jeudi 23 avril 2015

Ludi Magni: décadence amorcée




Du pain et des jeux… ou plutôt ici du maïs soufflé, de la bière et des jeux. Sommes-nous au cirque, au cabaret, au théâtre, sur un réseau social ? Dans la Rome antique, à Montréal, dans le monde virtuel ? Jusqu’où peut-on aller pour obtenir une reconnaissance sociale – ou un rôle, le grand empereur ou la grande impératrice des Ludi Magni étant assuré de faire partie de la saison 2016-17 d’Espace libre?

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mercredi 22 avril 2015

Illusions : fête foraine multisensorielle

L’ECM+ affectionne les projets hybrides, dans lesquels les frontières entre les genres sont éliminées, une nouvelle carte de l’expérience de concert se dessine sous nos yeux. Illusions, présenté à la Salle Pierre-Mercure le 30 avril (le 22 mai à Toronto et le 26 juillet à Ottawa dans le cadre du Festival de musique de chambre) ne fait pas exception à la règle.

Le programme s’articule adroitement autour du Trio pour piano de Charles Ives, datant de 1910-11 (révisé en 1914-15), dans lequel le compositeur revient sur ses années universitaires à Yale. Il sera interprété par le Gryphon Trio, avec lequel l’ECM+ souhaitait collaborer depuis un moment, lui aussi adepte des projets multidisciplinaires. « Des affinités étaient évidentes, explique Véronique Lacroix, directrice artistique de l’ECM+. C’est un groupe qui, comme nous, ne fait pas seulement du contemporain, mais intègre des œuvres classiques à ses programmes. »

Trop peu joué, le Trio avec piano se révèle une porte d’entrée idéale pour s’approprier l’univers du compositeur américain iconoclaste et son humour si particulier. Le premier mouvement est constitué de deux lectures en duo puis une en trio d’un même thème de 27 mesures. Le deuxième, TSIAJ (« This scherzo is a joke »), aborde la polytonalité, les contrastes de timbres, et intègre des fragments de chants folkloriques et de fraternités tout au long du mouvement. (Une esquisse comprend d’ailleurs le sous-titre « Medley on the Campus Fence ».) Le lyrisme du finale, presque romantique, semble en totale opposition avec le collage de TSIAJ, mais Ives continue de multiplier les clins d’œil, glissant par exemple une musique écrite pour le Yale Glee Club (qui n’avait pas été retenue), traitée en canon par le violon et violoncelle, ou citant dans la coda Rock of Ages de Thomas Hastings au violoncelle, nous plongeant indéniablement dans une atmosphère des plus populaires.

La forme d’arche du trio permettait de le scinder facilement en trois segments et d’y greffer trois créations sans que celles-ci ne semblent plaquées : Musique d’art pour orchestre de chambre II de Simon Martin, Wanmansho de Gabriel Dharmoo et Wunderkammer de Nicole Lizée. Trois compositeurs aux personnalités fortes, aux esthétiques uniques, néanmoins complémentaires.

Le côté très ramassé de la pièce de Simon Martin devient ainsi un écho au minimalisme du premier mouvement du Ives. Composée de cinq sons microtonaux, une superposition de tierces majeures parfaitement calibrée, elle joue avec la justesse des intervalles, en les isolant ou en les élargissant par des frottements par exemple.

L’americana du deuxième mouvement se fond dans l’exotisme et l’exubérance de la proposition de Dharmoo, prolongement de ses Anthropologies imaginaires, dans laquelle un chanteur qui vient d’Orient croisera deux autres individus, une femme et un homme – ou peut-être bien un monstre –, tous trois interprétés par Vincent Ranallo. L’effervescence de la partition rappelle les fêtes foraines et les cirques d’antan, à leur apogée à l’époque d’Ives, assemblage hétéroclite de démonstrations scientifiques, de freak shows et de prouesses physiques.

Wunderkammer de Nicole Lizée (récente lauréate du Programme de mentorat des Prix du Gouverneur général pour les arts du spectacle qui devient pour un an la protégée d’Howard Shore), que l’on peut concevoir comme un triple concerto au très grand souffle, complète le programme. Articulée autour de sept grandes sections, l’œuvre possède une rythmique particulièrement complexe, de légères modifications de matériau gardant le spectateur en haleine pendant 25 minutes.

Parfois traitées de façon abstraite en noir et blanc (premier mouvement du Ives) ou misant sur une explosion de couleurs (dans le Lizée), des vidéos originales de Kara Blake et Corinne Merrell (qui ont notamment collaboré au film Le petit prince, sur nos écrans bientôt) prolongeront cet univers vaguement décalé d’une époque en apparence révolue, mais qui n’a rien perdu de son charme.

  

lundi 20 avril 2015

Travesties: éblouissant!

Photo: Andrée Lanthier
Travesties se révèle une réussite totale et je n'avais pas été autant séduite par une proposition du Centre Segal depuis Waiting for the Barbarians, il y a  un peu plus de deux ans (spectacle dont la trame sonore était d'ailleurs également signée par Dmitri Marine).

Bien sûr, le texte de Tom Stoppard, qui date du milieu des années 1970 et met en vedette James Joyce, Tristan Tzara et Lénine, qui auraient pu croiser la route de l'assistant-consul britannique Henry Carr à Zurich en 1917 est brillant. Précurseur des pièces mettant en scène des personnages historiques (l'auteur a usé de ce subterfuge à quelques reprises, notamment en tant que scénariste de l'oscarisé Shakespeare in Love), Travesties s'inspire de la pièce de Wilde L'importance d'être Constant où tous les personnages enrobent la réalité de multiples couches de mensonges, décapante peinture de société de Wilde que détourne admirablement Stoppard.

Un texte, si finement ciselé soit-il, ne se révèle pas toujours avec la même transparence, peu s'en faut. L'acteur et réalisateur Jacob Tierney (à qui l'on doit notamment le superbe The Young Trotsky) frappe fort avec cette première mise en scène théâtrale. On sent le plaisir qu'il a ressenti à décortiquer le texte, à en extraire les strates de sens, avant d'adopter une lecture pétillante, le spectateur ne décrochant à aucun moment au cours des deux heures quinze de la pièce. Chaque geste, chaque intention, chaque travail sur la langue (l'écriture de Stoppard est remarquable à ce niveau), chaque clin d’œil à Wilde, à Shakespeare aussi (impossible de ne pas penser à Beaucoup de bruit pour rien) est transmis avec une clarté indéniable par les membres d'une distribution exceptionnelle.

Photo: Andrée Lanthier
On se souviendra du mythique échange miroir de la pièce de Wilde entre Cecily et Gwendolen (Chala Hunter et Anne Cassar), du Joyce décalé campé par Jon Lachlan Stewart, de l'effervescent Martin Sims en Tzara, de l'attitude pince-sans rire de Pierre Brault en serviteur, de l'échange « doublé » (on se croirait au cinéma) du couple Lénine (Daniel Liliford et Ellen David), mais surtout de la maestria totale de Greg Ellwand en Henry Carr, absolument inoubliable, qui jamais ne se perd dans les méandres d'un texte pourtant très dense.

Il faut aussi saluer le décor à couper le souffle de Pierre-Étienne Locas (jamais la scène du Segal, pourtant souvent ingrate, n'aura paru si grande ou si bien structurée), les costumes réussis de Louise Bourret et le soin porté aux éclairages par Nicolas Descoteaux.

À inscrire à l'agenda d'ici au 3 mai.

CARR .Wars are fought to make the world safe for artists, It is never quite put in those terms but it is a useful way of grasping what civilized ideals are all about.
(...)
TZARA, War is capitalism with the gloves off and many who go to war know it but they go to war because they don't want to be a hero.



dimanche 19 avril 2015

Car la nuit est longue

Kaï a été violée. Des inconnus, une camionnette, une ville tout à coup inhospitalière. Pourra-t-elle un jour aller au-delà de la douleur, de l’horreur? Fera-t-elle de nouveau confiance à Christophe, l’homme de sa vie, celui qu’elle aime pourtant profondément, le père de son enfant?
Cette histoire aurait pu être racontée du point de vue de la victime, mais Sophie Bérubé adopte une tout autre voie, une autre voix, celle de l’exclu, de celui qui a perdu sa complice, qui ne sait comment l’aider sans la brusquer, qui réalise que plus jamais les choses ne seront pareilles. Au début, face à cet acte de violence immonde, il n’ose pas lui parler, la toucher. Il espère peut-être qu’à travers la musique, sa pianiste trouvera un certain apaisement. Et puis, il comprend comment ils pourront survivre à cette trop longue nuit, comment il l’amènera ailleurs. Il se transforme en improbable Shéhérazade, raconte leur première rencontre, l’arrachement, les retrouvailles, réinvente leur passé amoureux. « Il y a des possibilités infinies d’assembler les mots les uns aux autres pour créer des récits. Pourquoi s’en tenir à ceux qui nous arrachent l’épiderme et nous laissent plus nus que nus. »
L’écriture de Sophie Bérubé coule de source et l’auteure démontre d’immenses talents de conteuse. Le viol n’est jamais abordé ici de front, il s’inscrit tout au plus en filigrane de façon subtile, contrepoint délicat à cette histoire d’amour unique, qui continue d’habiter des semaines après sa lecture.

samedi 18 avril 2015

J'accuse: je, tu, elles

Photo: Valérie Remise
Cinq monologues, cinq actrices pour les défendre. Un texte virtuose d'Annick Lefebvre, pour cinq actrices exceptionnelles qui ont accepté d'offrir leur voix à ses sans-voix, qui ragent au quotidien, parce qu'on les traite de façon inacceptable, parce que la vie les a rendues amères, parce que les blessures - d'amour-propre ou d'amour tout court - sont trop douloureuses. Cinq actrices tellement sur la corde raide tout au long de leurs prestations d'une vingtaine de minutes chacune, à faire leur un texte dense, parfois alambiqué, toujours brillant, que l'on ne peut que se demander comment elles pourront maintenir un tel souffle, soir après soir, jusqu'au 9 mai, tellement la partition est exigeante.

La mise en scène de Sylvain Bélanger est maintenue au minimum, histoire de ne pas distraire le spectateur de la parole, de la transmission de celle-ci. Confinée derrière son comptoir sous-entendu de vendeuse de bas nylon, positionnée sur un x symbolique, Ève Landry ne bouge pas, comme son personnage qui choisit d'encaisser. Même si elle vomit un discours extrêmement à droite, salue l'audace de Jeff Fillion et crache son fiel sur ses voisins BS, Catherine Trudeau reste recroquevillée sur elle-même pendant la plus grande partie de son monologue. Léane Labrèche-Dor se maintient en fragile équilibre, sur la pointe des pieds, les deux mains appuyées sur le dossier d'une chaise, celle de de cette amie qu'elle a pour toujours perdue peut-être, qu'elle a étouffée par amour. (L'utilisation de la vidéo, une caméra sur rail filmant la comédienne, distrait d'ailleurs inutilement ici.) Alice Pascual, qui livre un texte bouleversant sur l'immigration, mais surtout sur - ou l'absence de - l'identité québécoise, se sert un peu plus de l'espace. Seule Debbie Lynch-White, brillante en fan finie d'Isabelle Boulay (qui sert de fil d'or savamment intégré aux cinq monologues) se déploie un peu plus.

Ces mouvement contrôlés magnifient cette impression du spectateur d'être continuellement en apnée, comme chacune de ces femmes, facettes plus ou moins déformées de l'auteure sans doute, mais aussi de la femme d'aujourd'hui. Que l'on souhaite l'admettre ou non, nous avons toutes à un moment ou l'autre poser des gestes que l'on pourrait qualifier de « matante », mais aussi, trop souvent, choisi de nous taire, de rester en marge, d'accepter la donne. En ce sens, le texte d'Annick Lefebvre peut - doit - se lire comme une prise de parole féministe. Le geste suivra...

Incontournable.

vendredi 17 avril 2015

Banquette arrière

« J’aime raconter, souvent par le menu détail. Déjà toute petite, me disait ma mère, j’inventais des histoires quelquefois abracadabrantes et j’en faisais profiter le premier venu qui voulait bien m’écouter », confie l’auteure en postlude. Là réside à la fois la force et la faiblesse de ce premier roman de Claude Brisebois. La plume de l’auteure est alerte, précise, conviviale. On s’attache en quelques pages à peine au personnage de Jeff, sympathique chauffeur de taxi qui sait en un clin d’œil extraire l’essentiel de celui ou celle qui s’assoit dans son véhicule. On aime le suivre pas à pas dans la ville, être témoin de ses envies, de ses coups de gueule, de sa reconstruction aussi après le décès de la caricaturale Gloria. On rêve de monter dans son taxi, non pas pour qu’il nous refile en douce son mystérieux exemplaire de nouvelles érotiques, mais pour qu’il fasse partie d’une certaine façon de notre quotidien, lui et les improbables membres de son club de lecture.
Malheureusement, le foisonnement de détails périphériques teinte légèrement notre plaisir. A-t-on absolument besoin de connaître les moindres tours de main de la parfaite sauce tomate, de se faire rappeler qu’un thon à l’unilatérale signifie qu’il n’est cuit que d’un seul côté ou de savoir que tel vin vénitien, déniché à cette succursale en particulier de la SAQ, se révèlerait le parfait complément à notre repas? Je ne crois pas.
Il faut néanmoins saluer le détournement du recueil de nouvelles érotiques, alors que les multiples déclinaisons de 50 nuances de Grey ont envahi les tablettes des librairies. En effet, ici, les fragments de l’ouvrage intercalés ne servent pas tant à émoustiller le lecteur – qu’il soit virtuel ou réel – que de liant entre ces personnages aux destins parallèles qui, autrement, n’auraient vraisemblablement jamais échangé une parole.
Un livre hédoniste, à savourer en terrasse, avec la boisson de votre choix.

mercredi 15 avril 2015

Banquette arrière recrue d'avril

Le 23 avril, nous célébrons la 20e Journée mondiale du livre et du droit d’auteur et vous aurez peut-être envie de vous afficher avec votre roman favori. Synchronisme parfait, Banquette arrière, notre Recrue ce mois-ci, rend un hommage vibrant au livre comme objet – un sympathique chauffeur de taxi prêtant un recueil de nouvelles érotiques à certains de ses clients –, mais surtout à titre d’élément rassembleur. Au fil des échanges, un club de lecture impromptu se forme, des amitiés se tissent, des destins sont pris en main.
Ce partage de la lecture est au cœur même de la mission de La Recrue du mois depuis ses débuts et rien ne me réjouit plus que découvrir les avis des divers collaborateurs, qu’ils convergent ou divergent. J’ai le grand plaisir de souhaiter la bienvenue à Marie-Claude Rioux, qui nous parle d’une proposition des plus étonnantes, Le cadavre de Kowalski, et d’accueillir de nouveau parmi nous Julie Gagnon, témoin des premiers pas du webzine. Nous retrouvons aussi avec joie la voix si particulière de Mylène Durand, ancienne Recrue et collaboratrice, dont le deuxième roman La chaleur avant midi a séduit Christine Champagne.
Les autres auteurs mis en lumière ont choisi d’écrire en français ailleurs qu’au Québec. Marie Jack (qui habite au Manitoba) revisite par la fiction son passé en République tchèque avec Mariana et Milcza, alors que Sophie Bérubé (qui vit en Nouvelle-Écosse) traite du délicat sujet du viol, mais du point de vue du conjoint, dans Car la nuit est longue. Côté jeunesse, Chutes de Maxence Jaillet et Mario des Forges, articulé autour de la pratique du judo, nous fait voyager quant à lui du côté des Territoires du Nord-Ouest.
Sans surprise aucune, le livre joue un rôle essentiel dans la vie de l’auteure Claude Brisebois, nous révèlent ses réponses à notre questionnaire : « Je lis énormément, de 3 à 4 livres par mois, parfois plus, et ce, sur une base régulière depuis 45 ans. Alors pendant mes périodes de créations importantes, quand je lis, je porte attention aux mots et aux intrigues. De voir que d’autres arrivent à créer des mondes extraordinaires m’inspire, et ce, autant par la forme que par le récit. […] J’aimerais avoir l’imagination des R.J. Ellory et Jean-Christophe Grangé; l’humour des Daniel Pennac ou Tonino Benacquista; le souffle et la rigueur des grands maîtres que sont Balzac et Flaubert; la poésie d’Alessandro Baricco. Tous ces auteurs m’inspirent à leur manière. »
Bonne lecture!
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