samedi 19 janvier 2013

Allers simples

« Et pourtant, la dernière chose que je pourrais regretter serait d’être parti. Parce qu’on revient rarement avec des valises pleines de regrets d’un voyage élargisseur d’horizons. Les rencontres, les souvenirs, les embûches, les accomplissements et les dépassements de soi qu’on y a vécus compensent amplement ce qu’on a pu rater du cycle de notre quotidien sédentaire. »
 
Vous avez aimé jadis Tintin chez les Soviets? Inutile de plonger dans vos souvenirs, car avec l’effondrement de l’URSS en 1991, la donne a complètement changé. Frédérick Lavoie, un journaliste qui n’entretient que bien peu de points communs avec le charmant personnage d’Hergé, nous propose plutôt ici une incursion en post-Soviétie, avec arrêts obligés en Biélorussie (le récit de la quinzaine de jours passés par l’auteur reste l’un des plus enlevants du livre), dans les pays en –stan, le Caucase ou l’Extrême-Orient de la Russie, si proche et si loin de son voisin chinois. Que vous ayez suivi de près l’actualité internationale au cours de la dernière décennie ou soyez incapable de replacer les anciennes républiques, devenues indépendantes, sur une carte importe peu. Frédérick Lavoie ne propose pas tant une analyse sociopolitique (souvent pertinente) qu’un regard autre, qui s’attarde de façon concertée à déboulonner les clichés.

Dans son quotidien comme dans l’élaboration de ce récit fascinant, Lavoie refuse de suivre les sentiers balisés. N’espérez pas de descriptions dignes de figurer au verso (ou même au recto) de cartes postales officielles. Le journaliste québécois, basé à Moscou depuis l’achèvement de sa maîtrise, laisse libre cours au hasard des rencontres, que ce soit dans un wagon de train, à l’arrière d’un marchroutka ou sur un quai de gare. Ce faisant, il nous permet de découvrir les pays de l’intérieur, à travers les yeux de Sacha, Goulmira, Abdoufato, Djoumagoul ou tant d’autres, qui hésitent à dire tout haut ce que plusieurs pensent tout bas, le regard omniscient des dictateurs (présents ou passés) empêchant toute parade.

L’écriture demeure d’une rare fluidité et, pas une seconde, on ne s’ennuie tout au long de ces 376 pages. Sans jamais tomber dans le démagogique ou le didactique, Lavoie nous en apprend plus qu’à la lecture de nombre d’essais fouillés. Il nous force surtout à nous questionner sur le rôle de la presse, qui peut servir d’outil de propagande, que l’on vive ou non dans une dictature, mais aussi de celui qui consomme la nouvelle, endossant par sa passivité une escalade des traitements-chocs des événements.

Je lirai certainement avec un intérêt égal le récit des prochaines pérégrinations de Lavoie et admets souhaiter qu’une telle plume choisisse un jour de relever le défi de l’écriture de fiction. Après tout, «  il y a tant d’histoires muettes à faire parler ».


jeudi 17 janvier 2013

Béante

Recueil puissant, Béante de Marie-Andrée Gill cristallise l’absence, les déchirements, les regrets, la recherche d’identité, le devoir de mémoire, la difficulté à s’ancrer – à s’encrer – dans une réalité qui nous dépasse parfois. En ce sens, il se veut recueil universel, bien qu’il soit signé d’une plume autochtone : c’est fou en dedans / on est tous de la même couleur.

La poète parle avec autant de raffinement  des blessures amoureuses que de la lignée parfois trouble aux aïeuls : je suis tous mes ancêtres en aléatoire / les esprits / dégoulinent / à travers / les murmures / une trace de sang séché / que l’on grignote encore / pour ne rien laisser derrière. Les images s’esquissent, fortes mais refusant la facilité, tantôt lumineuses, tantôt ténues, comme si elles s’extrayaient d’un feu, consumant la mémoire, grugeant occasionnellement le quotidien : la vie avale lentement / les miracles dans les lignes / de ta main.

Quand elle évoque la relation avec l’être aimé, les mots deviennent griffures, autant de rappels de ce qui a été, de ce qui ne pourra plus être : la même mécanique des corps à la chaîne / chaque parole à détacher / une par une /arracher ton image jusqu’à l’amnésie. Les termes semblent puisés à même un terreau fertile, qui a accueilli les larmes, le sang, des générations précédentes. Comment se définir, se redéfinir, alors que les questionnements se démultiplient, se superposent au chant des tambours, aux livres d’histoire? Vivants, là, pou-poum.

Identitaire mais surtout intimiste, le recueil de Marie-Andrée Gill se révèle d’abord par larges pans, puis à dose homéopathiques. L’écriture ne peut-elle pas guérir de tout? J’ai trouvé à t’écrire une fois pour toutes / même si rien n’est plus et que tout est là.

mercredi 16 janvier 2013

Adieu Yuli

Il nous a quittés, trop tôt, dans la nuit de lundi à mardi, à 73 ans, causant une onde de choc dans le milieu de la musique classique canadien. Violoncelliste, chef d’orchestre, fondateur d’I Musici de Montréal, pédagogue recherché, aimé du public aussi bien que des musiciens avec lesquels il a collaboré, celui que tout le monde n’appelait que Yuli était l’un des artistes les plus intègres qu’il m’ait été donné de rencontrer, l’un des plus humains aussi.

Je l'évoque sur le blogue Analekta.
Le voici dans Kodaly... Inoubliable!

mardi 15 janvier 2013

Comme des sentinelles Recrue du mois

Nous avons (bien évidemment) échappé à la fin du monde, tel que « prédit » par les Mayas. Mais assisterons-nous bientôt à la mort du livre? Certains analystes ont cru pouvoir terrifier les lecteurs en brandissant les chiffres de ventes de 2012. En effet, pour la première fois, les formats électroniques ont coiffé au poteau d’arrivée les versions papier. Cela veut-il dire que le livre disparaîtra, comme les dinosaures d’autrefois? Pas si vite. Avez-vous pris le métro récemment? Oserez-vous affirmer sans frémir que plus personne ne lit? Oui, on retrouve sans doute autant de personnes plongées dans leur liseuse ou « tournant les pages » de leur tablette ou même parcourant un texte sur un téléphone intelligent que dans le bon vieux bouquin. Lisent-elles moins parce que le support s’est transformé? Je ne pense pas. Les premières incursions du livre dans le numérique n’avaient peut-être pas été entièrement convaincantes (confort de lecture moins grand, la maigreur des récoltes côté francophone et nouveautés), mais il serait absurde d’avancer que la donne n’a pas changé. La Bibliothèque nationale a d’ailleurs accepté la tendance et propose maintenant des prêts électroniques, qui « disparaissent » de votre ordinateur après trois semaines, histoire sans doute de protéger les droits d’auteurs. Ainsi, ceux qui habitent loin d’une librairie peuvent sans peine télécharger notre Recrue du mois, Comme des sentinelles de Jean-Philippe Martel.

Généreux de  nature, l’auteur a décidé d’offrir un cadeau à nos lecteurs et de répondre non pas à 10 questions, mais  bien à presque tout notre questionnaire. Il admet d’ailleurs lire les critiques « comme un fou. Le moindre mot sur moi m’intéresse. Mais personne ne m’apprend rien que je ne sache déjà – c’est désolant. C’est dire si j’attends beaucoup de la Recrue du mois… » Sacrée pression… Je vous annonce déjà que je m’entretiendrai avec lui lors de l’émission Les actualités littéraires en mars. Il pourra alors volontairement porter les deux casquettes : celle de primoromancier et celui de chercheur en littérature québécoise.

Vous pouvez lire la suite de mon éditorial et le numéro courant de La Recrue du mois ici...

lundi 14 janvier 2013

Prince d'orchestre

Certains livres traînent dans notre PAL pendant des semaines, voire des années. Sur le coup, il nous semblait impératif de posséder ce titre et puis un autre, plus récent, plus dense, plus... l'a remplacé. Il y aussi ces livres qui nous hantent pendant des semaines, qui nous font de l’œil sur une des tables de notre librairie indépendante préférée. Un jour, on cesse de résister à l'appel et on profite d'un moment de faiblesse - ou d'une illumination - pour se le procurer. Prince d'orchestre tombe pour moi dans cette seconde catégorie. Depuis septembre, j'ai dû le manipuler une dizaine de fois, mais à chaque fois, je me disais: « Je serai raisonnable. » Lors de la vente -25 % chez Olivieri, je n'ai plus résisté et dès le lendemain, je l'avais en main, car les livres à thème musical ne courent malheureusement pas les rues et que, souvent, je sors frustrée de la lecture de ceux qui mettent en vedette des musiciens, sauf lors des très rares fois où l'auteur possède une sensibilité musicale.

C'est le cas ici pour Metin Arditi, président de l'Orchestre de la Suisse Romande, qui a mis également sur pied une fondation faisant la promotion de l'éducation musicale en Israël et en Palestine. Alexis Kandilis, son personnage de chef d'orchestre grec, au faîte de la gloire, craque un jour suite aux pressions d'un percussionniste un peu trop véhément, et amorce une chute vertigineuse vers les bas-fonds, mais aussi vers une nouvelle connaissance de son don musical. Et si, au fond, le chef d'orchestre ne servait à rien, que les musiciens pouvaient dialoguer entre eux, la musique triompher? Ici, l'orchestre devient personnage, tout comme le public. 
« Le public accueillait les airs de La force du destin avec gratitude. Il en guettait chaque note, comme un enfant guette la fin d'une histoire entendue cent fois, sachant par avance que la chute sera celle de la fois précédente, qu'il en sortira apaisé, rassuré, et qu'alors son bonheur sera complet. » 
Si une connaissance des quelques œuvres citées facilite la compréhension du récit, elle n'est pourtant pas essentielle. Dans ces pages, l'auteur retrouve les thèmes qui hantent l'ensemble de sa production: l'intime, la solitude qui accompagne le plus souvent l'exil, une difficulté à s'inscrire dans une filiation claire. Qu'il évoque les années de pensionnat huppé du narrateur (pendant lesquelles Alexis avait cru nécessaire de mentir sur sa famille pour ne pas être rejeté par ses camarades), ses doutes face à la direction d'orchestre (qui mèneront Alexis à la composition d'une œuvre nouvelle, révolutionnaire en apparence, mais n'est-elle au fond que folie?) ou à sa propre santé mentale, ses frasques aux tables de roulette ou au lit, Arditi le fait avec une finesse rare, qui refuse de tomber dans le dogmatique.

Alexis n'est pas par définition un personnage que l'on aime spontanément, contrairement à ce père qui, jour après jour, fait la lecture des journaux en de multiples langues à son fils plongé dans un coma parce que sa route a croisé celle d'un kamikaze lors d'un attentat-suicide. Pourtant, on veut le suivre - l'accompagner plutôt, comme un orchestre fidèle - dans son périple vers l'enfer, même si on ne peut influer sur son destin et que l'apex du livre, comme dans toute pièce musicale réussit, réussit quand même à nous prendre par surprise, même si le motif en avait été dessiné dès la première page. Une très belle découverte pour moi.

« Nous, les musiciens... Nous sommes les prêtres. Nous disons la messe. C'est important de dire la messe bien sûr. Mais il y a une chose plus essentielle encore. Ce sont les paroles de la messe. Les mots saints. Ceux qui nous aident à vivre. C'est l’œuvre des compositeurs. »

vendredi 11 janvier 2013

Spasmes: une image vaut mille mots

 Proposé comme un « déambulatoire, entre arts visuels et arts scéniques », Spasmes se veut un troublant hommage à l’univers de Francis Bacon. Au fil d’un spectacle misant avant tout sur la physicalité et la plastie, quiconque a suffisamment fréquenté l’œuvre du peintre iconoclaste reconnaîtra certaines torsions des corps liées à une toile, une composition graphique ou même certaines transpositions de coups de pinceau.

La metteure en scène Carole Nadeau, qui signe également certains des textes et lit en fin de parcours des passages des magnifiques 158 fragments d’un Bacon explosé de Larry Tremblay, a voulu proposer une expérience sensorielle avant tout. Au fil de « stations », disposées un peu partout dans l’Espace libre, qui mèneront à une crucifixion inversée d’une puissance certaine, le spectateur est tour à tour confronté à un délire vaguement décalé,  à des instants absolument savoureux et à d’autres qui s’étirent inutilement.

Je vous invite à lire le reste de ma critique sur le site de la revue Jeu. Il vous reste deux occasions (ce soir et demain) de vivre une expérience hors de l'ordinaire.

Vous noterez également l'ajout dans la colonne de droite de la section « Lucie va au théâtre » qui vous permettra de suivre mes rencontres théâtrales.

jeudi 10 janvier 2013

Where are we now?

Certains sortent au resto pour leur anniversaire. D'autres sortent de l'ombre qu'ils ont choisie, après 10 ans de silence. C'est le cas de David Bowie qui, le jour de ses 66 ans, a lancé en avant-première une nouvelle chanson et un nouveau clip, signé par le renommé plasticien américain Tony Oursler.

« David avait une idée très précise du clip qui devait prendre tout le monde de court. Il voulait une « lyric video ». Ce genre vidéo est né sur internet. Il emprunte au karaoké le déroulement des paroles sur l'écran et à la littérature, l'évanescence et la scansion de la poésie », a expliqué Tony Oursler au Figaro.

J'ai été exclusivemenet nourrie à la musique classique jusqu'à l'âge de 12 ans (curieuse anomalie, je l'admets), puis ai découvert la pop avec délectation.  (Le jazz viendrait quelques années plus tard.) David Bowie reste l'un de mes amours d'adolescence et la seule icône pop dont l'affiche ait orné mon mur, ce qui est sans doute plus que significatif. En partage, donc, cette vidéo inclassable, qui porte une mélodie qui me hante déjà pourtant, surtout qu'elle fait référence au Berlin d'alors.

L'album, conçu dans le plus grand secret, sortira le 12 mars. Je note la date à l'agenda.