mardi 13 décembre 2011

Pina

Depuis que j'ai vu la bande-annonce du film, au printemps dernier, je trépignais de voir le Pina en 3D de Wim Wenders, non pas pour juger des prouesses technologiques que permet le médium (certes remarquables par moments), mais parce que le travail de la chorégraphe allemande, disparue en 2009, m'émeut, me trouble, me questionne, me mène ailleurs, et que je n'ai pas hésité il y a quelques semaines à m'engouffrer dans un bus vers Ottawa pour enfin avoir le privilège de voir la compagnie « live ».

Que ce soit la puissance de sa relecture du Sacre du printemps (qui ouvre d'ailleurs le film de Wenders), la douloureuse fragilité de ces danseuses aveugles dans Café Müller, le côté décalé cabaret allemand (qu'on retrouve par exemple dans certains segments de Danzon),  les œuvres de Pina magnifient la beauté et la fragilité, décomposent le geste, les codes sociaux, secouent le spectateur, peut-être parce que, comme l'aurait dit l'écrivain allemand Heiner Müller, « j’ai vu pour la première fois au théâtre des spectacles qui possédaient la structure de la tragédie, ce qu’on ne voit pratiquement plus sur aucune scène, enfin pour ce qui est du théâtre parlé. Je me trouvais soudain face à un théâtre et qui était sans texte, ce qui m’a directement touché ».

Alors, oui, j'ai fait ce que j'avais encore jamais tenté, j'ai participé à deux concours pour obtenir une paire de billets pour la première montréalaise du film hier soir, me suis glissée avec une amie également fan de la chorégraphe dans une salle bondée et remarquablement attentive, ai plongé dans la magie des gestes imaginées par Pina, tout en me retrouvant renversée par la façon dont le réalisateur a articulé son hommage. Dans cette époque de normalité, d'interchangeabilité, constater que chaque danseur du Tanztheater Wuppertal est absolument unique, que les liens qu'ils ont entretenus avec Pina Bausch sont si intimes (et ce, même s'ils ont à peine échangé de vive voix avec elle), qu'ils peuvent transmettre tristesse, joie, douleur, d'un seul regard, est un réel bonheur.

Quand les lumières se sont rallumées, après deux heures qui ont semblé passer à la vitesse de l'éclair, je n'avais qu'une seule envie: y retourner. Je partage ici quelques scènes du film.


lundi 12 décembre 2011

Big bang

Le Musée des beaux-arts de Montréal s'est refait une beauté, a ouvert un nouveau pavillon consacré à l'art canadien, s'est doté d'une nouvelle salle intime. Pour fêter cette renaissance annoncée, il invite tout un chacun à se réapproprier l'espace en présentant, tout à fait gratuitement et ce, jusqu'au 22 janvier, l'exposition Big Bang. Une vingtaine d'artistes provenant de divers horizons (arts visuels, sculpture, design, musique, cinéma, cirque, danse, architecture, littérature, théâtre, bande dessinée et mode), ayant élu domicile à Montréal, se sont vu confier le mandat de s'inspirer d'une œuvre d'une des collections du musée (toile, objet décoratif, sculpture...) et d'en proposer une relecture, peu importe le médium retenu.

Ainsi, on a par exemple droit à une « installation expérientielle » avec l'auteur-compositeur-interprète Pierre Lapointe et l'architecte Jean Verville, alors qu'une chaise sert de point de départ à une réflexion sur la scène et l'expérience de concert (un édifice a été édifié grâce à 2000 chaises blanches de jardin, curieux temple dans lequel on peut méditer sur le rôle de l'artiste en écoutant une pièce originale de Lapointe). Jeannot Painchaud du Cirque Éloize a proposé un écrin de vidéos multiples (des artistes de cirque au travail) à la magnifique toile Cirque de Jean-Paul Riopelle. Le multi-instrumentiste et compositeur Jean Derome a quant à lui poursuivi son exploration des timbres sonores en proposant un habillage sonore particulièrement réussi à une quinzaine de toiles canadiennes, tandis que Nancy Huston a écrit un très beau texte en hommage à Edmund Alleyn, réflexion également sur la langue, que l'on peut écouter, lu par elle, en s'improvisant un parcours au cœur même de toiles du peintre, choisies par sa fille Jennifer.

Dans certains cas, on reste soufflé par les œuvres elles-mêmes (mais où avait-on caché cette sculpture de George Segal toutes ces années?), à d'autres par l'installation elle-même (Gilles Saucier magnifie littéralement la toile de Borduas avec Réflexion). L'installation du parcours (chaque installation étant traitée de façon indépendante, comme si on pénétrait, de façon presque illicite, dans une série de petits salons privés) favorise une communion avec l’œuvre, la relecture à niveaux multiples, offre une nouvelle façon, tantôt ludique, tantôt presque mystique, de s'approprier le vocabulaire visuel, permet de comprendre que l'art peut - doit - faire partie du quotidien. J'y retournerai sans aucun doute.

On peut voir les photos des installations ici et visionner des vidéos de présentation là.

samedi 10 décembre 2011

Bonnes nouvelles

Avec un examen (pas facile pour un prof de se retrouver de l'autre côté du miroir) et deux concerts aujourd'hui, j'admets que je n'ai pas vu passer la dernière semaine. Pourtant, je m'en voudrais de ne pas parler quelques instants d'un entrefilet qui m'a chaviré, de façon positive, quand je l'ai lu. En effet, après plus de 25 ans à avoir adopté le répertoire pour la main gauche, s'être consacré à la composition, à l'enseignement, à la direction d'orchestre, le pianiste Raoul Sosa a récupéré l'usage complet de sa main droite et est de nouveau sur le circuit des concerts « réguliers ».

Je l'avais interviewé il y a trois ans et ce moment passé dans mon studio reste gravé dans ma mémoire. J'écrivais alors.
Pour un interprète salué sur les scènes du monde entier, qui avait transcendé une technique infaillible pour transmettre l’essentiel du message musical, le choc de perdre la mobilité de sa main droite reste la grande douleur de sa vie. Quand on évoque le sujet avec lui, on sent immédiatement sa réserve. « D’être arrivé à un certain point dans une carrière et d’être pratiquement obligé de faire autre chose, cela a été très difficile au début, confie-t-il simplement. Ce fut une épreuve très grande, non seulement pour moi, mais pour ma famille aussi. En plus, j’étais engagé dans l’enseignement à temps plein, j’avais une responsabilité envers les élèves, il fallait que je reste en contact avec le piano tous les jours, malgré ce qui m’arrivait. C’était doublement difficile parce que les élèves attendent toujours le maximum et d’une certaine façon, il a même fallu que j’essaie de dissimuler cela un peu. » Quand, après lui avoir demandé ce qu'on pouvait lui souhaiter pour les prochaines décennies, il avait répondu sur le ton de la confidence « J’ai toujours l’espoir que ma main droite revienne », j'en avais frémi. Difficile pour un pianiste d'imaginer pire tourment...

J'avais l'intention de lui envoyeer un mot, mais le hasard a fait que nos routes se sont croisées hier soir au Goethe-Institut. De l'entendre parler avec le sourire de concerts, de la vie de tournée et des appels pour relancer les agents m'a réchauffé le cœur bien plus que le Glühwein...

jeudi 8 décembre 2011

Défi premier roman chez Anne

J'admets, c'est un peu chiqué, considérant que je lis au moins un premier roman par mois dans le cadre de La Recrue du mois, mais ce n'est pas bien grave, n'est-ce pas? Pour une fois qu'un challenge est facile à réaliser, je m'inscris dans la catégorie « envoie ton manuscrit »!

Je vous invite à vous inscrire chez Anne, que vous souhaitiez lire un premier roman qui vient tout juste d'être publié ou celui d'un auteur aujourd'hui confirmé, de France, de Québec ou d'ailleurs.Tous les détails ici...

mercredi 7 décembre 2011

Un numéro du Libraire entièrement québécois

Saluons l'initiative: Le libraire, bimestriel des librairies indépendantes, a décidé d'offrir à son lectorat un numéro spécial, entièrement consacré à la littérature québécoise. « Prétendre résumer en 52 pages une année de publication au Québec est une gageure. Il faudrait plutôt parler d'un survol littéraire qui, espérons-le, donnera le goût de pousser plus loin l'exploration », expliquent Josée-Anne Paradis et Gilles Herman d'entrée de jeu.

On retrouve en couverture Perrine Leblanc, auteure du premier roman L'homme blanc, qui a raflé presque tous les honneurs possibles. Je recommande particulièrement l'article sur les livres envoyés au pilonnage et l'entrevue avec Jocelyne Saucier, auteure d'Il pleuvait des oiseaux qui deviendra vendredi le premier auteur du Québec à recevoir le prestigieux Prix des cinq continents de la Francophonie. L'équipe du Libraire propose également de nombreuses suggestions de lecture, à glisser sous le sapin ou dans votre sac. De quoi être fiers de notre littérature!

lundi 5 décembre 2011

Mozart, encore, toujours...

Le deuxième billet que je signais ici (juste après celui qui annonçait la naissance du blogue) était consacré à Mozart. On dit souvent qu'on n'oublie jamais son premier amour. Pour moi, celui qui a précédé tous les autres se nomme Wolfgang Amadeus Mozart. Je me souviens que j'écoutais avec fébrilité le livre-disque de la collection du Petit Ménestrel consacré au compositeur. Je ne me souviens plus vraiment des pièces qui y étaient présentées (mais j'ai gardé un exemplaire du long jeu), mais je me souviens de la connexion profonde que je ressentais avec cet univers.

Je partage ma date d'anniversaire avec un autre géant, Beethoven, mais pourtant, celui que je déchiffrais instinctivement, qui me comprenait à demi-mots, c'était Wolfgang. Oui, bien sûr, je trouvais fascinant son parcours d'enfant prodige, mais c'était surtout la musique qui m'interpellait. Pour mes neuf ans, une tante - qui avait lu en moi ou souhaitait me faire un cadeau « pédagogique » - m'avait offert Mozart raconté en 50 chefs-d’œuvre de Paul Roussel. « À notre chère nièce Lucie », une dédicace toute simple, mais un livre qui m'a toujours suivie, à travers les déménagements. Une quinzaine de titres consacrés au compositeur trônent maintenant à ses côtés  - dont un ou deux plutôt pointus -, mais peu importe, cet ouvrage accessible, je le feuillette encore régulièrement quand vient le temps d'écrire une note de programme, de situer une œuvre, de retrouver la proximité avec le compositeur.

Il y a 220 ans aujourd'hui, Mozart nous quittait tragiquement, alors que la gloire lui faisait un ultime clin d’œil et que sa Flûte enchantée était devenue le spectacle à voir à Vienne. Qu'aurait-il encore pu écrire si la mort n'avait pas réclamé son dû aussi rapidement? Aurait-il abordé le virage vers le romantisme aussi subtilement qu'il avait délaissé le style galant? Autant de questions sans réponses.

Dans son Autoportrait au radiateur, Bobin a résumé l'essence même de son œuvre en ces termes:

« Je n’écoute plus que Mozart, et c’est plutôt bon signe. Je ne sais rien de plus frais que cette musique, comparable seulement au chuchotement des rivières ou au balbutiement des nouveau-nés. Une telle perfection ne prouve rien et surtout pas, comme on le prétend parfois, l’existence de Dieu.  D’ailleurs une existence – fût-elle celle de Dieu – ne se prouve pas. Elle s’accueille ou se rejette, et ce n’est pas la même chose ni le même langage. Prouver est un désir de savant ou de policier. Accueillir est un désir d’amoureux. Mozart ne prouve rien, il simplifie. »

Au-delà des années, des engouements qui passent, il continue de me toucher, peut-être parce qu'une seule de ses phrases suffit pour que je me rappelle la fragilité de la vie et la puissance du geste créateur.

vendredi 2 décembre 2011

Sunset Park

J'aime Paul Auster, je l'ai déjà admis plus d'une fois. J'ai dû m'y reprendre à deux fois avant de céder aux charmes de son écriture (peut-être n'étais-je pas prête lors de notre première rencontre), mais depuis, j'ai tout lu de lui. J'ai adoré Leviathan, Le livre des illusions, La nuit de l'oracle, lui en veut encore d'avoir commis Dans le scriptorium (seul livre de lui que j'aie fourgué à une bouquinerie), aurais pu me passer de Tombouctou peut-être mais, pourtant, je me rappelle assez précisément de cette histoire de chien, comme quoi... Je me suis mise aux transcendantalistes après avoir lu la Trilogie newyorkaise, ai relu L'invention de la solitude, ce que je fais rarement.

Quand j'ai croisé Sunset Park à Paris, même si je savais qu'il arriverait dans les bacs montréalais deux semaines plus tard, je n'ai pas résisté. J'aimais bien l'idée de ce triangle New York-Paris-Montréal. Après tout, au début de sa carrière, Paul Auster traduisait Mallarmé dans une chambre de bonne et New York avait été ma destination voyage précédente.

Alors, Sunset Park... J'ai peiné à y entrer, non plutôt à y respirer peut-être. J'ai aimé Miles, qui fuit son passé et s'éprend d'une toute jeune fille. « Sa jeune bouche ardente l’a fait prisonnier. Il est chez lui dans le corps de cette fille, et si jamais il trouvait le courage de partir, il sait qu’il le regretterait jusqu’à la fin de ses jours. » J'ai aimé ces marginaux qu'il vient rejoindre à New York, avec lesquels il squatte une maison reprise par les banques. « Chacune de ces maisons est une histoire d’échec – de faillite, de cessation de paiement, de dette et de saisie – et il s’est chargé personnellement de relever les dernières traces encore perceptibles de ces vies éparpilles afin de prouver que les familles disparues ont jadis vécu là, que les fantômes de gens qu’il ne verra ni ne connaîtra jamais restent présents dans les débris qui jonchent leur maison vide. » J'ai aimé son père éditeur, sa mère actrice. Pourtant, j'ai trouvé ce regard si particulier qu'Auster pose sur l'Amérique, en faillite, en quête de sens, presque clinique, comme s'il ne savait plus comment s'inscrire dans cette masse humaine en transhumance, comme s'il considérait le cynisme, mais aurait préféré pouvoir traiter le propos autrement.

La réflexion sur la littérature, sur l'art qui transcende la vie, sur ces infinis possibles, a fini par me réconcilier avec le roman. Nous sommes la somme de nos choix et notre vie aurait pu être orientée différemment si nous en avions fait d'autres; l'essence du propos reste là. « Telle est l’idée avec laquelle il joue, dit Renzo, celle d’écrire un essai sur les choses qui ne se produisent pas, sur les vies non vécues, les guerres qui n’ont pas été livrées, sur ce monde d’ombre qui s’étend parallèlement au monde que nous prenons pour le monde réel, le non-dit et le non-fait, le non-remémoré. Un terrain hasardeux, peut-être, mais qui vaudrait peut-être la peine d’être exploré. »

Oui, Invisible demeure plus fort, plus abouti. Malgré tout, Sunset Park continue de m'habiter, quelques semaines après l'avoir refermé. Comme si Auster avait tout au plus déposé des pistes, qu'il me laissait libre de nouer autrement les fils des histoires qu'il avait partagées.