mardi 12 mars 2013

Grains de sable

Le Canada a déployé ses premiers soldats en Afghanistan à l’automne 2001, malgré les réserves de plusieurs analystes et l’opprobre de l’opinion publique. Des dizaines de morts canadiennes ont ponctué le conflit, autant de rappels de la nature létale de l’opération. Et puis, dans les énumérations statistiques, on oublie trop souvent les blessés, lourds ou légers, ainsi que les séquelles que tous porteront, autant de cicatrices non apparentes, mais présentes. Peut-on revenir indemne de l’Afghanistan? Warwick il y a quelques semaines posait la question de façon assez frontale. Grains de sable de Milena Buziak propose  cette fois une approche peut-être plus indirecte, un cadre plus dépouillé, en apparence plus clinique (ne parle-t-on pas de théâtre documentaire?), mais qui néanmoins fait mouche.

Vous pouvez lire le reste de ma critique ici...

lundi 11 mars 2013

Dead Man Walking: à voir absolument!

Photo: Yves Renaud
Vous avez lu le livre de Sister Helen Prejent paru en 1993, vu le film mettant en vedette Susan Sarandon et William Penn en 1995 et croyez avoir fait le tour de la question? Il n'en est rien. Dead Man Walking, l'opéra de Jake Heggie, créé en 2000 par le San Francisco Opera, va encore plus loin.

Après trois productions qui ne passeront sans doute pas à l'histoire, l'Opéra de Montréal frappe ici un grand coup, qui pourrait même devenir onde de choc, selon la façon dont le public réagira et les leçons qu'en tirera la direction artistique. Oui, certains hésiteront peut-être à franchir le seuil de la Salle Wilfrid-Pelletier parce que le sujet leur paraîtra trop lourd ou qu'ils auront peur d'entendre une œuvre créée il y a moins de 15 ans. Ils auront tort.

Le livret refuse de s'engluer dans le pathos et n'hésite pas à faire quelques détours humoristiques (la confrontation entre Sister Helen et le père aumônier, le dialogue entre le policier qui arrête Sister Helen pour excès de vitesse et cette dernière, le collage Elvis, doux-amer, alors que Sister Helen devient rock n' nonne). Défendue admirablement par les deux chanteurs principaux. la partition post-moderne (dans laquelle cohabitent sans problème negro spirituals, relents de Bernstein, Gershwin ou Britten et utilisation de leitmotive) reste des plus accessibles. Étienne Dupuis semble complètement traversé par son personnage (comment peut-on reprendre pied dans la réalité après une telle performance?) et Allison McHardy dépasse les limites de sa voix et offre un portrait nuancé de Sister Helen. Dans les rôles secondaires, on retiendra Thomas Goerz en père de la victime refusant de pardonner, Kimberley Barber en mère du meurtrier livrant un poignant plaidoyer afin que son fils soit gracié, Alain Coulombe en directeur de prison caustique mais humain et John McMaster en père aumônier revenu de tout. Dans la fosse, le chef britannique Wayne Marshall (également organiste et pianiste, souvent associé à Gershwin et Bernstein) tire de l'Orchestre Métropolitain subtilité et cohésion.

La mise en scène d'Alain Gauthier, qui multiplie les mouvements de groupe habilement chorégraphiés, les glissements de barreaux et de grillages qui permettent à l'espace scénique de se redécouper au fil des scènes (dont la grande majorité, évidemment, se déroule en prison), les niveaux de lecture, frise la perfection. Le tableau final restera gravé dans les mémoires, par son côté implacable, son silence à la limite de l'intolérable (mais comment peut-on mourir autrement qu'en silence?), à peine ponctué par les larmes silencieuses et les respirations obstruées du public. Et que dire des éclairages absolument spectaculaires d'Éric W. Champoux, qui sculpte la lumière avec une maîtrise remarquable, mais surtout refuse tous les poncifs associés habituellement au langage...

Vous pouvez encore vous glisser en salle mardi, jeudi et samedi. Ne ratez pas votre chance! Info et billets...


dimanche 10 mars 2013

Alameda, le boulevard où marche l’homme libre : en quête d’identité

Après un stage en parfumerie de dix mois, Patricio prend l’avion pour rentrer à la maison, ou du moins à Montréal, terre d’accueil, port d’attache, point d’ancrage. Ayant fui le coup d’état de Pinochet avec sa famille quand il était enfant, est-il d’ici ou de là-bas? Alors que ses parents, maintenant à la retraite, s’apprêtent à retrouver un Chili autre, pourra-t-il accepter de reprendre l’entreprise familiale, service de messagerie qui permet aux immigrés d’envoyer denrées et argent à leurs proches restés au pays, mais surtout se veut un pont entre l’autrefois et le maintenant?

Marcelo Arroyo signe avec Alameda, le boulevard où l’homme marche libre, une première pièce dans laquelle l’autofiction joue un rôle déterminant et devient catharsis. « L’exil, ça déchire. » À travers les odeurs, celles des fleurs poussant dans le jardin de sa grand-mère, des lys qui évoquent aussi bien l’amour, la mort que le passage des saisons, de la valise de cuir de son père dans laquelle il se blottissait enfant, il cherche sa voie. « Si je tue la nostalgie, je tue une partie de moi-même. » À travers les trois langues devenues siennes, il peine parfois à trouver sa voix. Le français lui permet d’articuler sa pensée et de se fondre dans son environnement d’accueil, l’anglais de rire et de râler, mais l’espagnol reste privé, « pour la famille ». 

Retrouvez le reste de ma critique sur le site de Jeu...

samedi 9 mars 2013

Les hivers de grâce d'Henry David Thoreau

Photo: Robert Etcheverry
En hommage au 150e anniversaire du décès du philosophe américain Henry David Thoreau, Denis Lavalou a plongé dans l’univers de l’auteur en articulant une série de lectures théâtralisées autour des saisons. Dans Les hivers de grâce, il nous fait découvrir le transcendantaliste à Walden Pound, lieu d’un calme exceptionnel, en marge aujourd’hui encore de cette civilisation échevelée devenue la nôtre. Le penseur s’y est installé dans une modeste cabane pendant deux ans, y réfléchissant aussi bien à l’écologie, au développement durable, qu’à la nécessité de choisir la désobéissance civile pour faire évoluer les choses, autant de sujets brûlants d’actualité, un an après le Printemps érable, alors que notre société refuse toujours de voir plus loin que les manifestations.

Vous pouvez lire la suite de ma critique sur le site Internet de la revue Jeu...

vendredi 8 mars 2013

Le point B

Je m'en voudrais de ne pas revenir sur Le point B, ce charmant album de BD de Zviane, qui avait remporté en 2006 le prix au Premier concours québécois de bande dessinée. Émile est compositeur, aux études à l'Université de Montréal. Il se questionne sur son esthétique, sur l'avenir de la profession, sur la pertinence de s'exprimer en musique « contemporaine » à une époque où plus personne ne semble y comprend quoi que ce soit. Dans un atelier de composition, il rencontre Blanche, pianiste, son interprète, qui deviendra sa muse, sa complice.

Le trait de crayon de Zviane (qui fait depuis une très belle carrière) se révélait déjà très habile, mais j'ai surtout été charmée par la façon dont elle articule cette histoire d'amour possible (qui ressemble sans doute un peu à celle qu'elle vit depuis avec son amoureux compositeur) de façon musicale, en mouvements qui peuvent vivre de façon indépendante, néanmoins liés, auxquels elle greffe prologue et épilogue et courtes partitions (pour piano seul, pour piano quatre-mains) à la fin de chaque chapitre.

En partage, deux planches qui évoquent à merveille les eaux troubles dans lesquelles doivent patauger les jeunes compositeurs (et sans doute leurs aînés également) qui ne doivent surtout pas céder à l'appel de l'accord consonant, franchement rétrograde. Mieux vaut en rire...




 

mardi 5 mars 2013

Pieds nus dans l'aube

La mise en page du numéro 5 de la revue de textes courts Lu si est déjà bien avancée, me souffle à l'oreille la rédactrice en chef. C'est pourquoi je me permets de glisser ici en partage le texte que j'ai commis pour le numéro précédent, paru en novembre, articulé autour du thème « orange ». (Cliquez sur l'image pour pouvoir lire ou faites-moi signe si vous préférez le lire sous un autre format ou que vous êtes curieux de découvrir le reste du numéro...)


dimanche 3 mars 2013

L'enfant des glaces

Dans le cadre du Festival MNM, la compagnie Chants libres reprenait (trois représentations seulement) l'électropéra L'enfant des glaces, huitième production de la compagnie, présentée la première fois en 2000 lors d'une résidence de Pauline Vaillancourt au Musée d'art contemporain. Je n'avais malheureusement pas assisté alors à la production et ne la connaissais qu'à travers des extraits vidéo (ainsi que celui donné lors d'Arias, spectacle-anniversaire présenté en 2011). Aurait-on l'impression d'être devant un objet daté? Le langage serait-il dépassé?

Quelques instants ont suffi pour réaliser que l'électropéra reste d'une troublante actualité, tant au niveau sonore que plastique. Si, pour Wagner, l'opéra devait se définir comme Gesamtkunstwerk (œuvre d'art totale) pour s'inscrire en tant que représentation de l'unité de la vie, nous avons affaire ici sans contredit à un sommet. Le travail sur les volumes, qu'ils soient visuels ou sonores, reste magistral. La conception et mise en scène de Pauline Vaillancourt, appuyée par la chorégraphie de Johanne Madore, qui se révèle souvent plus proche de l'installation ou de la danse elle-même (dont le mouvement serait décortiqué au ralenti), n'a pas pris une ride. Le travail sur les éclairages de François Rouspinian peut encore servir d'inspiration à nombre de techniciens sans imagination qui manient le médium avec paresse. Certains « arrêts sur image » restent d'une troublante beauté, par exemple cette pose, nimbée parfaitement de lumière, qui m'a rappelé La jeune fille à la perle de Wermeer. La juxtaposition proposée par Zack Settel entre musique électronique (même acousmatique) et chant « traditionnel » fonctionne parfaitement, ainsi que le découpage même des motifs, selon qu'ils soient attribués au scientifique (Jean Maheux, qui avait incarné le rôle lors de la première) ou l'enfant (Ghislaine Deschambault, au timbre magnifique, qui habite entièrement le personnage).

Paradoxalement peut-être, le seul élément qui m'a paru un peu daté s'est avéré le côté érotique et sexuel du lien entre le scientifique, dont la virilité se trouve magnifié par la découverte de cet être sacrifié il y a des siècles, parfaitement conservé, et cette femme-enfant aux formes affirmées, portant un seul bas résille et une mini-jupe, devenant égérie mais aussi femme-objet jusqu'à un certain point. L’hyper-sexualisation véhiculée par les médias depuis une dizaine d'années et l'explosion du sexe-spectacle qu'a permis l'Internet sont trop présents à l'esprit peut-être pour qu'une énième déclinaison du genre puisse susciter encore autre chose qu'une certaine lassitude. Cette danse de la réconciliation, entre deux univers, deux époques, deux sexes, deux perceptions d'une même réalité, entre folie et raison, m'a semblé ici moins pertinente présentée de cette façon. N'empêche que, même 48 heures après la représentation, la production continue de hanter l'esprit et d'alimenter la réflexion. Cela démontre hors de tout doute sa pertinence.