lundi 30 juillet 2012

Marina Abramovic: The Artist is Present

Certains livres semblent croiser votre route précisément au bon moment. Pourrait-on en dire autant d'un film, documentaire de surcroît? J'ai certainement eu cette impression samedi quand je suis sortie, complètement bouleversée, du visionnement de Marina Abramovic: The Artist is Present.

Le film suit l'artiste, alors qu'elle se prépare psychologiquement et physiquement pour ce qui se révélera sans doute le moment le plus significatif de sa carrière côté reconnaissance: une importante rétrospective de son œuvre présentée au Musem of Modern Art de New York, de mars à mai 2010. On la découvre à la fois euphorique et vaguement terrifiée, lors du tournage de clips de présentation de l'exposition. Pour celle que l'on considère la « grand-mère de la performance », à qui l'on doit nombre d'événements d'une rare puissance, elle y voit enfin la réponse à la question qu'on lui a posée si souvent au cours de sa carrière: « But why is this art? » (Mais pourquoi est-ce de l'art?)

Pendant qu'à un étage du musée, on présente des vidéos et que d'autres artistes reproduisent certaines de ses pièces les plus célèbres, elle s'installera, chaque jour, pendant trois mois, presque totalement immobile, dans ce qu'elle appellera le « carré de lumière », lieu de rencontre silencieuse dans lequel, un membre à la fois, le public est invité à la rejoindre, d'abord de l'autre côté d'une table, puis éventuellement, sans barrière. Aucune parole n'est permise, aucun geste vers l'artiste toléré (il faut voir combien les gardes de sécurité sont aux abois): tout passera par le regard. La performance envahit, se prolonge dans le quotidien, tant dans la vie de l'artiste que des participants ou témoins de ces troublants « dialogues d'énergie », geste artistique qui questionne, émeut, agresse, soulage tour à tour. Intercalées entre ces brèves rencontres, d'une intensité souvent fulgurante, les coréalisateurs reviennent sur la carrière de l'artiste, sur sa relation amoureuse avec Ulay (véritable coup au cœur, tant pour l'ancien couple que pour le spectateur, quand il s'assoit devant elle au musée), sur la nécessité pour Marina de toujours jouer, d'avoir un besoin viscéral de l'amour du public - de lui faire l'amour - pour se réaliser.

Je suis sortie de la salle incapable sur le coup de verbaliser ce que je venais de vivre, avec la sensation d'être totalement drainée et apaisée à la fois, par la puissance de son regard, son expressivité, la douleur qu'on lit en un instant sur le visage des gens qui s'assoient devant elle. Cela aurait pu être froid, clinique; au contraire, après une mise en contexte, l'émotion éclabousse, sans filtre ou presque. Le réalisateur Matthew Akers explique pourtant que, formé à l'université en peinture et en sculpture, il ne croyait pas alors au « performance art » et était très sceptique en acceptant de se joindre au projet. Pourrait-il transmettre le côté évanescent, délétère, d'un événement qui, par définition, ne peut être fixé dans l'instant et n'a pas besoin d'être documenté? Aucun doute dans mon esprit: le défi a été brillamment relevé. 


samedi 28 juillet 2012

Gerhard Richter: Painting

L'artiste allemand, au centre d'une très réussie rétrospective au Centre Pompidou à Paris, a célébré son 80e anniversaire en février. Il a également su inspirer la réalisatrice allemande Corinna Belz, qui signe un documentaire entre abstraction et narration fragmentée, qui vient de prendre l'affiche à Montréal au Cinéma du Parc (et à Paris, en marge de l'expo).

Pendant six mois, Belz s'est fondu dans l'ombre de Richter, témoin plutôt qu’interlocuteur, ce qui permet de tracer un portrait d'abord en gestes du peintre, qui se décline au présent continu. (En ce sens, le titre fait  référence à l'action et non à l'objet.) Quelques entrevues d'archives ponctuent ici et là le propos, certaines phrases elliptiques de l'artiste (sur son départ de la RDA, sur le regard des autres, sur son enfance) servent de respirations, de points de suspension, mais les moments les plus troublants du film (qui continuent de hanter bien après) restent ceux pendant lesquels on assiste à la naissance d'une œuvre, Richter travaillant à gestes mesurés, superposant des couleurs vives avant d'en extraire avec l'un de ses racloirs la densité, les textures, le sous-texte.

Nous assistons, fascinés, à ce dialogue avec la toile, la couleur, le propos. Jusqu'où devra-t-il aller avant que l'œuvre puisse poursuivre son existence de façon indépendante, transmettre une certaine finitude? En le suivant, on sent de façon presque viscérale sa crainte de dépasser ce fameux stade, ballet/bataille avec la matière, les choix qui deviennent de plus en plus restreints au fur et à mesure du processus, les questionnements qui semblent l'agiter, même après toutes ces années de travail. À un moment, il confie que la présence de la caméra le pousse à bouger différemment, le brime, qu'elle teinte son propre regard sur la toile en mouvance, qu'il a perdu certains de ses repères, mais il accepte la nouvelle donne. Son langage ne se veut-il pas au fond l'atteinte d'un délicat équilibre entre maîtrise et abandon, l'important n'étant pas tant la finalité que la série de gestes qui y ont mené?


jeudi 26 juillet 2012

Volume à lire

« Elle apportait toujours avec elle dans son sac à main un épais roman corné qu’elle ouvrait après un moment et dont elle lisait une quarantaine de pages. Dans le volume à lire, il y a le volume à voir, cet univers immatériel activé par la lecture, et c’est pour ça, pour déployer la dimension cachée de l’imaginaire, pour se dessaisir de tous les vacarmes, que son regard planait dans le lointain après certains paragraphes. »

Charles Bolduc, Les truites à mains nues (p. 74)

mercredi 25 juillet 2012

Les notes de Monsieur Croche

L'alto est toujours considéré comme le parent pauvre de la section des cordes, quand ce n'est pas de l'orchestre. À preuve, le nombre incroyable de blagues liées à l'instrument. Pourtant, l'alto reproduit avec peut-être encore plus de naturel la voix humaine. Agnès Domergue (une altiste, qui signe les textes) et Sandrine Kao (une pianiste qui dessine) proposent un très bel album pour les petits, qui réconciliera avec l'instrument et avec les vieux ronchons qui nous font tous un peu peur.

Hector Croche aime le silence, les choses claires, les sons classés dans des boîtes ou à la rigueur dans des cages. Il habite rue Primrose, juste sous le petit Rémi qui, lui, aime le clapotis de la pluie, mais surtout « la voix de son alto, si belle et si unique... » Il joue une mélodie « aux couleurs de l'arc-en-ciel », qui s'évade dans la cage d'escalier, arrive aux oreilles de M. Croche qui comprend alors que la musique est faite pour être libérée, puis ordonnée. Leurs vies seront métamorphosées à jamais.

Le ton poétique, elliptique de Domergue sert de parfait complément aux images charmantes, jamais simplistes de Kao. Les mélomanes auront reconnu dès la couverture le M. Croche du titre (pseudonyme de Claude Debussy quand il signait ses textes de critique) et qu'Hector se veut un hommage à Berlioz (qui a signé le très beau Harold en Italie). Les plus jeunes l'apprendront dans « Les Notes d'Agnès » (comme le nom du légendaire William Primrose).

On peut feuilleter quelques images ici...
Le blogue de l'illustratrice, c'est par là...

Merci à Caro_Carito qui m'a fait découvrir ce livre! Il ira rejoindre sur ma tablette à partager avec les petits La boulangerie de la rue des dimanches, un autre album (pour plus vieux) absolument charmant, dans lequel les Quatre Saisons de Vivaldi servent de contrepoint aux baguettes pas trop cuites et aux religieuses au chocolat.

lundi 23 juillet 2012

Dub Inc

En clôture de la 28e édition du Festival Nuits d'Afrique hier soir, la grosse pointure annoncée (Tiken Jah Fakoly) a été remplacée au pied levé par le groupe Dub Inc. (originaire de Saint-Étienne). Il me semblait à prime abord difficile de décrypter les différentes influences qui, parfois cohabitent à merveille et à d'autres moments, laisse perplexe. Avec le vent de contestation ambiant (et le passage de la manif de nuit sur Maisonneuve pendant le spectacle), il faut tout de même admettre que des titres comme Tout ce qu'ils veulent ou Dos à dos ont pris une couleur bien particulière. (Tous les membres du groupe arboraient d'ailleurs fièrement le carré rouge, certains deux fois plutôt qu'une.)

Déçue de ne pas avoir pu entendre Tiken Jah Fakoly (comme bien d'autres, sans doute), j'avais l'impression que la sauce ne prenait pas tout à fait, malgré l'énergie contagieuse dégagée par les complices. Pourtant, il y avait quelque chose qui, de façon presque insidieuse, a accroché mon oreille et ce matin, j'ai eu envie de les réentendre. Maintenant que je reconnais certains motifs, des progressions d'accords, que les arrangements studio clarifient certains messages mixtes reçus hier, je suis plutôt convaincue... et je reste toujours aussi séduite par la voix du chanteur de raï du groupe, Hakim « Bouchkour » Meridja. Comme quoi, en musique comme dans la vie, il ne fait pas toujours se fier aux premières impressions.

En partage, Djamila.

dimanche 22 juillet 2012

Opéra sérieux

Elina Marsch naît en 1926, d'une mère soprano (qui perdra la vie lors de l'accouchement) et d'un père ténor, interprète de prédilection de Janacek. Sa vie ne pourra qu'être marquée au fer rouge de la musique, de la voix plutôt, que ce soit celle à jamais éteinte de la mère, celle du père, celle des nombreuses maîtresses de ce dernier. Pas facile dans les conditions de trouver sa voix, sa voie, mais Elina y parviendra tant bien que mal, notamment aux États-Unis, alors que la guerre ravage l'Europe.

L'écriture de Régine Detambel, que je découvre ici, demande à être apprivoisée. Elle nous emporte dès la première page, crachée d'un seul souffle, expirée, nous déstabilise, puis nous offre ensuite quelques points d'appui ici et là, qui permettent de découper l'action en fragments, en phrases musicales, certaines se bouclant d'elles-mêmes, d'autres semblant se dissiper entre deux chapitres comme le ferait un point d'orgue. En même temps, autant j'aurais voulu être bouleversée par ce destin atypique (â plus d'un niveau), autant la réserve dont fait preuve l'auteure m'a empêchée d'entrer entièrement dans la chair même du sujet, de vivre les émotions d'Elina de l'intérieur - peut-être parce qu'elle n'est pas entièrement prête à les assumer et choisit de rester d'une certaine façon en marge de sa propre vie. On ne se surprendra pas d'apprendre que l'auteure se réclame d'une tradition proustienne. On y entendra aussi peut-être en contrepoint quelques relents des écrits théoriques de Pascal Quignard.

Quelques citations en partage pour terminer...

« Les rapports du ténor Marsch avec le chant sont fanatiques. L’art pour l’art. Celui qui consacre toute sa force à la vérité artistique, à la solution exacte de ses problèmes de clarté et de timbre peut sans doute être appelé mystique, mystique de sa technique vocale. Sa seule préoccupation est le monde qu’il a découpé à l’intérieur du monde, une sorte de fenêtre ovale qui a la forme d’une oreille. » (p. 24)

 « Le don est l’instance souveraine qui décide de l’exactitude d’une émotion, d’une tension, d’une secousse de la longueur du saut dans l’inconnu. Un bon exécutant peut tout faire, sauf cet élan, ce vif, quand le doué bondit au-devant de soi. » (p. 36)
« Elina Marsch, vers les vingt-cinq ans, a une voix exceptionnelle, on a l’impression que ses cordes vocales ont des lèvres, elles articulent toutes seules à une vitesse phénoménale et sans même que le visage de la diva ne cligne on ne frémisse, des choses imparables. » (p. 110)


vendredi 20 juillet 2012

L'accordeur

J'aime quand mes amis me font découvrir de petits bijoux, que ce soit un album de pop, un nouveau pianiste classique ou encore, comme c'est le cas ici, un court métrage, qui a remporté le César en 2011 (avec raison). Il y est question de musique, bien évidemment, mais vous serez sans doute surpris par la façon dont le cinéaste a ficelé son scénario et monté son film. Un bel hommage indirect à Schumann, aussi, et aux tourments des musiciens. Je vous glisse les premières minutes, mais vous pouvez le visionner dans son intégralité (13 minutes) ici au http://srv1.monfilm.com/scriptacteurs/real_1720.html.


 Merci Sébastien!