Soir de fête hier pour les gourmands, avec deux pages concertantes pour violon interprétées par Joshua Bell en première partie et la monumentale Turangalîla de Messiaen en seconde. Je ne propose pas ici une critique objective, d'une part parce que l'OSM est l'un de mes clients (j'écris notamment des notes de programme pour l'orchestre et suis très impliquée dans ses Matinées jeunesse), mais surtout parce que tous dans la salle (ou presque) semblaient en période d'apprivoisement de la salle. Les têtes se déplaçaient de gauche à droite, histoire de bien apprécier les moindres détails architecturaux, particulièrement dans la symphonie (qui a semblé en déconcerter plusieurs qui ont décidé de quitter après 5 ou 6 des 10 mouvements) et certains n'ont pas encore saisi que, si oui, avant, il était peut-être possible de chuchoter et d'échanger sur les Ondes Martenot avec son voisin, eh bien là, dis donc, c'est que tout le monde vous entend!(Pour la petite histoire, je serais bien partie avec, ces Ondes Martenot, histoire de les apprivoiser un peu moi-même!)
Cette soirée en aura été une d'opposés. En première partie, Joshua Bell a prouvé qu'il n'était pas que beau gosse (entendons-nous ici, il vieillit plutôt bien et semble charmant en vrai, comme quelques curieux ont pu le constater alors qu'à l'entracte, il est tout bonnement venu prendre un verre à l'un des bars de la salle), mais sait faire parler son instrument (même s'il n'a pas offert une interprétation parfaite, loin de là). Sa « Méditation » extrait de Souvenir d'un lieu cher de Tchaïkovski ruisselait de poésie et de délicatesse. Cela faisait longtemps que je n'avais entendu quelqu'un porter autant de soin aux fins de phrases, sculpter chaque note, respirer selon le phrasé, prendre le temps de laisser la musique toucher l'âme de l'auditeur. Autre moment suspendu: sa cadence du Concerto de Glazounov, absolument magique, accueillie par un silence religieux exemplaire.
En seconde partie, autre époque, autre univers, l'orchestre augmenté à plus de 100 musiciens nous offrent la Turangalïla Messiaen, entre mots d'amour murmurés et exubérance la plus totale, des pianissimos aux derniers méga fortissimos de la fin des cinquième et dernier mouvements, qui donnaient une impression de jouissance presque physique à l'auditeur. (Une dame à deux rangées de moi avait plutôt l'impression que c'était trop, puisqu'elle s'est couvert les oreilles à la toute fin, mais bon...) Écouter une symphonie de cette ampleur « le son dans le tapis », c'est quand même autre chose. Oui, il y aura des ajustements à faire au niveau de la réverbération parfois excessive du son (l'acousticien était d'ailleurs au poste hier soir, encore une fois), les musiciens devront apprendre à calibrer leurs attaques autrement, mais aucun regret possible ici, une autre histoire s'amorce et c'est tant mieux.
La critique de M. Gingras de La Presse...
La musique et l’écriture ont été de tout temps les deux pôles de la vie créatrice de l'auteure. Ce site se veut donc un hommage à la musique (particulièrement classique) et à la littérature, mais aussi au théâtre et aux autres manifestations artistiques.
mercredi 14 septembre 2011
lundi 12 septembre 2011
Apprivoiser la nouvelle salle
Plusieurs personnes de mon entourage me posent la question depuis une semaine: « Alors, tu l'as vue, la nouvelle salle de l'OSM? » Je répondrai ici publiquement oui, car en effet, il faut la voir d'abord avant de pouvoir l'apprivoiser.
On a beaucoup parlé dans les dernières semaines de la question épineuse de l'acoustique et Tateo Nakajima a répondu à tant de journalistes (aussi bien de la presse écrite que télé) que j'avais l'impression de le connaître quand je me suis glissée dans la salle samedi matin, lors d'une répétition générale du premier programme Jeux d'enfants (donné hier après-midi) mais, comme il l'a lui-même avancé dans La Presse, l'expérience acoustique se fait également à partir du visuel. « L'expérience du concert doit être d'une telle qualité, d'une telle intimité qu'elle ajoute réellement une autre dimension pour le mélomane, dit-il. L'objectif est de créer une enceinte tellement séduisante qu'elle contribuera à faire vivre une expérience musicale et sociale que les gens voudront revivre. »
De fait, je suis ravie d'avoir pu découvrir la Maison symphonique en deux temps. J'ai ainsi d'abord pu apprécier l'architecture, la disposition des loges, la pâleur inspirante des murs de hêtre, tester quatre endroits différents du parterre. Demain, cela me permettra d'être dissociée des stimulations visuelles et de me concentrer sur l'acoustique de la salle.
Des impressions comme ça, sans filtre ou presque? La salle est particulièrement chaleureuse et m'a paru petite, même si l'on parle d'un vaisseau de 1900 places! Même dans la toute dernière rangée du parterre, j'avais l'impression de tenir l'orchestre dans ma main, affirmation qui relève de l'utopie pure dans la Salle Wilfrid-Pelletier. Si l'impression est la même dans les trois niveaux supérieurs, cela permettra sans aucun doute des moments de communion magique entre artistes et public.
Les œuvres travaillées samedi (Boite à joujoux de Debussy, Carnaval des animaux de Saint-Saëns, Pierre et le loup de Prokofiev) exigent élégance plutôt que puissance. N'empêche. Le solo de violoncelle du « Cygne » était à pleurer (j'attends avec impatience le mouvement de la prochaine interprétation du Deuxième Concerto de Brahms!) et la définition des attaques dans « Personnages à longues oreilles » avait la précision du scalpel. Ai-je hâte d'entendre la Turangalîla de Messiaen dans de telles conditions? Absolument!
(photo repiquée de Cyberpresse)
On a beaucoup parlé dans les dernières semaines de la question épineuse de l'acoustique et Tateo Nakajima a répondu à tant de journalistes (aussi bien de la presse écrite que télé) que j'avais l'impression de le connaître quand je me suis glissée dans la salle samedi matin, lors d'une répétition générale du premier programme Jeux d'enfants (donné hier après-midi) mais, comme il l'a lui-même avancé dans La Presse, l'expérience acoustique se fait également à partir du visuel. « L'expérience du concert doit être d'une telle qualité, d'une telle intimité qu'elle ajoute réellement une autre dimension pour le mélomane, dit-il. L'objectif est de créer une enceinte tellement séduisante qu'elle contribuera à faire vivre une expérience musicale et sociale que les gens voudront revivre. »
De fait, je suis ravie d'avoir pu découvrir la Maison symphonique en deux temps. J'ai ainsi d'abord pu apprécier l'architecture, la disposition des loges, la pâleur inspirante des murs de hêtre, tester quatre endroits différents du parterre. Demain, cela me permettra d'être dissociée des stimulations visuelles et de me concentrer sur l'acoustique de la salle.
Des impressions comme ça, sans filtre ou presque? La salle est particulièrement chaleureuse et m'a paru petite, même si l'on parle d'un vaisseau de 1900 places! Même dans la toute dernière rangée du parterre, j'avais l'impression de tenir l'orchestre dans ma main, affirmation qui relève de l'utopie pure dans la Salle Wilfrid-Pelletier. Si l'impression est la même dans les trois niveaux supérieurs, cela permettra sans aucun doute des moments de communion magique entre artistes et public.
Les œuvres travaillées samedi (Boite à joujoux de Debussy, Carnaval des animaux de Saint-Saëns, Pierre et le loup de Prokofiev) exigent élégance plutôt que puissance. N'empêche. Le solo de violoncelle du « Cygne » était à pleurer (j'attends avec impatience le mouvement de la prochaine interprétation du Deuxième Concerto de Brahms!) et la définition des attaques dans « Personnages à longues oreilles » avait la précision du scalpel. Ai-je hâte d'entendre la Turangalîla de Messiaen dans de telles conditions? Absolument!
(photo repiquée de Cyberpresse)
samedi 10 septembre 2011
Se souvenir
Bien sûr, le week-end débordera de cérémonies souvenir qui raviveront une blessure qui ne semble pas prête de se cicatriser. Je regarde rarement vers l'arrière, mais il faut bien admettre que tout le monde (ou presque) se rappelle l'endroit précis où il était, ce fatidique matin du 11 septembre 2001. J'étais dans la COOP Vincent-d'Indy, en train de ramasser quelques partitions pour les élèves, quand on m'a appris la nouvelle. Ensuite, je verrais, scotchée comme tant d'autres à un écran, le désespoir, la désolation, la résilience. Une dizaine de jours après, je commettrais un éditorial pour La Muse affiliée, dont je partage ici quelques passages avec vous.
En prolongement, je vous offre en partage 3326, tiré du premier album Eulogy for Evolution du jeune compositeur islandais Olafur Arnalds, qui m'interpelle particulièrement ces jours-ci.
« Quand le rêve s’écroule, qu’on plonge dans l’inconnu et l’horreur, vers quoi se tourner ? Inutile de chercher bien loin, la réponse était là, sous mes doigts. Après tout, ce n’était pas la première fois. Les crises existentielles de mon adolescence avaient été rythmées par des improvisations en mode mineur. Quand je voulais tout oublier, je jouais du Bach — impossible de ne pas se concentrer totalement quand on doit garder le contrôle sur une fugue à quatre voix ! La nuit du décès de mon père (j’avais 18 ans), je m’étais plongée dans une quasi intégrale des Nocturnes de Chopin qui m’avait drainée puis apaisée. [...]
Peu après l’annonce récente, je me suis d’abord tournée vers un enregistrement du Quatuor pour la fin des temps de Messiaen, composé en captivité lors de la Seconde Guerre mondiale. Rapidement, la musique a revendiqué ses droits, engourdissant le choc enregistré par l’esprit pour laisser place à l’émotion pure. Et puis, début d’année oblige, j’ai dû m’asseoir au piano pour que mes élèves, à leur tour, choisissent les œuvres qui les accompagneront cette année, les jours de joie comme les soirs de peine. Tout a, soudainement, repris son sens. Oui, comme le disait si bien Suzuki, peut-être la musique changera-t-elle le monde… ne l’oublions pas ! »
En prolongement, je vous offre en partage 3326, tiré du premier album Eulogy for Evolution du jeune compositeur islandais Olafur Arnalds, qui m'interpelle particulièrement ces jours-ci.
jeudi 8 septembre 2011
Cave of forgotten dreams
J'admets ne pas être particulièrement fascinée par cette avalanche de films en 3D qui semblent dévaler sur nos écrans récemment, mais quand une amie m'a proposé d'aller voir le dernier documentaire de l'inclassable Werner Herzog, je n'ai pas hésité longtemps. Cave of Forgotten Dreams demeure certes une rêverie imparfaite du grand réalisateur, mais comment ne pas être troublé par ces images peintes il y a près de 35,000 ans, d'une fluidité étonnante, qui transmettent admirablement le notion du mouvement chez l'animal représenté. Rien de primitif ici, plutôt un geste d'une profondeur touchante. Herzog nous les donne à voir, bien évidemment, mais s'entretient aussi avec anthropologues, archéologues et autres spécialistes qui tentent de percer les mystères de la grotte de Chauvet, découverte en décembre 1994.
D'entendre cet artiste de cirque devenu archéologue évoquer en toute simplicité ces rêves de lions en mouvement, pendant les cinq nuits ayant suivi ses premiers contacts avec les beautés de la grotte, relève de l'intimité pure du geste artistique. D'entendre ce spécialiste jouer quelques mélodies sur une flûte en os, reconstruite d'après des fragments trouvés sur les lieux, relève du registre émotif. En découvrant la perfection de certaines des sculptures de l'époque, on ne peut que questionner le lien que nos sociétés entretiennent avec l'art. Si des hommes que l'on considère aujourd'hui « primitifs », qui auraient pu en principe se concentrer sur leur seule survie (la démonstration de l'utilisation potentielle d'une arme de l'époque semblait ici délicieusement décalée, le spécialiste se révélant incapable de diriger avec adresse sa lance), aient choisi de peindre de tels sujets, de transmettre leur vécu en musique, de représenter leur conception d'une certaine spiritualité à travers des figurines de pierre, comment peut-on considérer aujourd'hui le rôle de l'art comme superflu, comme le minuscule sommet d'une pyramide de besoins?
La narration d'Herzog demeure peut-être un peu trop linéaire et sage, son post-scriptum apocalyptique (alors que l'on contemple des crocodiles albinos, mutants d'une centrale nucléaire non loin de Chauvet) absolument inutile (à la rigueur, le réalisateur aurait pu en tirer un autre film). Pourtant, les yeux écarquillés face à ce témoignage venu d'un passé oublié, les oreilles agréablement enveloppées par la musique du Néerlandais Ernst Reijseger (sauf peut-être lors de la dernière séquence globale dans la cave, trop surlignée dans son effervescence vocale plutôt médiévale), je suis sortie de la production envoutée, des questions plein la tête, mais toujours et encore plus convaincue de la pertinence du geste artistique.
D'entendre cet artiste de cirque devenu archéologue évoquer en toute simplicité ces rêves de lions en mouvement, pendant les cinq nuits ayant suivi ses premiers contacts avec les beautés de la grotte, relève de l'intimité pure du geste artistique. D'entendre ce spécialiste jouer quelques mélodies sur une flûte en os, reconstruite d'après des fragments trouvés sur les lieux, relève du registre émotif. En découvrant la perfection de certaines des sculptures de l'époque, on ne peut que questionner le lien que nos sociétés entretiennent avec l'art. Si des hommes que l'on considère aujourd'hui « primitifs », qui auraient pu en principe se concentrer sur leur seule survie (la démonstration de l'utilisation potentielle d'une arme de l'époque semblait ici délicieusement décalée, le spécialiste se révélant incapable de diriger avec adresse sa lance), aient choisi de peindre de tels sujets, de transmettre leur vécu en musique, de représenter leur conception d'une certaine spiritualité à travers des figurines de pierre, comment peut-on considérer aujourd'hui le rôle de l'art comme superflu, comme le minuscule sommet d'une pyramide de besoins?
La narration d'Herzog demeure peut-être un peu trop linéaire et sage, son post-scriptum apocalyptique (alors que l'on contemple des crocodiles albinos, mutants d'une centrale nucléaire non loin de Chauvet) absolument inutile (à la rigueur, le réalisateur aurait pu en tirer un autre film). Pourtant, les yeux écarquillés face à ce témoignage venu d'un passé oublié, les oreilles agréablement enveloppées par la musique du Néerlandais Ernst Reijseger (sauf peut-être lors de la dernière séquence globale dans la cave, trop surlignée dans son effervescence vocale plutôt médiévale), je suis sortie de la production envoutée, des questions plein la tête, mais toujours et encore plus convaincue de la pertinence du geste artistique.
mardi 6 septembre 2011
Les imperfectionnistes
Les Imperfectionnistes est un premier roman extraordinairement efficace, entre recueil de nouvelles, galerie de personnages, magazine haut de gamme, dans lequel on découvre le quotidien de la salle de rédaction d'un quotidien de langue anglaise, établi à Rome. En chapitres indépendants mais qui se répondent (les personnages évoqués dans l'un interagissant avec la « vedette » d'un autre), on s'attache à ces personnalités fortes, du correspondant étranger complètement névrosé, incapable de se poser plus de quelques heures, au responsable des nécrologies dont une entrevue fera irrévocablement basculer la vie à la rédactrice en chef qui recroise un amour de jeunesse devenu attaché politique, sans oublier le directrice des ressources humaines qui risque fort de détester Atlanta après ce voyage au siège social des entreprises Ott ou Herman, le pointilleux correcteur qui publie son mensuel de bourdes et épluche avec attention chaque édition du journal.
« Milton fit le tour de l'équipe, serra des mains, mémorisa les noms. Il les connaissait déjà tous, en un sens - les journalistes, cette étrange espèce, n'avaient pour lui aucun secret, et il savait d'avance quel accueil ils réserveraient à ses discours. Les journalistes étaient plus susceptibles que des vedettes de cabaret et plus têtus que des ouvriers d'usine. Il ne pouvait s'empêcher de sourire. » (p.260)
L'auteur, lui-même journaliste, a bourlingué de Vancouver à Toronto à Paris (il a travaillé à l'International Herald Tribune, qui n'a sans doute rien à envier à la salle de rédaction italienne du roman), avant de se fixer (peut-être temporairement) à Londres. Il a connu l'effervescence des salles de rédaction, possède tous les outils nécessaires pour dresser des portraits dangereusement efficaces de ceux qui les habitent, et démontre qu'il possède un souffle qui lui permet sans contredit d'écrire plus de trois colonnes à la fois. Ses personnages sont souvent incompétents, doivent se battre contre le destin, ce qui les rend curieusement irrésistibles. Comment ne pas s'attacher à cette vieille timbrée qui lit le journal en différé (elle épluche les « actualités » de 1994 alors que l'action se déroule en 2007), cette responsable de la section économie à la réussite professionnelle éclatante mais qui décide qu'elle est prête à tout admettre de son amoureux, ce rédacteur en chef adjoint qui ne réagit pas du tout comme prévu lorsqu'il apprend que sa femme le trompe. Ils sont humains, profondément faillibles... mais totalement irrésistibles!
Tom Rachman pourra-t-il aborder un autre univers dans un prochain roman avec autant de maestria? On l'espère...
samedi 3 septembre 2011
Dix oeuvres pour voix et piano
La Scena Musicale lancera sous peu un concours de composition, qui proposera d'ici un an de voter pour la meilleure nouvelle mélodie, ce que les Allemands appellent le lied et que les anglophones nomment poétiquement « art song ». Une question, mais de taille, a été transmise à des spécialistes du milieu, d'ici et d'ailleurs: « Quelles sont vos dix œuvres préférées pour voix et piano? » Difficile de répondre à une telle question puisque, forcément, la réponse variera d'un jour à l'autre. J'ai donc dû arrêter mon choix à un moment ou l'autre, et voici ce que cela a donné.
10- Nana de Falla
9- Je te veux de Satie
8- Widmung de Schumann
7- An die Musik de Schubert
6- Der Leiermann (extrait du Winterreise de Schubert)
5- C de Poulenc
4- L’invitation au voyage de Duparc
3- Morgen de Richard Strauss
2- Les berceaux de Fauré
et
1- Ich grolle nicht (extrait des Dichterliebe de Schumann)
J’aurais pu inscrire la quasi-intégralité des Dichterliebe de Schumann dans l’une ou l’autre des positions de ce classement non pas tant réfléchi que ressenti. Écrit sur des textes d’Heinrich Heine, l’année même de son mariage avec Clara, le recueil entier respire l’amour, la délicatesse, la tendresse et la fougue. Des premières notes lumineuses du piano dans Im wunderschönen Monat Mai aux dernières arabesques douloureusement égrenées de Die alten, bösen Lieder, je suis à tous les coups ailleurs, dans l’intimité pure de cette passion qui dévaste aussi bien qu’elle soutient.
En plein milieu du cycle, je reste incapable de résister à Ich grolle nicht, que je réécoute bien souvent deux ou trois fois de suite, surtout dans l’interprétation mythique de Fritz Wunderlich. Intensité, tendresse, fièvre, douleur, tout semble y être inscrit, au cœur même d’une ligne mélodique finement esquissée, soutenue par l’énergie rythmique du piano.
Un des moments les plus forts de ma vie de pianiste a été vécu alors que j’ai déchiffré un peu plus de la moitié du recueil (dont Ich grolle nicht, bien sûr!) avec un ténor allemand, ami d’un ami. D’avoir pu rendre hommage d’une certaine façon au compositeur, en m’appropriant ces pages de façon organique, presque épidermique, à quelques dizaines de kilomètres de l’endroit où il s’est éteint, restera magique.
10- Nana de Falla
9- Je te veux de Satie
8- Widmung de Schumann
7- An die Musik de Schubert
6- Der Leiermann (extrait du Winterreise de Schubert)
5- C de Poulenc
4- L’invitation au voyage de Duparc
3- Morgen de Richard Strauss
2- Les berceaux de Fauré
et
1- Ich grolle nicht (extrait des Dichterliebe de Schumann)
J’aurais pu inscrire la quasi-intégralité des Dichterliebe de Schumann dans l’une ou l’autre des positions de ce classement non pas tant réfléchi que ressenti. Écrit sur des textes d’Heinrich Heine, l’année même de son mariage avec Clara, le recueil entier respire l’amour, la délicatesse, la tendresse et la fougue. Des premières notes lumineuses du piano dans Im wunderschönen Monat Mai aux dernières arabesques douloureusement égrenées de Die alten, bösen Lieder, je suis à tous les coups ailleurs, dans l’intimité pure de cette passion qui dévaste aussi bien qu’elle soutient.
En plein milieu du cycle, je reste incapable de résister à Ich grolle nicht, que je réécoute bien souvent deux ou trois fois de suite, surtout dans l’interprétation mythique de Fritz Wunderlich. Intensité, tendresse, fièvre, douleur, tout semble y être inscrit, au cœur même d’une ligne mélodique finement esquissée, soutenue par l’énergie rythmique du piano.
Un des moments les plus forts de ma vie de pianiste a été vécu alors que j’ai déchiffré un peu plus de la moitié du recueil (dont Ich grolle nicht, bien sûr!) avec un ténor allemand, ami d’un ami. D’avoir pu rendre hommage d’une certaine façon au compositeur, en m’appropriant ces pages de façon organique, presque épidermique, à quelques dizaines de kilomètres de l’endroit où il s’est éteint, restera magique.
jeudi 1 septembre 2011
Cité carbone
La route entre la rédaction d'un premier roman et sa publication est très souvent cahoteuse. Après combien de refus d'éditeurs reconnus doit-on baisser les bras? Devrait-on plutôt opter pour l'auto-édition? Jacinthe Laforte l'a fait avec Cité carbone, une utopie se déroulant dans un futur pas si éloigné, quand la fièvre du pétrole aura (enfin?) enfin cessé de mener le monde.
Un livre est-il moins cohérent parce qu'il a été auto-édité? Bien sûr que non! Je lis des premiers romans québécois, publiés par diverses maisons d'édition, depuis maintenant quatre ans dans le cadre de La Recrue du mois (et crois suffisamment au projet pour prendre la relève de Catherine Voyer-Léger en tant que rédactrice en chef dès le numéro de septembre) et peux affirmer sans hésitation que, si quelques rares m'ont éblouie sans restriction et que je n'ai pas hésité ensuite à les offrir en cadeau à des amis, la plupart des premiers romans sont imparfaits... et c'est peut-être en partie ce qui fait leur charme. En même temps, il y a quelque chose de particulièrement touchant à lire un auteur pour la toute première fois, à tenter de discerner sa voix, ce qui deviendra sa voie.
Aurais-je spontanément choisi Cité carbone en librairie ou en bibliothèque? Peut-être pas et pourtant, il y a dans ce texte plusieurs questionnements qui me rejoignent, sur la surconsommation (quand cesserons-nous la surenchère?), sur l'individualisation de nos sociétés (quand avez-vous porté attention à votre voisin la dernière fois?), sur la non-acceptation des différences. On y retrouve quelques façons alternatives de (sur)vivre à notre époque, que certains jugeront à tort idéalisées (produire soi-même ce que nous consommons, grâce par exemple à des jardins communautaires sur les toits) ou impertinentes (l'érection d'une coop anarchiste qui prend possession d'une usine désaffectée). Jacinthe Laforte réussit pourtant à présenter des points de vue différents sans tomber dans le prêchi-prêcha. J'ai frémi en découvrant la communauté des Palettes, bidonville de laissés-pour-compte installé sur les lieux d'un ancien dépotoir, à la limite Est de la ville, histoire de donner l'illusion que le problème des itinérants a été éradiqué. Je me suis attachée à Marie-Sophie, gosse de riche qui rejette les étiquettes et se révolte contre les atrocités de notre monde. J'aurais voulu serrer Yohann dans mes bras, le remercier silencieusement pour l'amour inconditionnel qu'il porte à cette mère déchue, cette écoute qui semble naturelle chez lui. J'aurais secoué un brin Wang et lui aurais rappelé que dans « amour libre », il y a aussi le mot amour.
Le style de Jacinthe Laforte est assuré, fluide et pourra facilement être mis au service d'autres univers. Oui, par moments, la multiplicité des tons m'a fait hésiter: étais-je dans un livre pour ados, un essai pamphlétaire? On sent l'auteure passionnée par son sujet, par la nécessité de convaincre, par cette volonté de changer le monde. Difficile de la blâmer. On referme le livre en se disant que certains gestes pourraient - devraient - être posés, que le monde s'en porterait sans contredit beaucoup mieux.
En terminant, je tiens à souligner la facture particulièrement soignée de l'objet lui-même, imprimé sur papier recyclé (sans aucune surprise). La typographie est agréable, les marges respirent et nulle erreur lexicale grossière ou coquille embarrassante n'est venue entacher mon plaisir de lecture. (J'ai dévoré le livre en deux jours.) On ne peut en dire autant de nombre de textes publiés par des maisons d'édition établies.
On peut lire ici les deux premiers chapitres du livre...
Un livre est-il moins cohérent parce qu'il a été auto-édité? Bien sûr que non! Je lis des premiers romans québécois, publiés par diverses maisons d'édition, depuis maintenant quatre ans dans le cadre de La Recrue du mois (et crois suffisamment au projet pour prendre la relève de Catherine Voyer-Léger en tant que rédactrice en chef dès le numéro de septembre) et peux affirmer sans hésitation que, si quelques rares m'ont éblouie sans restriction et que je n'ai pas hésité ensuite à les offrir en cadeau à des amis, la plupart des premiers romans sont imparfaits... et c'est peut-être en partie ce qui fait leur charme. En même temps, il y a quelque chose de particulièrement touchant à lire un auteur pour la toute première fois, à tenter de discerner sa voix, ce qui deviendra sa voie.Aurais-je spontanément choisi Cité carbone en librairie ou en bibliothèque? Peut-être pas et pourtant, il y a dans ce texte plusieurs questionnements qui me rejoignent, sur la surconsommation (quand cesserons-nous la surenchère?), sur l'individualisation de nos sociétés (quand avez-vous porté attention à votre voisin la dernière fois?), sur la non-acceptation des différences. On y retrouve quelques façons alternatives de (sur)vivre à notre époque, que certains jugeront à tort idéalisées (produire soi-même ce que nous consommons, grâce par exemple à des jardins communautaires sur les toits) ou impertinentes (l'érection d'une coop anarchiste qui prend possession d'une usine désaffectée). Jacinthe Laforte réussit pourtant à présenter des points de vue différents sans tomber dans le prêchi-prêcha. J'ai frémi en découvrant la communauté des Palettes, bidonville de laissés-pour-compte installé sur les lieux d'un ancien dépotoir, à la limite Est de la ville, histoire de donner l'illusion que le problème des itinérants a été éradiqué. Je me suis attachée à Marie-Sophie, gosse de riche qui rejette les étiquettes et se révolte contre les atrocités de notre monde. J'aurais voulu serrer Yohann dans mes bras, le remercier silencieusement pour l'amour inconditionnel qu'il porte à cette mère déchue, cette écoute qui semble naturelle chez lui. J'aurais secoué un brin Wang et lui aurais rappelé que dans « amour libre », il y a aussi le mot amour.
Le style de Jacinthe Laforte est assuré, fluide et pourra facilement être mis au service d'autres univers. Oui, par moments, la multiplicité des tons m'a fait hésiter: étais-je dans un livre pour ados, un essai pamphlétaire? On sent l'auteure passionnée par son sujet, par la nécessité de convaincre, par cette volonté de changer le monde. Difficile de la blâmer. On referme le livre en se disant que certains gestes pourraient - devraient - être posés, que le monde s'en porterait sans contredit beaucoup mieux.
En terminant, je tiens à souligner la facture particulièrement soignée de l'objet lui-même, imprimé sur papier recyclé (sans aucune surprise). La typographie est agréable, les marges respirent et nulle erreur lexicale grossière ou coquille embarrassante n'est venue entacher mon plaisir de lecture. (J'ai dévoré le livre en deux jours.) On ne peut en dire autant de nombre de textes publiés par des maisons d'édition établies.
On peut lire ici les deux premiers chapitres du livre...
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