'il a atteint un sommet inégalé de poésie.

L'après-entracte serait entièrement consacré à un sommet absolu du répertoire de musique de chambre: le Quintette avec piano de Schumann, Emanuel Ax partageant la scène avec les premières chaises de l'OSM Andrew Wan, Olivier Thoun, Neal Gripp et Brian Manker. Rarement aura-t-on entendu une telle complicité entre les musiciens (qui n'ont évidemment pas pu disposer d'heures de répétitions infinies), pu sentir la joie contagieuse que chacun avait à jouer cette page dans laquelle le piano a la part du lion, imposante partition qui ne prend tout son sens pourtant qu'avec le soutien des autres musiciens qui commentent tour à tour l'une ou l'autre assertion. J'ai entendu cette oeuvre des dizaines de fois, dans autant de versions, mais je ne pourrai jamais oublier l'instant précis où je l'ai découverte, en lecture, au piano, à Tanglewood. Je ne me souviens pas comment la partition s'est retrouvée sur mon lutrin, qui étaient les quatre autres interprètes. Impossible pourtant d'oublier l'impact qu'aura eu sur la pianiste de 17 ans alors cette page maîtresse, jamais (re)travaillée depuis.

Le piano m'appelle: signe indéniable que l'interprète du récital de vendredi a été à la hauteur...

samedi 21 février 2015

La république du bonheur: tranchant

Matérialisme poussé à l'excès, contrôle de l'état et sur soi, regard distordu que l'on pose sur le corps, liens familiaux envenimés jusqu'à la gangrène: La république du bonheur de Martin Crimp est un texte qui ratisse large et dresse un portrait de société non dénué de lieux communs, mais qui frappe quand même là où ça s'est fait mal. 

Le metteur en scène Christian Lapointe, qui avait effectué un magnifique travail sur le doublé Duras a choisi cette fois de traiter la pièce de façon complètement éclatée, ce qui donne quelque chose entre l'operetta postmoderne kitsch à souhait sise dans un décor sur l'acide, le théâtre de marionnettes pour enfants pas sages du tout et la séance de défoulement collectif. 

On aimera ou on détestera; impossible ici d'adopter un entre-deux ici, tant la proposition baroque dérange, déstabilise, et parfois il faut l'admettre ennuie. Avait-on besoin d'entendre tous les couplets du Papa Noël de ce cher Tino pour entrer dans l'univers déjanté de la pièce? De tenter (assez désespérément) de faire participer les spectateurs? De pousser l'utilisation de la technologie à son paroxysme? Peut-être a-t-on jugé nécessaire d'enfoncer le bouchon au maximum pour susciter une réaction, un mouvement collectif, un soulèvement subversif? Je doute que ceux présents aient posé un quelconque geste social en sortant de la Cinquième Salle.

La distribution des plus électique réussit néanmoins à titre son épingle du jeu, malgré le côté éclaté, vaguement carnavalesque, de la chose. On retiendra particulièrement le couple Madeleine et Robert, défendu avec brio par Ève Landry (magnétique) et David Giguère.