jeudi 18 octobre 2007

Le plaisir des rencontres

Ce matin, presque coup sur coup, deux entrevues (j'avais un autre rendez-vous entre les deux mais j'ai abdiqué, je n'étais pas capable d'y voler à vitesse supersonique). L'un est chef d'orchestre (il sera en couverture de La Scena Musicale en novembre), l'autre trompettiste (il participe à une série de concerts jeune public des Jeunesses Musicales). L'un a la chevelure un peu éparse, l'autre sombrement bouclée. Deux hommes fort différents mais deux passionnés, au verbe porté haut et fort, qui chamboulent tout sur leur passage, qui tiennent absolument à transmettre, qui sont prêts à prendre les grands moyens pour y parvenir. L'un a même parlé d'une « croisade, d'une vocation, celle de donner des outils aux jeunes pour garder cette ferveur-là » et, bien sûr, ça m'a immédiatement allumée.

Cela faisait quelques mois que je n'avais pas réalisé d'entrevues « live » et je réalise combien tout ceci m'avait manqué. Bien sûr, c'est formidable d'écrire des textes sur un sujet ou l'autre, de servir de courroie de transmission, surtout quand le sujet est inspirant (comme ce fut le cas avec Norman McLaren, par exemple) mais quand j'ai le privilège de réaliser une entrevue où l'on sent avec l'autre une connexion d'une belle intensité (une combustion spontanée d'une certaine façon), je remercie le ciel d'avoir la bonté de m'accorder un tel privilège.

La célébrité des personnes interviewées n'y est pour rien. L'échange que j'ai eu avec Yo-Yo Ma a été magique mais Maurizio Pollini par exemple était l'un de ces interviewés particulièrement glissants et évasifs (probablement parce qu'il s'exprime mieux en musique qu'en mots, comme Radu Lupu). Certains artistes se croient grands mais ne réussissent à démontrer en entrevue que leur petitesse (inutile d'insister, je ne révélerai pas de noms). Certains ont été tellement brûlés (mauvaises critiques, propos cités hors contexte) qu'il est difficile de les approcher et qu'il faut travailler doublement pour saisir la faille. Et il y a ces autres, intenses, contagieux, qu'on sent habités, qui nous habitent pendant quelques heures, quelques jours, souvent au-delà de la complétion de l'article. Parfois (souvent), je fais un boulot vraiment gratifiant...

mardi 16 octobre 2007

Across the universe... encore

J'avoue, j'ai craqué... J'étais au centre-ville pour un rendez-vous ce midi et n'ai pu résister à l'appel du HMV! J'ai donc acheté la trame sonore (la version en 2 CDs, complète) du film Across the universe. Juste de feuilleter le livret au retour m'a replongé dans l'univers bien particulier du film... Un classique en devenir, du moins pour moi! Des fois, il faut accepter de se faire plaisir...

lundi 15 octobre 2007

Dany Leclair: Le sang des colombes

Un petit village québécois comme tant d’autres, une galerie de personnages plus grands que nature, une tragédie qui ne saura dévier de sa course : Dany Leclair brosse avec ce premier roman, Le sang des colombes, un tableau en couleurs sombres mais lumineuses à la fois. Roman Maric, terroriste spécialiste en explosifs, est responsable des attentats récents qu’a connus la métropole, revendiqués par le MASQ (Mouvement anonyme pour la souveraineté du Québec). Entre deux contrats, il cherche refuge dans le morne Saint-Alexis. Afin de s’intégrer plus ou moins au tissu tricoté serré du village, il se lie d’amitié avec le peintre Gauthier, qui lui propose un emploi d’homme à tout faire chez la veuve Lemoyne. Il y fera la rencontre de deux sœurs rivales, Elsa et Nadja, qui voudraient bien toutes les deux convaincre le bel inconnu de s’installer définitivement dans la région.

Même si le sous-texte de ce roman ne peut qu’être teinté de violence, Leclair réussit à nous en détourner suffisamment longtemps pour que le lecteur établisse une belle complicité avec les personnages. Roman est profondément interpellé par l’art et la littérature; Gauthier tente de sublimer sa violence intérieure (et son alcoolisme) en une création artistique; Hubert, le maire du village, un esprit fin, se réfugie dans les livres et les échanges intellectuels avec Roman; Nadja, sous ses dehors raisonnables, ne peut complètement éteindre la flamme de la passion.

Même si j’ai été le plus souvent happée par cette courte histoire, j’ai aussi été agacée par quelques invraisemblances. Roman n’est pas terroriste par conviction mais vulgaire mercenaire. Si, à l’origine, sa soif de liberté s’abreuve aux injustices connues dans son pays d’origine (la Roumanie), il offre ni plus ni moins ses services aux cellules terroristes d’un peu partout. Autre visage du terrorisme, plus mercantile qu’intégriste? Peut-être. J’aurais aimé pouvoir plonger dans la dualité entre l’homme de terrain et l’être un peu éthéré qui se réfugie dans l’art. On ne comprend jamais tout à fait ce qui alimente cette violence presque gratuite qui l’anime. (On est loin ici des pages exceptionnelles sur le sujet de Yasmina Khadra.) Dans un autre registre, comment croire que la veuve Lemoyne ait pu nommer ses filles Elsa et Nadja, prénoms tout sauf « pure laine »? Comment accepter que des villageois si conservateurs aient pu élire un maire à l’homosexualité latente (puis admise)? Dans les passages sur l’art et la littérature, on sent le pédagogue, le combattant qui, tous les jours, doit tenter de séduire la jeunesse en habillant la littérature d’un vêtement attrayant, soulignant à grands traits les caractéristiques, les références (fort intéressantes au demeurant) et cela m’a semblé un peu surfait. De la même façon, le symbole (la toile qui donne son titre au livre) aurait eu avantage à être un peu mieux intégré à la trame narrative. Cette scène d’une violence inouïe m’a semblé plus motif plaqué qu’élément essentiel au dénouement de l’histoire.

Malgré ces réserves, j’ai été convaincue par le style de l’auteur, le sujet improbable qui pousse à la réflexion (et si, ici aussi, les terroristes sévissaient?), la maîtrise des descriptions, les strates des différents personnages. Je lirai sans doute avec curiosité le deuxième opus de l’auteur.

Pour lire les autres commentaires de mes corédactrices, c'est ici.

samedi 13 octobre 2007

Appel à tous les pianistes et mélomanes

J'aurai dans le cours du prochain mois à rédiger un article sur Radu Lupu, ce géant du piano. Ceux qui suivent un peu la carrière de ce personnage absolument atypique, maître des pianississimi, grand architecte des édifices sonores, peintre subtil, savent qu'il n'accorde presque jamais d'entrevues. Quand il l'a fait, il faut bien l'admettre, les « révélations » ont été moins que fulgurantes. Il préfère, probablement avec raison, s'exprimer à travers son clavier.
Je vous laisse donc la parole. Si vous avez un enregistrement fétiche, souhaitez vous exprimer sur le pianiste, relater une expérience de concert, vous pouvez le faire en laissant un commentaire sur ce billet bien sûr ou, si vous en avez plus à dire (ou tenez à le garder plus intime), en me contactant par courriel ici. Mon article fera un bilan de sa carrière mais je tiens surtout à parler de son jeu, de sa perception par les mélomanes, par les autres pianistes, afin de brosser un tableau le plus « pianistique » possible.
Au plaisir de vous lire sur le sujet!
On le retrouve ici dans les 32 Variations de Beethoven. La 2e partie est .

mardi 9 octobre 2007

Across the universe

Je l'avoue ici humblement: les Beatles, jadis autrefois, ont servi de catalyseur, ont été un révélateur. En effet, j'avais baigné exclusivement depuis ma plus tendre enfance dans la musique classique. Mon père écoutait la Chaîne culturelle de Radio-Canada ou des disques classiques toute la journée, mes parents m'amenaient tous les vendredis soirs aux concerts gratuits de Radio-Canada salle Claude-Champagne et mes deux disques préférés étaient respectivement Le petit prince de Saint-Exupéry et l'album dédié à Mozart de la collection Le petit ménestrel. Quand j'ai franchi le seuil symbolique de l'école secondaire, j'ai aussi franchi celui de la musique populaire, grâce aux Beatles et I can't get no (satisfaction) des Rolling Stones, une amie (dont le nom m'échappe pourtant aujourd'hui) m'ayant fait une compilation sur cassette des plus grands hits des Fab Four. J'ai éventuellement usé à la corde l'album bleu (injouable maintenant), Rock and Roll et quelques autres. Pendant des années, religieusement, la première chanson qui ouvrait les partys de sous-sol (parfois chez moi, parfois chez des copains) était Twist and Shout des Beatles. De quoi vous plonger illico dans une ambiance festive (oui, je sais, c'était un remake, mais qu'importe!)
Alors, bien sûr, quand j'ai vu la bande-annonce cet été du film Across the universe, truffée de chansons des Beatles, j'ai été immédiatement séduite. Après la lecture d'une critique dithyrambique, je savais que je ne pourrais pas attendre la sortie DVD du film alors je me suis assumée. (Ayant regretté amèrement de ne pas avoir vu Moulin Rouge sur grand écran, je ne voulais pas reproduire la même erreur ici.)
La bande sonore du film mais aussi le scénario sont inspirés des chansons des Beatles. Sur fond musical presque omniprésent, on se replonge dans les années de contestation entourant la guerre du Vietnam. Jude, un docker de Liverpool (craquant Jim Sturgess, fragile et intense à la fois, qui a un petit air du jeune McCartney) se rend aux États-Unis pour retrouver son père, un G.I. américain qui a abandonné sa mère avant sa naissance. Concierge à Princeton, pourvu d'une autre famille, il se sent incapable de l'intégrer à sa vie. Malgré tout, Jude se fait rapidement de nouveaux amis, Max (le rebelle type, gosse de riche, interprété par Joe Andersen) et sa soeur Lucy (Evan Rachel Wood en blonde aux convictions pacifiques assumées). Pour Jude, c'est le coup de foudre. Un soir, sur un coup de tête, Max et Jude partent pour New York, y rencontrent Sadie, très Janis Joplin (magnifiquement interprétée par Dana Fuchs), Prudence, en quête d'elle-même (délicieuse T.V. Carpio), JoJo, émule d'Hendrix (plus grand que nature Martin Luther McCoy) mais se trouvent bientôt plongés au coeur même de la contestation face à la guerre du Vietnam. Le film alterne dès lors entre comédie romantique (Lucy finira par habiter New York), dramatique (les scènes de guerre sont particulièrement saisissantes) et peinture d'époque (les grandes marches pour la paix, l'assassinat de Martin Luther King, les délires psychédéliques).
Les 33 (34 si on compte la reprise de She loves you dans All you need is love) chansons des Beatles, interprétées par les acteurs principaux, font progresser l'action autant qu'ils permettent aux personnages de s'exprimer. Certaines sont réorchestrées de façon minimale (Because est sublime de simplicité mais sert de toile de fond à l'une des scènes les plus envoûtantes du film) tandis que d'autres sont entièrement revampées, le plus souvent de façon plus punchées que les originaux (par exemple, Oh darling!, traitée à la Jimi Hendrix ou I want you (She's so heavy), décapant, chanté par Uncle Sam et ses sbires, dans un numéro délirant). Si vous vous considérez puriste, vous serez peut-être choqué par certaines des libertées prises. Pour ma part, j'ai été entièrement séduite par ces nouvelles versions, à tel point que je considère très sérieusement l'acquisition de la trame sonore originale. Si habituellement on a plutôt tendance à admirer les mélodies accrocheuses du tandem Lennon/McCartney, on vit ici chaque parole avec une puissance décuplée.
Au rang des vedettes invitées, on note Bono (qui interprète une version complètement éclatée de I am the walrus mais qui force un peu la note), Selma Hayek (en infirmière voluptueuse) et Joe Cocker (trois petits rôles). Jeff Beck signe aussi une version instrumentale de A day in the life dont vous vous souviendrez. À voir absolument si vous aimez les comédies musicales et/ou les Beatles.
Le site officiel (ou l'on peut voir quatre clips) et la bande-annonce:

jeudi 4 octobre 2007

Birmanie libre?

La situation en Birmanie vous révolte? Le sort des journalistes de guerre vous interpelle? Alors, dépêchez-vous de lire cet excellent billet de Sammy sur le sujet!

mercredi 3 octobre 2007

Hommage à McLaren: mariage réussi entre images et musique

Hier soir, grand moment: faire (re)découvrir la musique classique à des jeunes de 14 et 15 ans, essayer de les convaincre que ce n'était pas aussi ringard qu'ils ne le croyaient, que l'expérience pouvait être enrichissante, que le langage n'était pas devenu obsolète. Même si la sortie n'était pas obligatoire, plus de la moitié (des 39) avait répondu présent. Je les avais préparés le mieux possible en leur parlant de Norman McLaren, les avais avertis que la première partie serait peut-être moins « cool » (la Première de Beethoven n'est pas exactement un chef-d'oeuvre) mais que, selon moi, ils apprécieraient le mariage images et musique de la seconde partie. Avant le concert, une fois qu'ils furent installés dans leurs sièges (superbement situés, merci G.!), j'ai fait un tour rapide pour leur rappeler ce que j'attendais d'eux (essentiellement une critique d'environ 350 mots du concert, travail soutenu par quelques pistes élaborées au cours précédent) et les inciter à prendre des notes avant qu'ils n'aient tout oublié. J'ai fait de même mais je suis persuadée que je n'aurai certainement pas retenu les mêmes éléments.



Malgré une attaque plus qu'approximative et quelques imprécisions dans les descentes des vents, la richesse des couleurs orchestrales assemblées par Kent Nagano m'a rapidement convaincue dans la Première Symphonie de Beethoven. Pour une fois, le choix de tempo du chef permettait à la phrase de respirer, de s'articuler de façon cohérente. Si le deuxième mouvement m'a semblé un peu précipité, le troisième, le premier vrai scherzo beethovénien, témoignait d'une belle énergie. On aurait par contre apprécié un peu plus de précision de la part des cornistes lors des quelques interventions et dans l'ouverture de Rossini, choix pétillant qui m'a semblé un excellent prélude à une soirée cinéma.

La deuxième partie du concert, plus substantielle, liait les images de quatre films de McLaren à des musiques interprétées par l'OSM. Saluons ici le remarquable travail du compositeur et pianiste improvisateur Gabriel Thibaudeau qui a bien su saisir l'essence des deux films qu'il a mis en musique. Dans Blinkity Blank, une oeuvre où se jumellent images abstraites et personnages à peine esquissés, catalyseurs d'un récit embryonnaire mais présenté de façon très rythmée, la partition s'est avérée très efficace. Dans Voisins, fable antimilitariste d'une grande portée, Gabriel Thibaudeau s'est réellement surpassé, nous offrant une partition encore plus puissante que la trame originale de McLaren, où se mêlaient l'humour caustique de Chostakovitch, certaines atmosphères à la Scriabine, des orchestrations tantôt limpides, tantôt somptueuses et des improvisations relevées. Kent Nagano avait choisi d'entrelacer des contredanses et une allemande de Mozart aux présentations des quatre films, choix qui me paraissait quelque peu excentrique sur papier mais qui convaincait plutôt (malgré l'interprétation qui manquait de précision et les contours parfois flous). Les petites pièces de Mozart devenaient des friandises acidulées qui laissaient le temps aux images de McLaren de s'imprégner dans le conscient du spectateur. L'exubérante Danse allemande m'a fait penser à ces fameux trous normands servis dans les restaurants raffinés et qui nettoie le palais avant la poursuite d'un repas fastueux. Ici, elle servait de pause bienvenue entre la violence brutale des dernières séquences de Voisins (qui en quelques secondes, nous fait passer du sourire bon enfant au rire grinçant puis au silence pantois) et l'horreur pure de Hell Unlimited, film pacifiste qui démontre et démonte les mécanismes de la guerre (essentiellement économiques) grâce à des images particulièrement lourdes de sens, avant de proposer une résistance passive du peuple qui, en unissant ses forces, pourrait (peut?) renverser la vapeur. Les deux célèbres adagios (ceux d'Albinoni et de Barber) accompagnaient les images du film, choix peut-être pas le plus original mais néanmoins efficace. On aurait souhaité que le concert s'achève sur ces images plutôt que de nous proposer un dessert presque décadent, le « Prélude et Liebestod » du Tristan und Isolde de Wagner. Timbres magnifiques, découpages subtils et profondeur de l'interprétation n'ont toutefois pas réussi à me convaincre (ni les élèves) de la nécessité de présenter cette oeuvre en conclusion de programme.



Alors, l'opération charme aura-t-elle réussi? Exclusion faite du Wagner (de trop), tous semblaient convaincus par l'expérience et m'ont remerciée chaleureusement. J'ai hâte de lire leurs critiques la semaine prochaine. J'en reproduirai ici quelques extraits car ce n'est pas tous les jours qu'on peut compter sur la présence de plus de 20 critiques dans la salle!