lundi 18 mars 2013

Tout ce que j'aurais voulu te dire

Éléna Cohen a fait des choix, qu’elle regrette parfois, ayant préféré la stabilité à la passion, Maxime à Julien, menant une vie rangée de mère qui glisse des poèmes dans les boîtes à lunch de ses deux filles, mais ne réussit pas à compléter un roman. « Les années passent trop lentement pour que je m’arrête à tout raconter. C’est un long fleuve tranquille que je traverse sans embarras, la tête sur les épaules et le cœur à la dérive, toujours, comme si cette vie n’était pas la mienne. »  Elle n’ose pas tourner le dos à cette lassitude, choisit d’ignorer ces questionnements qui sinon la hanteraient trop, jusqu’au jour où tout basculera, qu’elle apprendra qu’elle perdra dans un avenir rapproché son combat contre le cancer. Elle boucle alors ses valises, s’enferme quelques semaines au chalet, lieu de calme apparent, mais surtout témoin des derniers instants de sa passion pour Julien. « J’ai rayé son nom de mon corps comme on se débarrasse d’une tumeur, avec cette rage sourde qui fait craindre le pire, et même si la vie a été plutôt douce avec moi par la suite, je garde une amertume singulière de ce départ qui aurait pu, aurait dû, se faire autrement. » Elle le retrouve par hasard, pour le perdre encore une fois, coup bas du sort. Elle écrit, pour vider l’abcès avant qu’il ne soit trop tard, soucieuse de laisser un legs, que mari, filles, mère, pourront s’approprier selon leur grille de repères, mais le temps joue contre elle. Voilà pourquoi en deuxième partie du roman (à partir du 11e de 25 chapitres), la parole est léguée aux autres, à ceux qui restent, qui l’ont aimée même quand elle en doutait.

Annie Loiselle se révèle particulièrement habile, dans sa façon de nous faire basculer de plain-pied dans l’univers de son héroïne (quelques pages suffisent pour être entièrement envoûté), le ton employé, qui refuse le misérabilisme, le choix de protagonistes aux personnalités complémentaires. Quelques éléments de la structure narrative pourront sembler un peu plaqués, Jane et Isabella reproduisant à l’inverse le schéma amoureux leur mère, les deux sœurs s’entichant d’un même homme par exemple. L’écriture demeure néanmoins suffisamment fluide, les personnages assez attachants pour que l’on referme le livre avec un sourire mélancolique aux lèvres, dans l’attente d’un deuxième opus.  « À douze ans, je pensais que c’était facile, écrire, que c’était passer d’une histoire à l’autre, sans vraiment prendre le temps de tout bien terminer. Je voulais devenir romancière, célèbre, être lue par des millions de gens. Avec l’âge et les expériences troubles, j’ai révisé ma position. Écrire est une expérience douloureuse qui transforme ce que nous sommes en belles histoires que les gens liront. »




dimanche 17 mars 2013

Créer au féminin

Peut-on créer et procréer? Une femme peut-elle s'extraire suffisamment du quotidien, des mille petits gestes d'attention portés à un enfant, pour retrouver un espace mental de solitude qui lui permettra de retrouver sa voix intérieure, son égo qui crie pour sortir, ira jusqu'à avancer la danseuse et chorégraphe Mylène Roy? La comédienne québécoise Geneviève Rioux, elle même mère, tente avec Crée-moi, crée-moi pas (coscénarisé avec Marie-Pascale Laurencelle et Halima Elkhatabi), d'offrir un portrait le plus nuancé possible de la situation. Si le parcours de deux femmes qu'elle admire (Nancy Huston et Agnès Jaoui) a servi de catalyseur à l'entreprise, elle ratisse ici très large, mais jamais ne se disperse.

On la retrouve par exemple avec la réalisatrice Anaïs Barbeau-Lavalette, qui a tourné son film Inch'Allah dans des conditions difficiles, un premier bébé à ses côtés. La dramaturge Évelyne de la Chenelière, qui a installé son bureau d'écriture dans le couloir d'une maison dans laquelle courent quatre enfants, compare l'effondrement presque quotidien des certitudes quand on élève un enfant à la création et n'hésite pas à affirmer: « Ce n'est pas les enfants, le lavage, qui fond des œuvres trop pauvres! » La cinéaste d'animation Marie-Josée Saint-Pierre, mère de trois filles, qui a accepté, presque à contrecœur, mais en réalisant que l'occasion ne se représenterait jamais, une résidence de trois mois à Sapporo alors que sa deuxième fille n'avait que six mois, représente bien la dualité des attentes envers les créateurs hommes ou femmes. L'entourage d'un homme aurait-il même froncé les sourcils dans de telles circonstances? Brigitte Haentjens, sans enfant, parle quant à elle de la nécessité d'« assumer l'égoïsme de la création », alors que Robert Lepage et René-Richard Cyr confirment qu'ils n'auraient jamais pu faire une carrière aussi saluée avec des enfants. Troublant... La sculptrice Valérie Blass (exposée dans les galeries et musées les plus prestigieux, mère de deux enfants) avance qu'une bonne exposition suffit souvent à lancer la carrière d'un artiste de sexe masculin, mais que la femme, elle, doit faire ses preuves encore et encore avant qu'on y croit.

Nancy Huston qui a réfléchi à la question dans nombre de ses essais, rappelle que la création exige silence, solitude et que la plupart des femmes ressentent une grande culpabilité à les demander. « Si elles sont dans la maison, elles ne réussiront pas à ne pas être là. » Pascale Navarro avance quant à elle que « la création part de la faille, de la vulnérabilité ». Au fond, cela ne rendrait-il pas les femmes les candidates idéales à la création?

Un très beau film, qui sera présenté le 23 mars à 18 h 30. Détails ici... Après un tel visionnement, je n'ai pas eu le choix de glisser Une chambre à soi de Virginia Woolf dans mon sac...

On peut voir le film le samedi 23 mars 18 h 30 à la Cinquième Salle.

trailer cmcmp H264 from BazzoBazzo on Vimeo.

samedi 16 mars 2013

L'augmentation: des engrenages impeccablement huilés

« Des rats qui construisent eux-mêmes le labyrinthe dont ils se proposent de sortir » : voilà en quels termes les membres de l’OuLiPo se définissaient. Il faut admettre que L’Art et la manière d’aborder son chef de service pour lui demander une augmentation de Georges Perec reprend admirablement les prémices mêmes du mouvement. S’inspirant d’un organigramme fourni par un ami, dont certains éléments sont reproduits sur le sol du studio du Segal Centre (et l’intégralité dans le programme de soirée), Perec se révèle un guide fabuleusement doué. Il nous conduit, presque d’un seul souffle, de la mise en situation initiale à une conclusion qui ne saurait en être une, à travers une étude de probabilités statistiques qui, même si très exhaustive, réussit à ne pas lasser le spectateur dans la mouture proposée ici, qui passera du fou rire à une réelle réflexion sur la déshumanisation des structures de travail. (Il faut malheureusement admettre que la pièce n’a pas pris une ride depuis sa création en 1970.)

Vous pouvez lire la suite de ma critique sur le site de la revue Jeu...

vendredi 15 mars 2013

Yellow Moon : une reprise particulièrement convaincante

On se méfie toujours un peu des critiques dithyrambiques récoltées par une production qui nous avait échappé lors de sa création (dans ce cas-ci, à l’Espace Go, à l’automne 2010). Pourtant, on ne résiste pas à l’envie de s’y frotter, avec un regard autre, comme si la pièce n’avait pas été portée par une onde de reconnaissance. Auteur écossais particulièrement prolifique, dont le corpus comprend des titres à forte connotation politique, du théâtre musical, des productions jeune public ainsi que des traductions (notamment le Caligula de Camus et Les bacchantes d’Euripide), Greig puise son inspiration aussi bien dans la littérature ou la bande dessinée (on lui doit par exemple une relecture des aventures de Tintin) que dans l’histoire. Avec Yellow Moon : La ballade de Leila and Lee, il récupère fort adroitement le récit du chauffeur de taxi et proxénète Stagger Lee qui, en 1895, a assassiné froidement son ami, simplement parce que ce dernier avait refusé de lui redonner son chapeau. Il transpose le propos dans l’Écosse d’aujourd’hui, alors que Lee, un adolescent qui considère vendre les services sexuels de ses « biches », tue l’amant de sa mère et part ensuite en cavale avec Silent Leila pour retrouver son père (qui lui a offert jadis la casquette ornée d’un chevreuil qui lui a valu son surnom, dont il ne saurait se défaire).

Lire la suite sur le site de la revue Jeu...

Lire en région



Peut-on différencier un lecteur de la métropole de celui habitant en région? Mission impossible sans doute, car comment dresser un portrait-robot de celui-ci quand, selon le moment de la journée, l’état d’esprit, les saisons, son parcours de vie, la juxtaposition d’univers peut se révéler contradictoire. Pourtant, après avoir passé quelques heures au Salon du livre de l’Outaouais début mars – mon premier hors Montréal –, j’ai été totalement séduite par l’atmosphère qui y régnait. À taille humaine, lumineux, intégrant des lieux de rassemblement intimes, propices aux lectures et aux échanges (on y proposait même des concerts), le Salon met les auteurs de l’avant. Pas besoin de feuilleter avec frénésie son guide de l’événement pour repérer une séance de signature; on se laisse happer par une couverture, un sourire, une conversation établie spontanément entre auteur et lecteur. Pas de décorum inutile, une simple volonté de partager un même amour de l’écrit. 

Vous pouvez lire le reste de mon éditorial et le numéro courant de La Recrue ici...

jeudi 14 mars 2013

Le 31e FIFA commence aujourd'hui

Dès aujourd'hui et jusqu'au 24 mars, je me laisserai happer par les films proposés lors de cette 31e édition du Festival international du film sur l'art. La presse dispose de certains privilèges, dont des projections en matinée, ce qui me permettra à l'occasion de vous parler de mes impressions, même avant que le film ne soit présenté pour le public. Je ne pourrai évidemment pas voir les 248 films (28 pays représentés), mais déjà voici certains titres qui retiennent mon attention.

Films canadiens: Dans un océan d’images d’Helen Doyle, film qui explore le travail de plusieurs photojournalistes, notamment en Algérie, en Afghanistan, en Irak et au Cambodge, et Crée-moi, crée-moi pas de Marie-Pascale Laurencelle (compétition officielle), une réflexion sur la place des femmes comme créatrices dans l’espace public.

Architecture:  Bolchoï, une renaissance, Diller Scofidio + Renfro: Reimagining Lincoln Center and the High Line,  Fallingwater: Frank Lloyd Wright’s Masterwork, Helsinki Music Centre — Prelude et Sagrada : Le mystère de la création.
Art contemporain: Art 21 — Art in the Twenty-First Century: History et Sophie Calle, sans titre.

Danse: The Ballet Masters, Joffrey: Mavericks of American Dance, Merce Cunningham, la danse en héritage, Rain et Virtuosi.

Littérature: The Fatwa — Salman’s Story, Gao Xingjian, celui qui marche seul, Michel Butor, l’écrivain migrateur et Water Marked.


Musique: John Cage — Journeys in Sound, Le Mystère musical coréen, Punkt: A Revolution in Live Composing, Road movie, un portrait de John Adams, Dietrich Fischer-Dieskau: la voix de l'âme (film de Bruno Monsaingeon) et Set the Piano Stool on Fire (qui relate la passation de savoir entre Kit Amstrong, jeune musicien surdoué, et son mentor, Alfred Brendel).


Peinture, sculpture et photographie: Léger au front, La Toile blanche d’Edward Hopper, The Man Who Invented Himself — Duane Michals, Brancusi, La Nouvelle objectivité allemande et Le Siècle de Cartier-Bresson.

Théâtre: Jonathan Miller et Within a Tempest. The Island.

La programmation complète ici...

mercredi 13 mars 2013

The Mahalia Jackson Musical: un écrin pour la voix de Ranee Lee

Mahalia Jackson a mené une carrière exceptionnelle. Propulsée par des enregistrements qui se vendront à plus d’un million d’exemplaires, elle a mené le gospel de l’intimité des églises baptistes au faste des grandes salles internationales. Elle chantera au prestigieux Carnegie Hall, connaîtra un triomphe sans précédent lors de sa première tournée européenne, animera une émission de télévision, collaborera avec l’orchestre de Duke Ellington, participera à l’intronisation du président John F. Kennedy, défendra les droits civiques des Noirs auprès de son ami Martin Luther King. On peut sans difficulté comprendre pourquoi l’auteur et metteur en scène Roger Peace, qui signe ici sa 106e production et avait déjà offert un autre musical taillé sur mesure à Ranee Lee, The New Billie Holiday Musical, a décidé de plonger dans l’univers de la « reine du gospel ».

Le spectacle se révèle certes satisfaisant d’un point de vue musical. Ranee Lee, reine des nuits jazz des années 1980 et 1990, possède encore et toujours une voix impeccable (que l’on ne pourrait sous aucune considération associer à une femme de 70 ans!), juste, au vibrato naturel, à la puissance remarquable, à l’intensité unique. Actrice consommée, elle a su intégrer la gestuelle de Mahalia Jackson à son jeu, nous dupant à l’occasion, mais n’hésitant pas à proposer une lecture plus personnelle de certains succès.

Vous pouvez lire le reste de ma critique sur le site de Jeu...

Mahalia dans Summertime et Motherless Child.