dimanche 31 mai 2015

Tauberbach

Alain Platel et les Ballets C de B sont devenu les chouchous et c'est devant une salle conquise d'avance que s'est déroulée la représentation de Tauberbach (Bach pour les sourds ou encore Bach pour les pigeons mâles, détournement qu'a également adopté le chorégraphe en intégrant un personnage d'oiseau plus grand que nature à la proposition).

« Comment (sur)vivre avec dignité quand il nous reste très peu ? » Voilà la prémisse de Platel, qui s'inspire ici à la fois de la bande sonore Tauber Bach (dans laquelle des pages du Cantor de Leipzig sont chantées par des sourds, expérience troublante s'il en est une pour un musicien) et du documentaire Estamira de Marcos Prado, réalisé en 2004, portrait d'une schizophrène vivant dans une décharge près de Rio de Janeiro, communiquant dans une langue inventée.
Le plateau est ainsi envahi de tonnes de vêtements évoquant le dépotoir d'Estamira, mais aussi tous ces endroits souillés (beaucoup trop nombreux) qui défigurent notre terre et déforment le terme même d'humanité. Les danseurs en émergeront, s'en empareront, les lanceront, se vêtiront de quelques-uns, dans une série de tableaux colorés séduisants, qui font souvent rire, qui rappellent surtout la précarité de la vie et l'impossibilité de rester sain d'esprit dans un tel endroit.
La musique de Bach sert de fil conducteur et les segments véritablement dansés sont souvent d'une beauté à couper le souffle (quel travail sur la déconstruction du mouvement et la redéfinition des lignes!). Les autres segments (parlés, joués) m'ont moins convaincue. La langue inventée des protagonistes reste indéniablement beaucoup plus forte que ces harangues en anglais de la comédienne Elsie De Brauw (incandescente néanmoins) et on aurait pu se passer de quelques scènes sexuelles gratuites qui n'ajoutent pas grand chose au propos. Impossible néanmoins d'oublier ces moments magiques où les interprètes chantent a capella... La langue universelle à sa plus simple - et pure - expression.
Jusqu'au 1er juin au Monument-National


samedi 30 mai 2015

By Heart: y croire

On a beau avoir lu les entretiens préspectacle, des critiques de la production présentée à Québec la semaine dernière, comprendre parfaitement le concept (dix volontaires apprennent un sonnet de Shakespeare en compagnie de Tiago Rodrigues), rien ne nous prépare entièrement à l'expérience très particulière de By Heart.

Après avoir vécu l'expérience Plaza en après-midi, on ne peut que sourire en voyant se précipiter sur scène dix braves (je m'attendais à une période de négociations passablement plus longue de la part de Rodrigues), dont une bonne moitié de jeunes du secondaire (belle idée des professeurs de les avoir amenés au FTA), certaines personnalités disons plus fortes ressortant immédiatement. Chœur ad hoc, ils apprendront tous ensemble les quatre premiers vers du Sonnet XXX, se laissant d'abord guider par la voix du chef devant eux, puis suivant ses mouvements. On les sent au fur et à mesure réaliser l'ampleur de la tâche qui leur a été assignée, avant de sentir le groupe porté par une volonté commune de bien faire, de bien paraître devant le public aussi, lorsque chacun héritera d'un vers supplémentaire, parfois plutôt alambiqué. « Les poèmes sont magnifiques. Chaque fois que je les lis, je découvre des choses nouvelles », aurait dit la grand-mère de Rodrigues et, en effet, à chaque audition, on entend une nouvelle allitération, comprend une autre image, ne peut nier la beauté éternelle des vers.

By Heart cependant va bien au-delà de cet apprentissage, de ce devoir de mémoire, de cet exercice que plusieurs pourraient considérer inutile, mais qui justement, de par sa nature même (comme le Tout Artaud?! de Christian Lapointe), prend un sens autre. Ne dissimulons-nous pas tous en nous des bribes de fables ou de poèmes étudiés à l'école jadis qui, parfois, nous reviennent, nous apaisent parfois? À travers une série d'anecdotes (au sujet de sa grand-mère qui, avant de perdre entièrement la vue, avait mémorisé justement quelques sonnets de Shakespeare, d'un entretien avec George Steiner mémorisé par Rodrigues, du geste de résistance du peuple soviétique entonnant un sonnet de Shakespeare à la suggestion de Pasternak, de Nadejda Mandelstam livrant chaque jour dans sa cuisine un poème de son mari à dix personnes, de Fahrenheit 451...), Rodrigues nous livre des pans de sa vie, mais surtout nous offre un espace de réflexion nécessaire, en un magnifique hommage à la mémoire, à la lecture et à la culture, véritable acte de résistance (comme ceux de Pasternak, de Mandelstam, de sa grand-mère) contre le nivellement vers le bas, l'abrutissement des masses, l'amnésie collective.

À voir ce soir ou demain, à la Cinquième Salle.

vendredi 29 mai 2015

Plaza: la vie est un théâtre

La Plaza Côte-des-Neiges est sans conteste l’un des lieux les plus étonnants de la ville. (...) Nini Bélanger fait fi une fois de plus des codes théâtraux en proposant un déambulatoire hyperréaliste dans lequel « spectateurs » et « acteurs » perdent toute étiquette, omission faite de la pastille apposée sur notre vêtement, indiquant le nombre d’années (ou de mois dans certains cas) passées à Montréal.
Pour lire mes impressions, passez chez JEU...
Osez l'expérience demain ou dimanche à partir de 15 h.

L'art de la fugue de l'ENC: d'une unité remarquable

L'excellence des finissants de l'École nationale de cirque n'a plus besoin d'être démontrée. On forme des artistes de haut niveau, polyvalents, qui ont travaillé aussi bien leur musicalité que leur gestuelle, tout en se dédiant bien évidemment corps et âme à leur(s) discipline(s) de prédilection. Cependant, les réunir sur une même scène (en deux groupes distincts) n'est pas nécessairement synonyme de véritable expérience artistique. Il est en effet facile, surtout au cirque, de tomber dans une succession de numéros sans lien apparent hormis des transitions clownesques.

Rien de tout cela avec L'art de la fugue, une mise en piste brillante, parfaitement intégrée, d'Hélène Blackburn, qui se sert adroitement de diverses pages de Bach (tantôt présentées dans leurs attributs originaux, tantôt confiés à d'autres instruments ou remixées par Éric Forget) non seulement comme liant, mais comme inspiration - difficile ici de ne pas établir un parallèle avec Opus de Circa construit sur trois quatuors de Chostakovitch.

Gestes, accessoires, jeux d'éclairages deviennent autant de motifs qui se chevauchent, se répondent. On peut évoquer ici bien sûr les chaises (leur chute par effet domino offre un superbe premier tableau), la juxtaposition du blanc et du noir (hommage indirect au monde de la musique classique), le détournement des tutus, les « fuites » des interprètes qui rappellent l'essence même de la forme fuguée, mais je m'en voudrais de révéler trop d'éléments de cette partition dense, pourtant toujours parfaitement cohérente. (Bach aurait assurément apprécié un tel traitement, limpide mais jamais simpliste, de sa musique.)

Alors qu'habituellement, quand on sort d'un spectacle de cirque, on s'interroge à savoir quel numéro on a préféré, ici, on retiendra le tout, supérieur à la somme de ses parts. Le plaisir ressenti va au-delà du spectaculaire ou des préférences que l'on peut entretenir pour les appareils utilisés. Si tous les finissants ont offert des performances de haut niveau, tous ne transcendent pas (du moins encore) les limites physiques de leurs prouesses ou font preuve d'un même charisme. Il faut souligner ici celui indéniable de Charlie Mach (et l'originalité de son numéro de chaises acrobatiques), la présence plus grande que nature d'Eivind Overland au trapèze fixe et ce, dès les premiers instants de son numéro, l'intelligence avec laquelle Ezra Weill intègre son chapeau à son numéro de corde lisse (accessoire qui deviendra sa « marque de commerce » tout au long du spectacle), l'originalité du numéro de diabolo de Fabian Galouye (qui fait fi de tous les clichés associés à l'accessoire, qui me laisse habituellement indifférente) et celui de mât chinois (avec intégration de chaise) de Baptiste Clerc, sans oublier le lien immédiat qu'Aaron Marquise, en clown maladroit mais indéniablement attachant, a su établir avec le public (qu'il dispose ses chaises lors de l'entrée en salle, se mette les pieds dans les plats ou interagisse avec un heureux volontaire).

Une indéniable réussite!

Vous avez jusqu'au 7 juin pour voir ce spectacle ou Les étinceleurs (mettant en vedette les autres finissants). Informations et horaires ici...

jeudi 28 mai 2015

What happened to the seeker?: À la recherche du centre perdu

Protéiforme par sa nature même, What Happened to the Seeker? laisse perplexe. Si on ne peut que saluer son côté bricolé, on se retrouve, une fois à l’air libre, avec une impression que l’objet proposé par Nadia Rosse et STO Union nous a glissé des doigts, de ne pas savoir s’il fallait prendre la chose au premier ou au énième degré.

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mercredi 27 mai 2015

Solitudes duo: beauté baroque

Photo: Denis Farley
Prolongement naturel de Solitudes solo, le précédent spectacle de Daniel Léveillé présenté au FTA en 2014, Solitudes duo se révèle une proposition véritablement baroque. Déjà, elle s’articule largement autour de l’intériorité sublimée des adagios des concertos pour piano de Bach et de l’effervescence de pièces pour clavecin de Pancrace Royer, dont une magnifique utilisation de La marche des Scythes.

Pour lire le reste de ma critique, passez chez Jeu...

Vous pouvez encore vous glisser en salle ce soir et demain.

lundi 25 mai 2015

Tout Artaud?!

Christian Lapointe est sur la scène de La Chapelle depuis samedi matin 7 h. Il serait sans doute plus juste d'écrire « vit sur la scène », car il y dort, y fait ses besoin, y procède à ses ablutions, y écoute de la musique, interagit avec le public. Une performance qui repousse les limites même du terme, mais surtout qui vise à faire entendre la parole d'Antonin Artaud. L'intégrale plus précisément (en 28 volumes chez Gallimard), si le corps du lecteur/acteur/metteur en scène le permet. 

Comment pourra-t-il encore transmettre les mots d'un autre quand cela fera quatre jours qu'il n'aura dormi que deux heures, ne se sera pas arrêté plus de quelques minutes à la fois, ressentira dans sa chair les limites de son humanité, de sa mortalité? Atteindra-t-il un stade de transcendance qui lui permettra de repousser - voir anéantir - ses limites?

La façon dont s'est naturellement formée une communauté autour de l'événement reste fascinante. On suit les progrès de sa lecture sur les réseaux sociaux, se réjouit de voir de plus en plus de doubles pages joncher le sol de la salle, ne peut que s'émouvoir du soutien que sa mère affiche publiquement, incitant tout un chacun à aller voir son fils, ne serait-ce que quelques instants. On signe son nom, on entre, on s'installe. D'autres en profiteront peut-être pour sortir. On dépose une fleur, un bouquet, en plastique, dessinée, en pot. Une façon de payer ses respects à l'interprète, de se recueillir une seconde aussi sur la tombe d'Artaud dont on ne connaît au fond que bien peu de choses. Le théâtre de la cruauté, oui mais encore... Pourtant, le concept reste d'une rare pertinence, en ce 21e siècle perclus de stimulations et de technologie, écho direct à ce qu'Artaud évoque comme « l’atmosphère asphyxiante dans laquelle nous vivons  ». 

Quand j'y ai fait un saut cet après-midi (une heure à peine, mais j'y retournerai), il a été question du rôle de l'artiste, du théâtre, de l'élite, de la frontière qui devrait être plus floue entre culture populaire et élitisme. Difficile de ne pas se sentir interpellé, que Lapointe nous le chuchote presque, nous le lise au micro ou nous offre une troublante superposition d'univers sonores, un des micros étant placé directement sur le ventilateur pendant un moment. Chacun réagira directement au texte, en fera au fond ce qu'il voudra. Pourtant, quelques minutes, plusieurs heures, il aura choisi de défier le temps, d'oublier les contraintes liées au spectacle (coût, durée, codes), de poser un geste gratuit de soutien, d'intérêt, de curiosité, d'amitié...

Quand on réalise la démesure du projet, de son impact indéniable sur Christian Lapointe - Comment traversera-t-il le tout? Qui sera-t-il devenu à la fin du périple? Comment cela influera-t-il sur sa vie créatrice ou personnelle? -, on réalise qu'il serait impensable de passer à côté.