mardi 8 novembre 2011

Classical Music

Parfois, le monde est un village global. J'ai ainsi pu écrire un article récemment pour Classical Music, un magazine spécialisé britannique, sur les défis rencontrés par l'équipe d'acousticiens et les musiciens, maintenant que la Maison symphonique de Montréal est devenue la nouvelle résidence officielle de l'OSM. L'article est publié dans le numéro courant du magazine. (En cliquant sur l'image, vous pourrez lire le tout plus aisément.)

lundi 7 novembre 2011

Le seul instant

Dans Le seul instant, Robert Lalonde propose un journal de réflexion plutôt que de création, qui contient nombre de citations percutantes, toujours aussi pertinentes aujourd'hui qu'au moment où elles avaient été écrites. J'en partage quelques-unes ici.

« Être écrivain, c’est devenir un autre. Être écrivain, c’est devenir quelqu’un d’étrange, un étranger : il faut se mettre à se traduire soi-même. » (Enrique Vila-Matas)

« Si ce que l’on fait donne sur l’infini, si on voit le travail avoir sa raison d’être et continuer au-delà, on travaille plus sereinement. » (Van Gogh à son frère Théo)

« Tout le visible tient à l’invisible, l’audible à l’inaudible, le sensible au non-sensible. Peut-être le pensable tient-il à l’impensable? » (Novalis)

« Nous nous racontons tous l’histoire de notre vie dans l’illusion de continuer à être nous-mêmes. Nous vivons dans l’idée que nous ne pouvons pas nous connaître, mais que nous pouvons nous raconter. » (Vila-Matas)
« Seuls les peintres survivent au soleil : ils le capturent grâce aux pigments floraux de leurs peintures et aux poils animaux de leurs pinceaux. Les peintres sont des êtres de la lumière et de la terre. Les écrivains sont des créatures de l’océan : notre encre provient des monstrueux calamars tapis dans les profondeurs. » (Martin Page, De la pluie)

vendredi 4 novembre 2011

Rose déluge

Sambo, un jeune Togolais, doit honorer une promesse faite à sa tante Rose et enterrer ongles et cheveux à la Nouvelle-Orléans, ville qui est toujours restée pour elle mythique. Louise, aspirante danseuse, s’apprête à monter dans l’autobus qui la mènera à New York. Elle souhaite aussi bien s’y réaliser en tant qu’artiste que fuir quelques démons intérieurs.

Dans les premiers chapitres, ils se racontent en alternance. Le lecteur hésite sur la façon de s’approprier leurs destins, troublé par la structure narrative, tout semblant de prime abord séparer les deux héros. Et puis, comme dans l’histoire, tout bascule au moment de leur rencontre, à Hull. Les mélodies que l’on croyait indépendantes deviennent contrepoint l’une à l’autre, certaines interrogations sur le devoir de mémoire, le déracinement, les liens familiaux, se répondant, en une superposition de lignes au grand lyrisme, porté par le souffle puissant de l’écriture d’Edem Awumey, sélectionné sur la première liste du Goncourt en 2009 pour Les pieds sales.

Alors que dans ce dernier, l’auteur parlait de destins qui se fracassaient sur les pavés de Paris, le voyage se veut cette fois avant tout intérieur, malgré les kilomètres avalés, du Togo à la Louisiane, avec détour par le Canada. Grâce à des retours en arrière astucieusement intégrés, dépourvus de toute lourdeur, Edem Awuney dresse un portrait troublant de Lomé, la capitale du Togo, sans taire les abus de pouvoir occidentaux en Afrique. Servi par une langue poétique et pourtant jamais ampoulée, Rose déluge rend floue la frontière entre rêve et réalité, hier et demain, ailleurs et ici. On se laisse porter par une voix distincte, dense, chose trop rare.

« … disparition, extinction des corps et des mots, le beau français des bayous y passera, cette langue à laquelle je ne comprends rien, ni moi ni les fils de Cajuns devenus Américains, leurs chants, leurs histoires de clairs de lune vont s’effriter, s’effacer mot après mot pour ne laisser qu’une page blanche de l’absence de mots pour dire qu’ils n’ont jamais existé, à l’heure où je te parle, cette belle langue, ils ne sont pas plus de mille à la parler, c’est l’automne de leur chant, quoique… »

L'auteur parle ici de son livre:
Edem Awumey, auteur de « Rose déluge » from Les Éditions du Boréal on Vimeo.

Ce livre a été lu dans le cadre de l'opération Masse critique Québec de Babelio.

mercredi 2 novembre 2011

Der Erlköning

Parce que c'est le rêve de tous les pianistes de se voir ouvrir les portes de l'usine Steinway, parce que j'aime les arrangements et la fougue du duo Anderson & Roe, parce que Le roi des aulnes est peut-être bien mon lied préféré de Schubert...

lundi 31 octobre 2011

Mon amoureux est une maison d'automne

Quand on sait écrire des chansons, peut-on transmettre ses acquis à un récit qui exige plus de souffle? Pas nécessairement. Il faut le reconnaître d’emblée : Mon amoureux est une maison d’automne peut difficilement être considéré un grand roman, le travail sur l’écriture n’étant pas entièrement assumé. (Un éditeur aurait-il accepté ce texte dans cet état précis si l’auteure avait été moins connue? On peut s’interroger.) Pourtant, on pénètre facilement dans l’univers de Florence, artiste-peintre, mère de deux enfants qu’elle adore, blessée profondément par le décès de sa propre mère, qui se laisse porter ou combat, selon les jours, sa bipolarité.

Cette bipolarité est intimement tissée à la vie amoureuse de la narratrice. Entre Renald, également artiste, père de ses fils, la relation épisodique qu’elle entretient avec le sculpteur Armand qui ravage tout sur son passage, cette attirance difficilement contrôlable pour Simon, en couple mais ouvert à l’admiration d’une autre, la séduction offre à Florence la décharge d’adrénaline nécessaire à la création, à l’acceptation du deuil, et lui permet d’oublier les sévices sexuels dont elle a souffert enfant.
« Dans sa main, j’ai senti ma vie se blottir.
Mon cœur s’ouvrir.
Ma sexualité s’épanouir.
Dans sa main, je suis tombée amoureuse.
Je me suis assise dans l’auto de location, figée par le coup au cœur que je venais de recevoir. »
En choisissant de parler de sujets tabous – la mort, l’inceste, la dépendance affective, la bipolarité –, Mara Tremblay fait preuve d’un courage qu’on ne peut que saluer. Néanmoins, en plongeant dans ce roman qui ne se veut pas autobiographique selon l’auteure, on a l’impression de parcourir un exercice de catharsis, écrit dans l’urgence, plutôt que de découvrir un véritable objet littéraire. On bute sur les répétitions inutiles, la narration décousue (qui, assumée dans sa non-linéarité, aurait pu devenir convaincante), la surenchère du pronom personnel je, l’essoufflement du propos. De façon paradoxale peut-être, ces réserves n’empêcheront vraisemblablement pas le lecteur de se reconnaître au détour d’une phrase percutante ou d’une réaction de la narratrice. Et si l’effervescence de la société dans laquelle nous vivons nous avait tous rendus bipolaires?



Ce livre a été lu dans le cadre de l'opération Masse critique Québec organisée par Babelio.

dimanche 30 octobre 2011

Montreal by foot

Peut-on décrire Montréal en sonnets? Peut-on laisser cohabiter dans un même recueil ses visages francophone et anglophone?

« Montréal est un univers, le sonnet est un jeu et le jeu est une façon différente d'affronter l'univers, de le fixer pour un instant dans sa course », explique Jean O'Neil dans le préface de la réédition de ce recueil publié à compte d'auteur et donné en 1983 à 500 chanceux! Oui, certains des lieux évoqués ont changé,  parfois même de nom (le boulevard Dorchester est devenu René-Lévesque par exemple), mais peu importe, on reconnaît la ville et on aime s'y perdre - ou peut-être bien s'y retrouver - quelques instants. Je partage ici Museum, hommage à certains de nos grands peintres.

Museum

Le premier magicien se nomme Alfred Pellan
Le plus pathétique Marc-Aurèle Fortin
Celui qui peint en rond s'appelle Tousignant
Et le graveur anonyme est Sindon Gécin

 Borduas McEwen Molinari Lyman
Mousseau Roberts Cosgrove Ferron et Toupin
Riopelle Bougie Bonet Tatoussian
De Tonnaucourt Ayotte Simard Daudelin

Barbeau Raymond Rhéaume Arsenault Bellefleur
Surrey qui aimait peindre sous les réverbères
Ignorant tout des fantaisies de Jean Dallaire

Dumouchel Hurtubise Duquette Giguère
Beaulieu Alleyn Gadbois J'en passe et des meilleurs
Ont fait de Montréal des sonnets en couleurs
Jean O'Neil

vendredi 28 octobre 2011

La leçon de chant

« Quelquefois nous échangions des disques, plus rarement des livres, autant de signes qui prolongeaient un peu la présence. Parler de livres et de musique permettait aux mots de peser moins. »

L’auteur belge François Emmanuel a commis il y a quelques années un très beau roman, La leçon de chant, découvert tout récemment grâce à Caro_Carito. Il y est question bien sûr de chant mais surtout d’acceptation du passé, même s’il nous ronge (Clara, la cantatrice dont le narrateur raconte le parcours, voit son instrument compromis un soir, alors qu’elle devient trop envahie par de douloureux souvenirs), de la frontière si floue entre amour et amitié, du temps qui passe implacablement, qui parfois nous permet de nous redéfinir, des liens familiaux qui peuvent tantôt nous envelopper de tendresse, tantôt nous plonger dans le désarroi, de la nécessité de créer pour s’extraire d’un quotidien.
  « … j’entrevoyais un seul instant d’autres raisons à nos rencontres, d’autres mots derrière ses mots, peut-être une note tenue, inouïe, inaudible, sous la rumeur paisible de nos conversations. »   

Le style de l'auteur est précis, mélodieux, profondément rythmique. Selon les moments, il propose des phrases longues, presque suspendues, alors qu'à d'autres, comme les émotions qui s'emballent, les mots se bousculent, se découpent en phrases courtes, presque hachées. Si on y lit de très belles descriptions sur le geste musical, je retiendrai surtout le doigté avec lequel l'auteur évoque la femme, aussi bien dans l'abandon que lorsqu'elle tente de protéger ses failles.

« Découvrant que la femme hoquetant ce chagrin sec était une femme en son secret, forclose, que ce qu’il avait cru posséder d’elle ne tenait qu’en de vagues images, n’étaient leurs rares moments d’amour physique lorsqu’elle consentait à de brusques tressaillements, et que lisant la déprise sur ses lèvres, l’abandon dans la lumière de ses yeux, il croyait enfin la posséder tout entière, exulter et mourir à cette exultation, dans un moment très bref et toujours illusoire, comme une dague perce un corps dont toute la vie s’échappe. »

Un dossier propose, en annexe, la partition évoquée de Schubert, des toiles qui prolongent l'émotion et une piste de lecture. Une plus qu'agréable découverte.

Lu dans le cadre du challenge « Des notes et des mots ».