vendredi 5 novembre 2010

Pourquoi lire?

On m'a dit le plus grand bien de son Dictionnaire égoïste de la littérature française et maintenant, voilà que Charles Dantzig publie un nouvel essai, Pourquoi lire?

Pour lui, l'élitisme ne devrait pas être perçu comme une tare mais bien revendiqué comme un droit absolu à l'excellence.
« Qu'est-ce que c'est que cette histoire? explique-t-il à Chantal Guy dans un article paru dans La Presse aujourd'hui. Pourquoi est-ce un mot monstrueux? Il faut être élitiste. Moi, je suis élitiste pour tout le monde. C'est un mot inventé par le mercantilisme pour cesser de perdre de l'argent à produire des choses rares, belles et compliquées. L'élitisme, c'est bien, tout le monde devrait viser à être une élite pour soi. Ça m'indigne vraiment! »
Il poursuit un peu plus loin:
« Le lecteur, même s'il a 98 ans, qu'il est borgne et sans dents, est un prince charmant. Parce que c'est lui qui réveille le livre. Un livre seul, c'est un caillou. La littérature n'existe que par la rencontre entre le recueillement du lecteur et la pensée de l'auteur qui était enfermée dans le livre. […] La lecture, le geste même de la lecture, est un acte qui nous extrait de tout ce qui nous entoure, une espèce de révérence devant les choses de l'existence. Quand je dis que la lecture ne sert à rien, c'est une manière paradoxale de dire qu'elle sert à tout. »

Pour lire cet entretien inspiré et inspirant...

jeudi 4 novembre 2010

La nuit de l'illusionniste

Croyez-vous que les livres puissent nous parler, nous sommer de les lire? Dans ce cas-ci, je me suis posée sérieusement la question. En effet, lors de pas une mais deux visites successives à la Bibliothèque nationale, le même livre s'est retrouvé par hasard dans mes mains. Je cherchais un autre titre (toujours absent), je laissais mon regard courir sur les étagères et, hop, mue par un aimant, ma main a empoigné La nuit de l'illusionniste de Daniel Kehlmann, auteur dont je l'avoue bien volontiers j'ignorais jusque là l'existence. (Je sais maintenant que c'est un très gros nom de la littérature allemande contemporaine, oups...)

Premier roman de l'auteur (publié en 1997 à l'origine mais entièrement remanié en 2007), La nuit de l'illusionniste traite de la délicate frontière entre illusion et réalité, magie et sciences, identité et perte de repères. Le livre se veut le récit de la vie d'un orphelin qui, après des études en théologie, décide de se tourner vers la magie. Entre invoquer un dieu qu'on ne peut pas toucher et devenir le dieu d'un public ébahi, le choix semble simple, non?

Une nuit, plusieurs jours, une vie, il se raconte à la femme aimée - mais l'aurait-il créée de toute pièce, summum de l'illusion? Ce texte permet de tracer un intéressant parallèle entre la littérature et l'art de l'illusion. Rapidement, on comprend que, depuis les premières pages, on tente de nous berner, on sème le doute. J'ai essayé de démonter le mécanisme, départager le vrai du rêvé, comprendre le tour, puis ai abdiqué pour me laisser porter par le texte (dont la deuxième partie est beaucoup plus convaincante que la première).

Si un autre titre de l'auteur tombe dans ma main plus ou moins par hasard, cèderai-je? Il y a de fortes chances que oui...

lundi 1 novembre 2010

De la joie de jouer

Cette année, j'ai plusieurs nouveaux élèves dans ma classe de piano, presque tous de petits débutants. (Seule « exception »: une adolescente charmante, amie d'une élève qui l'a apparemment convaincue que j'étais vraiment « super » et qui avait disons quelques difficultés avec l'attitude plus traditionaliste de son prof précédent.) Je dois donc plonger dans les bases mêmes de la lecture, de l'orientation spatiale, mais surtout y aller à fond dans l'« opération séduction », non seulement pour m'assurer du retour des dits élèves l'année suivante mais surtout parce que je reste persuadée que la première année, il faut commencer par les prendre par les sentiments et leur faire réaliser que la musique est un langage unique, rempli de possibilités, qui permet de jouer des pièces connues, aimées, fût-ce en version ultra-simplifiée.

J'aime les accompagner sur cette route qui n'a rien d'ennuyeux. Quand ils déplacent leurs mains et que le sol a « changé de place », je les rassure. Quand ils mettent les mains ensemble et sont capables de jouer 12 notes d'affiliée, les deux mains se suivant dans la montée et la descente d'Alouette, je les encourage. Quand ils posent le doigt sur le fa dièse avec une certaine appréhension, je leur rappelle que les touches noires ne sont pas des dents de requin. Oui, bien sûr, cela exige une énergie différente, disons plus effervescente. Je suis certainement dans un autre mode quand je dis avec beaucoup d'emphase: « Trouve-moi tous les do du piano! » que lorsque je suis en train d'expliquer à une élève le sous-texte d'une ballade de Chopin ou souffle d'un air vaguement halluciné: « Respecte le texte! »

Je ne me plains aucunement. Oui, j'en ai un qui, à tout juste six ans, semble avoir des punaises sous sa chaise et qui après 10 minutes, me dit: « J'm'ennuie ». Il y a aussi cette élève avancée qui me regarde toujours comme si elle n'avait jamais rien appris d'artistique dans son cursus scolaire et que j'ai l'impression de devoir remplir comme une outre semaine après semaine. Mais il y a tous les autres, ceux qui entrent chez moi comme dans une deuxième maison, s'attardent pour flatter le chien, font le tour du propriétaire pour relever le moindre ajout de figurines, collants, bonbons. Et puis, surtout, il y a leur sourire quand ils s'assoient au piano et qu'ils ont hâte de me montrer ce qu'ils savent maintenant faire. Ces instants-là ne se remplacent pas.

samedi 30 octobre 2010

Gidon Kremer: s'effacer derrière la musique

Plus d’une centaine d’enregistrements, des milliers de concerts dans les salles du monde entier, apparitions saluées dans les festivals, collaborations avec des artistes mythiques dont Martha Argerich, Mischa Maisky, Yo-Yo Ma et Keith Jarrett, liens rapprochés avec des compositeurs tels Philip Glass, Alfred Schnittke, Arvo Pärt, John Adams, Luigi Nono, Sofia Guibadulina, Valentin Silvestrov et Lera Auerbach : la feuille de route de Gidon Kremer en jette plein la vue. On pourrait imaginer un personnage inaccessible, qui sillonne les couloirs aériens de la planète, déposant des valises griffées dans les suites les plus luxueuses, revenu de tout. Moins de deux minutes d’entretien avec le violoniste suffisent pour saisir que, même à 63 ans, l’immobilisme est proscrit de sa démarche artistique. « Je n’ai pas de recette, mais j’aime toujours être surpris par les autres, suivre les gens et les artistes qui ont une vision, explique-t-il d’un débit rapide, presque fébrile.  C’est un grand privilège que de travailler avec des compositeurs, de comprendre comment une musique jamais entendue auparavant peut prendre vie à partir d’un manuscrit. » Aucun faux semblant, aucune formule convenue : pour lui, la musique doit impérativement atteindre l’âme et parler directement au cœur. Les artistes qui l’inspirent le plus – il n’hésite pas à évoquer dans un même souffle Maria Callas, Jacques Brel et Leonard Bernstein – « vivent la musique, se laissent brûler par elle ».

Vous pouvez lire la suite de cet article, en couverture du numéro de novembre de La Scena Musicale, en version flash ici et en PDF là. Il y a des jours où je me considère très privilégiée de pouvoir faire de telles rencontres... J'ai hâte de l'entendre en concert avec la Kremerata Baltica jeudi soir...

jeudi 28 octobre 2010

Je ne veux pas mourir seul

Vaguement déçue par certaines lectures récentes, j'hésitais. Quel livre de ma PAL saurait-il me réconcilier avec l'écriture, le plaisir de lire, réveillerait une certaine sensibilité? Après quelques hésitations, le choix m'est apparu, limpide: le dernier livre de Gil Courtemanche, prêt de mon ami No qui avait adoré.

Vous me direz que j'ai des lectures plutôt lourdes pour célébrer l'arrivée (tardive) de l'été des Indiens. Et pourtant... Ce souhait de vivre en suspension une ou deux journées de plus, avant d'accepter l'arrivée de l'hiver, s'est révélé un contrepoint étonnant à cette autofiction dans laquelle l'auteur s'appesantit beaucoup moins sur son combat de la maladie que sur la difficulté d'apprivoiser l'absence de la femme aimée. 
« Je viens de passer trois saisons sans toi. Je ne les ai pas vues naître ni mourir. Tout m'est familier, mais je navigue lourdement en pays étranger, passager d'une sorte de vaisseau fantôme qui revient sur un océan qu'il avait déjà traversé. Tout m'est familier, mais je ne suis pas chez moi. Tu es mon pays, ma ville, mon quartier, ma rue et ma maison. Je suis un habitant de toi. » (p. 134)

Avec une plume d'une rare précision, qui ne tombe pourtant jamais dans la froideur du scalpel, presque tendre, qui sait éviter tout misérabilisme, Gil Courtemanche redonne ses lettres de noblesse au genre de l'autofiction. Qu'il ait vécu cette histoire en tout ou en partie ne change au final absolument rien. Aucune volonté de voyeurisme chez le lecteur, aucune nécessité de décrypter l'information, de tenter d'extraire le vrai du faux. L'œuvre est bien plus que cela: réflexion sur l'après (la vie, la maladie, l'absence de l'être aimé), dénonciation (qui ne devient jamais polémique) des aberrations de notre système de santé, regard sur cette société qui devient de plus en désincarnée mais surtout, pure littérature. De pouvoir plonger dans un texte d'une telle profondeur est devenu un plaisir trop rare.

mardi 26 octobre 2010

Une grande soirée pour Marianne Trudel

Allez, ouste, assez d'énergie négative qui court sur ce blogue... parce que, même si la température continue d'être maussade et que parfois on doive regarder la déception les yeux dans les yeux, le plus souvent, la musique est une maîtresse bien tendre, comme a pu nous le démontrer la pianiste et compositrice Marianne Trudel mercredi soir dernier, Chapelle historique du Bon-Pasteur, sur le magnifique Fazioli.

Que ce soit en duo avec Karen Young, dans des chansons « qui dormaient dans ses tiroirs » - et qu’elle a bien fait d’en sortir -, oscillant entre une poésie toute en fragilité, presque déchirante (Libellule aux pattes d’or), et ode à l’amour entièrement assumé (Combien d’automnes), en trio, en quatuor ou en quintette, la compositrice a su éblouir et démontrer qu’elle possède un langage unique. Particulièrement atmosphériques et denses, ses œuvres privilégient l’indépendance des voix intérieures et sont dotées d’un sens de l’architecture qui permet à l’auditeur de suivre l’arc d’une pièce à tout moment.  La pianiste a quant à elle fait preuve d’une technique impeccable et  fluide, d’une recherche de sonorité constante (et ce, même dans les passages les plus percussifs, toujours chantants), d’une délicatesse purement somptueuse dans les pianissimos et d’une remarquable qualité d’écoute envers ses complices.

Le contrebassiste Morgan Moore a  opté pour un jeu nerveux, souvent très physique, sans jamais pour autant sacrifier la ligne. Robbie Kuster a fait parler sa batterie comme peu savent le faire, privilégiant une articulation presque lyrique et des sonorités travaillées en aplat, écrin somptueux aux compositions de Trudel (rappelant par moments certains habillages du Danois Alex Riel, collaborateur notamment de Ketil Bjornstad). Le saxophoniste Jonathan Stewart, dont on a pu apprécier les dons de compositeur dans Bumper, pièce à l’énergie contagieuse, a également offert une performance solide, ses lignes mélodiques s’enlaçant naturellement tant à celles des musiciens qu’au scat de Karen Young dans Et la terre tourne, la voix de cette dernière devenant instrument.

Aucun doute, ce concert-là aura paru bien trop court. En partage, une captation de la première pièce du concert en question.


Marianne Trudel - Traversée - L'OFF Jazz 2010 -TVJazz.tv
envoyé par Sortiesjazznights. - Regardez d'autres vidéos de musique.

dimanche 24 octobre 2010

De l'arrogance

Au quotidien, j'écoute aussi bien de très grandes interprétations que les balbutiements d'apprentis pianistes. Bien sûr, mon oreille ne réagit pas de la même manière, qu'elle doive analyser le souffle d'un jeu inspiré ou la rectitude d'un passage d'une sonate de Mozart. (L'exemple est peut-être boiteux, mes élèves avancés vous avoueront qu'ils craignent de jouer Mozart devant moi, car je ne tolère aucun écart... Que voulez-vous,«  je l'aime trop, cet homme », comme disait Haydn.) Tout cela pour dire que, oui, parfois, je peux apprécier un travail imparfait et suis capable de me concentrer sur les passages réussis plutôt que sur le travail à accomplir et que, bien sûr, même les amateurs peuvent me faire vibrer.

L'autre soir, je suis allée au concert avec un ami. Non, je ne vous dirai pas où, ni qui, simplement ceci: on parle d'un nom, de quelqu'un qui a remporté des prix. Je ne l'avais jamais entendu, me préparais à une rencontre, à la découverte. Et là, choc brutal. Il n'a de musicien que le nom, ou du moins celui qu'il essaie de nous faire croire sien. Aucune complicité, aucun dialogue avec les musiciens qui l'accompagnent, un vague dégout pour le public, une technique approximative, une intelligence musicale déficiente, une sonorité quelconque. Mais surtout, une arrogance crasse, inexplicable, inacceptable. Les premières minutes, on se dit qu'il n'est pas réchauffé, que le trac le paralyse. Après deux pièces, on réalise que, non, c'est vraiment son jeu, que la structure musicale ne s'érigera pas, que nous sommes captifs d'une étrange et malsaine séance de voyeurisme, à la limite de l'indécence. A-t-on besoin d'assister à une séance de masturbation musicale quand tant d'autres interprètes ont quelque chose à dire, à transmettre, à partager? Dépités, nous nous sommes joints à l'exode massif entre deux pièces. La musique n'a rien à voir avec cette démonstration stérile, vile, inutile.