mercredi 15 juillet 2009

Pourquoi j'meurs tout l'temps

La maison d’édition Écosociété, qui se spécialise dans les essais très souvent engagés, n’a pas résisté à l’envie de publier ce récit assez troublant d’une jeune fille qui a choisi la rue. Dans un style tantôt punch et tantôt presque poétique, Anaïs Airelle raconte : le quotidien de ces laissés-pour-compte, leur combat pour survivre, leurs doutes, leurs déchirements, leurs blessures profondes. On y plonge les yeux ouverts et, un instant, on s’arrête à penser que ce pourrait être nous, si les circonstances de la vie avaient été moins clémentes. Elle détaille ses périples, de Montréal à Vancouver à une communauté plus ou moins marginale, située près d’Avignon. Elle questionne, invective parfois, ne fait pas de cadeau au lecteur. « Les citoyens, quand ils passent devant les marches du musée, ils plissent du nez. Ça se voit dans leurs yeux que, pour eux, nous sommes incultes, vulgaires, “criminels”… Ce qu’ils semblent oublier lorsqu’ils nous traitent de “camés”, c’est leur propre accoutumance à une routine stressante et paralysante. Chacun sa dope. Chacun son bad-trip. » (p. 25)

Comme tout premier essai du genre, Pourquoi j’meurs tout l’temps recèle quelques faiblesses stylistiques. L’alternance de la narration au « je » et au « elle » finit par lasser, même si elle permet de magnifier certains éléments du propos. La dernière partie du récit aurait eu avantage à être sérieusement resserrée, afin d’élaguer des longueurs inutiles dans un texte aussi court. Le ton y dérape aussi et devient un peu trop condescendant et vaguement subversif. Pourtant, jusque-là, l’auteure avait réussi à transmettre en toute limpidité la puissance de son message.

Néanmoins, voilà un texte nécessaire, qui trace un portrait sans complaisance d’une réalité que l’on souhaite trop souvent occulter.

Certains de mes collaborateurs de La Recrue n'ont pas vraiment accroché, d'autres ont été touchés. Pour lire leurs commentaires, c'est ici.

mardi 14 juillet 2009

Lectures de vacances

Lors de mes vacances à la mer l'année dernière, j'avais avalé six ou sept livres, portée sans doute par une volonté de tout oublier (les trois semaines précédant le départ avaient été mortelles côté boulot). Si j'ai retrouvé la même station balnéaire et mes repères, la solitude a été beaucoup moins au rendez-vous, puisque je cohabitais avec huit autres personnes, dont une puce de 15 mois, qui demandait tout de même une certaine attention de ses oncles et tantes d'occasion. Ce préambule tente de justifier que seuls quatre titres ont rejoint ma liste de lecture.

Mieux vaut tard que jamais, j'ai finalement lu Le portrait de Dorian Gray de Wilde, une peinture (c'est le cas de le dire) assez décapante d'une société oisive, qui s'étourdit soir après soir dans les mondanités et n'hésite pas à faire un pacte avec le diable en échange de la jeunesse éternelle. Cette déclinaison du mythe de Faust est assez étonnante et je me suis délectée de l'écriture alerte de Wilde.

Ma lecture suivante avait également trait à la recherche de la jeunesse éternelle, du moins indirectement. En effet, dans Ma reine, Normand Corbeil présente une version soft de Lolita, dans laquelle un journaliste dans la quarantaine entretient une relation vaguement torturée avec une nymphette dans la vingtaine. Un ton entendu, une écriture pas vraiment renversante, mais une façon tout de même assez habile de traiter ce sujet un tantinet éculé. J'avais rencontré l'auteur lors d'un lancement et étais curieuse de le connaître autrement. Je reste mitigée face à cette première expérience mais une amie, qui a lu plusieurs titres de l'auteur, m'a mentionné que son premier roman, Un congé forcé, est bien plus fort (ainsi que le texte sur lequel il travaille actuellement). Je retenterai donc vraisemblablement le coup.

Peut-être par volonté de m'extraire un peu de la masse sonore ambiante, j'ai ensuite relu L'invention de la solitude, un premier texte particulièrement achevé de Paul Auster, dans lequel il revient à la fois sur le lien qu'il entretenait avec son père mais aussi la nécessité de transcender cet abandon et d'apprivoiser sa nouvelle paternité par l'écriture. Des pages inspirées et inspirantes. « Au début, j'ai imaginé que cela viendrait spontanément, dans un épanchement proche de l'état de transe. Mon besoin d'écrire était si grand que je voyais l'histoire se rédiger d'elle-même. Mais jusqu'ici les mots arrivent très lentement. Même les meilleurs jours je n'ai pas réussi à faire plus d'une ou deux pages. Comme si j'étais en butte à une malédiction, à une défaillance de l'esprit, qui m'empêchent de me concentrer. Cent fois j'ai vu mes pensées s'égarer loin de leur objet. Je n'ai pas sitôt formulé une idée que celle-ci en évoque une autre, et puis une autre, jusqu'à une telle densité d'accumulation de détails que j'ai l'impression de suffoquer. Je n'avais encore jamais eu autant conscience du fossé qui sépare la pensée de l'écriture. » (p. 52-53)

Aussi inspirant peut-être, mais dans un autre registre, La fabrication de l'aube de Jean-François Beauchemin, dont tout le monde me disait le plus grand bien depuis sa sortie il y a quelques années (roman en lice lors du dernier Combat des livres de Radio-Canada, défendu avec verve par Emmanuel Bilodeau). J'avais beaucoup aimé Garage Molinari, un peu moins Ceci est mon corps, mais Beauchemin possède une indéniable maîtrise de l'image poétique. Dans ce récit, il revient sur sa visite dans l'antichambre de la mort mais surtout sur la façon dont il a dû réapprivoiser sa vie, incapable de retrouver celui d'« avant », celui qu'il croyait connaître. Pour se reconstruire, il a eu besoin de retrouver le geste de l'écriture et exprime admirablement certains des questionnements qui ont mené à la complétion de ce texte volontairement en marge, truffé de références à ses textes, à ses souvenirs d'enfance et porté par l'amour qu'il porte à sa compagne. Plusieurs petits papiers déchirés (j'avais oublié mes post-it à Montréal et me suis donc rabattue sur un menu d'un restaurant local) émaillent les pages du livre, que je recopierai dès que possible dans mon carnet de citations. Comme je ne suis pas chiche, j'en partage une ici avec vous. « Certains de ceux qui s'intéressent au métier d'écrivain me demandent à l'occasion si j'éprouve quelque détresse devant le vide d'une page blanche. Je ne connais pas ce sentiment, puisqu'à ma table de travail je ne suis jamais devant le vide, mais plutôt face à un roc nu, duquel je dois extraire une forme. Le vrai défi est d'insufffler la vie à cette sculpture de mots, c'est-à-dire de lui léguer une vérité telle que le coeur, l'esprit et le corps reconnaissent en elle le mouvement même de leur propre vertige. Ce que je ressens sur le seuil d'une nouvelle phrase tient donc davantage du tournis, de ce trouble un peu houleux annonçant une ébriété éphémère et toujours imparfaite. C'est en ce sens que l'écriture est un acte de jeunesse. Peu importe leur âge, les gens jeunes font cela aussi: insatisfaits, puis grisés par une s`ve superbe, ils creusent une pierre. Ils y trouvent parfois ce qu'ils réclamaient: un ciel jusque-là emmuré, à la fin délivré de ses chaînes. » (p. 60)

lundi 13 juillet 2009

Montréal variations

J'aurai vécu la 3oe édition du Festival de jazz de Montréal en périphérie, c'est le moins qu'on puisse dire... En effet, j'aurai assisté à deux concerts: le premier donné le premier soir (Angèle Dubeau & La Pietà dans leur portrait de Philip Glass) et le second étant le concert de clôture du Festival. J'étais vaguement déchirée par tous ces concerts auxquels je ne pouvais pas assister mais l'appel de la mer étant très fort, j'ai cédé. (Cela valait la peine puisqu'il n'a plu que trois heures pendant mes dix jours de vacances, et de nuit en plus!)

Néanmoins, j'étais heureuse d'être de retour pour le concert Montréal Variations, tiré de l'album-concept Analekta lancé l'année dernière, certainement l'une des compilations les plus satisfaisantes qu'il m'ait été donné d'écouter récemment. La prémisse est simple en apparence: confier à neuf pianistes la mission d'évoquer un quartier ou un lieu montréalais. Pour unir les différentes déclinaisons, de courtes plages de transition, qui reprennent les trois notes du métro qui démarre et qui donne l'impression d'être porté d'un lieu à l'autre.

En version « live », cela s'articulait tout aussi agréablement, alors que les neuf pianistes ont présenté leur variation sur le thème imposé puis enchaîné avec « leur » coup de coeur (alors que de magnifiques photos de Luc Robitaille des artistes étaient projetées). Lorraine Desmarais a ouvert la soirée avec une touchante Mont-Royal Romance, toute en subtilité. François Bourassa a ensuite enchaîné avec son évocation aux couleurs impressionnistes de l'Oratoire. J'attendais avec impatience certaines lectures, dont celles de James Gelfand (sublime Saint-Laurent, soutenu par une vidéo en noir et blanc des rapides de Lachine) ou encore celle d'Alain Lefèvre (dans une version filmée de sa contagieuse Ville Émard la belle). J'ai encore une fois souri à l'écoute de La Main de Guy Dubuc qui a su capter son effervescence, ai été séduite par l'expérience indéniable d'Oliver Jones, un de nos très grands (St-Henri). Le Macchiato sur Saint-Viateur de Luc Beaugrand a quant à lui été pris uptempo, transformant la pièce de façon convaincante.

En bonus, les huit pianistes présents ont offert leur lecture de Je reviendrai à Montréal de Charlebois, tantôt seuls, tantôt en duo, ce qui a donné lieu à des échanges hauts en couleurs et quelques prouesses pyrotechniques et citations absolument savoureuses. Une soirée qui confirme éloquemment l'excellence de nos pianistes jazz montréalais.

Pour l'écouter le disque en streaming, c'est par ici...

Je vous reviens bientôt sur mes lectures de vacances...

mardi 30 juin 2009

Dans mon sac de plage...


Je cours, je cours... Je pars demain pour 10 jours à la mer et peine à boucler tous mes dossiers en suspens, comme si tous mes clients craignant tout à coup que je ne revienne jamais! (Je devrais peut-être y songer... nah!)

Attend, bien patiemment, une pile de livres à glisser dans mon sac à malices, qui comprendra également mon iPod et ma caméra. Quelques rescapés de ma PAL qui attendent patiemment, dont Les Disparus de Daniel Mendelssohn (reçu à mon anniversaire il y a un an et demi!), quelques amis ramassés en bibliothèque (dont La fabrication de l'aube de Jean-François Beauchemin, que je veux lire depuis des années mais aussi Champagne de Monique Proulx et le dernier recueil de nouvelles de Robert Lalonde. Je glisserai aussi dans mon sac, pour l'inspiration, les Lettres à un jeune poète de Rilke, Les Nourritures terrestres de Gide et deux livres que je me sens le besoin de relire: L'invention de la solitude de Paul Auster et Océan mer de Barrico (un choix naturel, non?). Aurais-je le temps de tout lire? Bien sûr, j'en doute, mais de les savoir là, « au cas où », rend déjà le voyage plus doux. Je vous retrouve dans une dizaine de jours, souhaitons-le gorgée de soleil et repue de lecture!

dimanche 28 juin 2009

Des liens tricotés serrés

Je me promenais l’autre soir avec mon chien quand j’ai soudain eu une révélation mathématique. Je vous sens déjà craintifs; rassurez-vous, je n’ai aucune intention de vous entretenir de physique quantique. En pensant à mes élèves, j’ai réalisé qu’on pouvait les disposer dans divers diagrammes de Venne. Vous vous souvenez peut-être de ces ensembles multiples dans lesquels nous devions regrouper des informations, du type amateurs de pommes en A, amateurs de poires en B, amateurs d’oranges en C. Certains sujets aimaient les trois fruits, d’autres deux, etc. Toutes sortes de regroupements d’élèves se sont alors formés dans mon esprit. Il y a ceux qui habitent dans le quartier, ceux qui vont à la même école, ceux dont les parents travaillent au même endroit, ceux qui se connaissent à travers des activités parascolaires. L’année dernière, j’avais même un élève dont le professeur, à l’école, était la femme d’un élève adulte! Il semble qu’on puisse relier n’importe qui sur la terre en six liens ou moins. Dans le petit monde de la musique classique, on pourrait sans doute réduire ce nombre à trois ou quatre.

J’aurais aussi pu aussi regrouper les goûts musicaux de tous ces aspirants pianistes. Il y aurait eu ces quelques irréductibles qui aiment Bach, généralement décrié par la grande majorité comme étant « trop compliqué ». Ceux qui rêvent pendant cinq ans de jouer Für Elise de Beethoven et nous rendent vaguement dingues à le répéter 100 fois quand ils le « maîtrisent » enfin. Ceux qui grincent des dents quand on leur mentionne que le compositeur de leur pièce est toujours vivant, tandis que d’autres aimeraient plutôt lui serrer la main. Et que dire de tous ces adolescents qui se vautrent dans la musique de Chopin, un passage obligé, qu’il dure une, deux ou cinq années ? Soyons honnêtes : qui d’entre nous n’a pas eu sa période Chopin, alors que nous écoutions en boucle ses nocturnes, rêvions de jouer ses ballades et massacrions allègrement à l’occasion ses études? Plus ça change et plus c’est pareil!

Je serais tentée d’avancer les mêmes genres de rapprochements entre les compositeurs, toutes époques et nationalités confondues. On sait par exemple que Chopin, tout comme Schubert, Dvořák, Tchaïkovski et Messiaen, était un fervent admirateur de Mozart. Mendelssohn et Mahler dirigeaient tous deux avec fougue les symphonies de Beethoven. Debussy, Richard Strauss et plusieurs autres ont d’abord voué un amour aveugle à Wagner avant de définir leur propre langage musical. Webern et Schoenberg enviaient la clarté du langage musical de Bach. La génération spontanée, dans la vie comme en art, n’existe pas, quoi que certains puissent affirmer. Tous ces compositeurs cherchent à transmettre, grâce à 12 demi-tons (dans la majorité des cas), des impressions. Que celles-ci soient suscitées par des textes poétiques, des œuvres picturales, un contact privilégié avec la nature, une rencontre bouleversante avec l’être aimé, les déchirements qui accompagnent une rupture, une révélation mystique, n’a que peu d’importance. Au cœur même de ce nouveau diagramme se retrouve l’émotion, pure, multiple, complexe, que tout être humain souhaite partager avec ses semblables. Tous les compositeurs, comme tous les interprètes, sont unis par ce non-dit, ce langage plus ou moins secret qui nous unit, que nous cherchons toute notre vie à parfaire, que nous devons avoir à cœur de propager. Une note, une phrase musicale, une œuvre à la fois, la musique changera des vies; la nôtre, surtout.

vendredi 26 juin 2009

Adieux au roi de la pop

La nouvelle a été diffusée à la vitesse grand V par les internautes hier soir, grâce à Twitter, Facebook et autres sites d'échange d'infos. L'autoroute de l'information était suffisamment engorgée pour que certains serveurs aient beaucoup de difficulté à assurer les multiples manipulations. Je n'ai aucune intention de m'étendre en long et en large sur le sujet, juste assez pour dire que, malgré ses frasques des dernières années et son évidente difficulté à vivre sa différence (à plusieurs points de vue), Michael Jackson était un danseur exceptionnel, un visionnaire - combien de chanteurs ont puisé leur inspiration dans les pages les plus réussies de celui-ci? des dizaines très certainement -mais aussi un mélodiste et un rythmicien habiles. Oui, je suis l'une des dizaines de millions qui ont acheté l'album Thriller jadis et j'ai aussi beaucoup écouté Off the Wall. J'ai volontairement omis de m'intéresser au personnage que les paparazzi entouraient comme des charognards depuis une quinzaine d'années. Pour moi, il aura toujours la prestance de ses belles années.

Un montage assez réussi de Michael le danseur... L'« action » débute autour de 1 min et quelque...

mercredi 24 juin 2009

Portrait de Dorian Gray - Préface

Plongée depuis peu dans le Portrait de Dorian Gray, un classique qui manquait à ma culture et qui joue un rôle non négligeable dans le dernier roman de Sébastien Fritsch... J'avais déjà beaucoup apprécié les aphorismes d'Oscar Wilde et là, j'avoue que j'ai flanché dès la lecture de la préface. Je partage quelques extraits avec vous.

« Un artiste est un créateur de belles choses.

Révéler l’Art en cachant l’artiste, tel est le but de l’Art.

Le critique est celui qui peut traduire dans une autre manière ou avec de nouveaux procédés l’impression que lui laissèrent de belles choses.

L’autobiographie est à la fois la plus haute et la plus basse des formes de la critique.



Un livre n’est point moral ou immoral. Il est bien ou mal écrit. C’est tout.


La vie morale de l’homme forme une part du sujet de l’artiste, mais la moralité de l’art consiste dans l’usage parfait d’un moyen imparfait.

L’artiste ne désire prouver quoi que ce soit. Même les choses vraies peuvent être prouvées.

L’artiste n’a point de sympathies éthiques. Une sympathie morale dans un artiste amène un maniérisme impardonnable du style.

L’artiste n’est jamais pris au dépourvu. Il peut exprimer toute chose.

Pour l’artiste, la pensée et le langage sont les instruments d’un art.

Le vice et la vertu en sont les matériaux. Au point de vue de la forme, le type de tous les arts est la musique. Au point de vue de la sensation, c’est le métier de comédien.

Tout art est à la fois surface et symbole.

Ceux qui cherchent sous la surface le font à leurs risques et périls.

C’est le spectateur, et non la vie, que l’Art reflète réellement.

Les diversités d’opinion sur une œuvre d’art montrent que cette œuvre est nouvelle, complexe et viable.

Alors que les critiques diffèrent, l’artiste est en accord avec lui-même. »