« La critique rapetisse; soupçonner amenuise, diminue et ratatine; la dénonciation comprime, exprime le citron sur l’huître dont il rétrécit la tunique; opiniâtre, le débat paraît aiguiser l’intelligence comme on affine une lame, mais cette pointe fine assassine. Cette petitesse tue. Dans ces boyaux resserrés, la pensée inventive n’a plus les mains libres ni les coudées franches; étouffée, elle peut en mourir. La critique accompagne la haine comme sa jumelle, la louange dilate comme la joie. Louer m’élargit, magnifier me magnifie. Parmi cette expansion aérienne, volante et joueuse, la pensée peut découvrir. Secret de l’art d’inventer : la dilatation de la joie. »
Michel Serres, Musique
La musique et l’écriture ont été de tout temps les deux pôles de la vie créatrice de l'auteure. Ce site se veut donc un hommage à la musique (particulièrement classique) et à la littérature, mais aussi au théâtre et aux autres manifestations artistiques.
vendredi 27 avril 2012
La critique
mercredi 25 avril 2012
La musique selon Michel Serres
« Je dois commencer par vous faire un aveu : je suis un compositeur raté, explique Michel Serres en entrevue dans le Télérama du 13 juillet 2011. J’ai été un pianiste passable, j’ai beaucoup fréquenté les œuvres, les compositeurs et les interprètes, mais j’ai très tôt compris que la musique n’était pas ma vie. il faut parfois savoir accepter ses limites et sa propre insignifiance dans certains domaines. En revanche, elle est toujours restée au cœur de ma vie. Quand j’ai une idée, elle me vient toujours en musique et en mélodie. L’écrivain que je suis devenu se plie toujours à la magie des mots, au rythme de la phrase, à la fête du langage. Souvenez-vous de Flaubert et de son fameux "gueuloir", quand il vociférait à pleine voix le texte qu’il venait d’écrire pour en éprouver la qualité acoustique, la beauté et la perfection sonore. Le style d’un auteur, c’est toujours de la musique : une partition manquée. »
Malgré la pertinence de certaines des prémisses évoquées, j'ai eu l'impression de rester en marge du propos, d'avoir été témoin d'une lecture analytique, mathématique (l'auteur transforme d'ailleurs à un moment les cellules musicales en algorithmes). L'auteur décortique, argumente, propose des pistes, revisite certains mythes, certes, plonge dans quelques souvenirs, mais cela reste terriblement froid, distancié, clinique, élitiste.
Difficile de croire en parcourant ces pages (qui comptent plusieurs segments magnifiquement rédigés) que l'auteur a déjà abordé la musique comme interprète (fût-ce à un niveau intermédiaire). J'aurais plutôt souhaité une évocation de l'intérieur, organique,qui se serait alors rapprochée de la vision que j'entretiens de ce langage universel. « Musique, délivre- nous de la douleur. Musique, délivre la joie de nos émotions. »
dimanche 22 avril 2012
Alvin Ailey American Dance Theater
Je connais la compagnie depuis l'université, alors que je m'étais inscrite à un cours de danse moderne qui se donnait en plein centre-ville de Philadelphie. Je voyais les danseurs pour la cinquième fois sur scène hier, et pourtant, aucun sentiment de lassitude, même si la compagnie a présenté, comme souvent, Revelations, son œuvre phare, en clôture de programme. En entendant les voix riches des chœurs gospel, tout m'est revenu d'un seul coup, en une bouffée, souvenir puissant et doux à la fois.
Le programme jouait la carte de la polyvalence et comprenait, outre Revelations (créé en 1960), quatre numéros aux esthétiques entièrement différentes. Streams, aux lignes épurées, un des rares ballets d'Ailey sans argument m'a semblé curieusement daté (le ballet a été chorégraphié en 1970). Les trois chorégraphies de Robert Battle, directeur artistique de la compagnie depuis juillet 2011, étaient d'un tout autre acabit. In/Side, bouleversant solo sur une chanson Wild is the Wind de Nina Simone, se voulait en opposition à Takademe, solo ludique et athlétique transposant les sonorités de la langue indienne devenues onomatopées en gestes et déstructurant les rythmes de la danse Kathak (du sanscrit qui signifie « raconter une histoire »).
Pour six danseurs, porté par les sonorités viscérales des Tambours du Bronx et inspiré des années d'études des arts martiaux du chorégraphe, The Hunt jouait ensuite la carte de la virilité pure, entre brutalité, peur, défi, compagnonnage.
La compagnie a certes démontré encore une fois que, plus de 50 ans après sa fondation, elle n'avait pas pris une seule ride. Dans ce monde de produits culturels jetables, cela relève de l'exploit.
Le programme jouait la carte de la polyvalence et comprenait, outre Revelations (créé en 1960), quatre numéros aux esthétiques entièrement différentes. Streams, aux lignes épurées, un des rares ballets d'Ailey sans argument m'a semblé curieusement daté (le ballet a été chorégraphié en 1970). Les trois chorégraphies de Robert Battle, directeur artistique de la compagnie depuis juillet 2011, étaient d'un tout autre acabit. In/Side, bouleversant solo sur une chanson Wild is the Wind de Nina Simone, se voulait en opposition à Takademe, solo ludique et athlétique transposant les sonorités de la langue indienne devenues onomatopées en gestes et déstructurant les rythmes de la danse Kathak (du sanscrit qui signifie « raconter une histoire »).
Pour six danseurs, porté par les sonorités viscérales des Tambours du Bronx et inspiré des années d'études des arts martiaux du chorégraphe, The Hunt jouait ensuite la carte de la virilité pure, entre brutalité, peur, défi, compagnonnage.
La compagnie a certes démontré encore une fois que, plus de 50 ans après sa fondation, elle n'avait pas pris une seule ride. Dans ce monde de produits culturels jetables, cela relève de l'exploit.
jeudi 19 avril 2012
Le Schumann d'Anderszewski
Le pianiste est en année sabbatique, mais était néanmoins présent lors de la remise des BBC Music Magazine Awards la semaine dernière, alors que son magnifique album Schumann se méritait non pas un mais deux prix: meilleur album instrumental choix du public et prix du jury toutes catégories confondues. « Je suis passionné par la musique de Schumann, a-t-il expliqué; je suis heureux d'avoir pu communiquer ma passion à travers ce CD et reconnaissant qu'il ait été si admirablement reçu. »
Alors qu'il s'apprêtait en entrer en studio pour enregistrer cet album sur lequel on peut entendre des lectures inspirées de l'Humoreske, des Gesänge der Frühe (Chants de l'aube) et des rarement données Studien für den Pedalflügel, il confiait en février 2010 au quotidien suisse Le Temps, qui lui demande quelle image il entretient du compositeur:
Alors qu'il s'apprêtait en entrer en studio pour enregistrer cet album sur lequel on peut entendre des lectures inspirées de l'Humoreske, des Gesänge der Frühe (Chants de l'aube) et des rarement données Studien für den Pedalflügel, il confiait en février 2010 au quotidien suisse Le Temps, qui lui demande quelle image il entretient du compositeur:
« Je le vois comme un être d’une extrême sensibilité, avec en même temps un côté bourgeois bon père de famille. Très méthodique dans son travail, méticuleux jusqu’à la maniaquerie. Schumann est pour moi très allemand (bien plus que Brahms), il en a le côté fou, poétique, idéaliste. Il y a dans sa musique un fond presque religieux. C’est un protestant, à l’inverse de Chopin, le Polonais aristocrate et catholique. Aussi frénétique et déséquilibrée soit la musique de Schumann, avec toutes ses déformations rythmiques, ses faux bonds, ses coups de pied, j’y entends des réminiscences de choral luthérien. »On peut aussi l'entendre ici sur le sujet dans ce documentaire de la télévision polonaise.
mercredi 18 avril 2012
Les heures silencieuses
Dans son premier roman, Les heures silencieuses, Gaëlle Josse esquisse à petites touches la vie sublimée du personnage féminin d'un tableau d'Emmanuel De Witte, peinte de dos, devant son épinette. À travers des phrases presque murmurées, Magdalena se révèle. Fille et femme d'administrateur de la compagnie néerlandaise des Indes orientales, elle parle de son enfance, de son quotidien, du métier des hommes de sa vie (qu'elle conseille), des enfants qui, parfois, nous sont enlevés par la maladie. Elle nous parle aussi de ses doutes amoureux, de ses blessures qu'elle tente de colmater en s'assoyant seule à l'instrument ou en accompagnant ses filles lors de soirées.
« Lors de l'après-dînée, nous avons l'habitude de réunir quelques amis, amateurs de nos concerts familiaux. Ce sont des moments qui réjouissent mon cœur. Lorsque je me surprends à rêver, c'est d'une existence tissée de ces seuls moments, où chacun semble s'accorder à lui-même, comme à son entourage, avec la plus grande justesse, et n'éprouver pour le monde qu'indulgence, et affection. »Au fil des pages, cette petite musique de fin d'après-midi, ces parcelles de vie, s'immisce en nous, de façon peut-être moins organique que dans Nos vies désaccordées, mais avec une délicatesse indéniable, comme ces ornements subtils que les compositeurs baroques intégraient à leurs pages pour clavier.
«... je suis accommodée aux défauts de mon épinette, et mes doigts y trouvent seuls leur place. Elle est ma mémoire et ma voix, c'est auprès d'elle qu'il m'importait d'être représentée. »Aucun doute dans mon esprit, à la place de Magdalena, j'aurais fait de même...
lundi 16 avril 2012
Histoires sans Dieu
Loin de la formule gratuite crainte au départ (qui aurait pu alourdir le propos plutôt que le porter), elle propose au lecteur des personnages étoffés, denses, qui restent en mémoire une fois la dernière page tournée. On rencontre par exemple Ève cédant aux avances de la drogue mais continuant de tenter le narrateur, Caïn en enfant hanté par l’absence de son double, Ruth apprivoisant l’exil, Sara racontant l’infertilité de l’intérieur ou Elle, devenue statue de sel, sans doute le texte le plus chargé poétiquement… « Elle vivant près de la mer ou, du moins, elle aimait le penser. À un endroit du fleuve Saint-Laurent où l’eau commence à peine à se saler pour séduire l’océan. À la frontière entre deux univers; une frontière qui, comme l’aube, réunit toutes les dualités du monde. »
Était-il nécessaire de conserver les prénoms des personnages originaux pour que l’on saisisse l’universalité du propos? Je ne crois pas. Le lecteur averti (surtout aidé de l’exergue) aurait reconnu le passage biblique ayant servi d’inspiration; les autres auraient librement plongé dans l’histoire. Cela reste au fond une réserve minime, qui ne m’empêchera aucunement de souhaiter lire le prochain ouvrage de l’auteure.
dimanche 15 avril 2012
Mi-avril
« Je suis née à Montréal, mais comme mes deux parents sont immigrants, c’est réellement à travers la littérature québécoise que j’ai pu partager une mémoire collective avec le Québec. Si je me sens québécoise aujourd’hui, c’est entre autres parce que j’ai lu Ringuet, Michel Tremblay, Marie-Claire Blais ou Victor-Lévy Beaulieu. Encore aujourd’hui, c’est à travers la lecture des romans de Lise Tremblay ou de Nelly Arcan que je sens que je comprends ma société. »Voilà la réponse vibrante de notre Recrue du mois Karine Rosso à la toujours pertinente question : « Quelle place la littérature québécoise occupe-t-elle dans votre vie de lectrice? » Avec Histoires sans Dieu, un premier recueil de nouvelles atypique, qui propose des relectures de certains passages de la Bible, elle a su faire une rare unanimité auprès de nos collaborateurs. Que notre souvenir des textes sacrés desquels elle s’est inspirée soit précis ou indistinct importe peu ici ; le plaisir reste entier. Après tout, en se plongeant dans un livre, ne recherche-t-on pas simplement à oublier notre quotidien ou sinon à le percevoir autrement?
« Ce qui m’intéresse, c’est de raconter des histoires et non de faire un exercice de style, précise-t-elle ailleurs. Je crois qu’il existe un réel danger de glisser vers une gymnastique langagière prétentieuse ou même d'ériger un mur entre soi et le lecteur quand on est plus préoccupé par la forme que par le fond. Le style est évidemment très important pour moi, mais il doit servir le propos. »
Nous vous proposons aussi six autres titres, autant de
regards différents sur le monde qui nous entoure. Impasse tente de redéfinir les frontières entre le visible et
l’invisible alors que Partir de rien
joue de façon concertée la carte du flou. Vers
le bleu évoque quant à lui aussi bien le « bleu du ciel, le bleu de
certains objets qui lui sont chers, le bleu du bonheur » comme l’explique notre collaboratrice
Christine Champagne, délicate juxtaposition aux poèmes de Rouges de Jean-François Leblanc. Comme nous le rappelle
l’auteur : « La poésie est un cœur
qui existe à l’épicentre du monde. » En dix temps, Intimités et autres objets fragiles « sonde les méandres de notre relation au
monde, à tout ce qui nous attache et nous laisse » pour reprendre les mots de
Claudio Pinto. Il ne faudrait pas oublier l’atypique Wigrum, tant visuellement que dans son propos, « terrain de jeu,
lieu de tous les possibles » comme le résume Caroline Paquette. La nouvelle
littérature québécoise n’aura peut-être jamais paru aussi multiple… et c’est tant mieux!
Découvrez le numéro courant de La Recrue.
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